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Chronique 11 : Chantages


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"Je n’ai nul besoin d’une armée de martyrs, d’esclaves, d’aveugles et loyaux serviteurs comme les Chevaliers d’Athéna. Je veux une armée de meurtriers et de traîtres, à la recherche de leur propre intérêt, désirant boire à la fontaine du pouvoir et qui s’y dirigeront par eux-mêmes ! Une armée que je ne mènerai pas vers la Gloire, mais qui m’élèvera au rang de commandeur suprême, en tant que garant de leur propre gloire !"-  Saga, usurpant l'identité du Pope


 

 
 

 

Dans l’épisode précédent :

 

Temple de Sounion : Bàlint comprend que ce n’est pas Gàbor qui se trouve devant lui, mais bel et bien Sylvénius. Il parvient à se soustraire provisoirement à sa menace, au prix d’un pénible affrontement.

Athènes : Jabu parvient à échapper à Nikkos, venue le traquer jusque dans sa chambre d’hôpital. Canon et Thétis arrivent sur les lieux, mais trop tard ; Nikkos s’est déjà volatilisée.

Japon, Ordre d’Ermengardis : Aphro décide de mener sa propre enquête sur le comportement étrange d’Angelo, et entreprend de récupérer les vidéos de surveillance des couloirs. Il se remémore par la même occasion son passé, et une certaine conversation qu’il avait eue avec Angelo, devenu Masque de Mort.

France, Lyon : Mu et Will découvrent que la Milice Noire est en faite une armée dissidente de l’Ordre…

Venise : …Dires confirmés à Visconti par Lùitgard lui-même. De son côté, James met à jour le passé de Ambre, qui n’est pas aussi net qu’il le pensait. Il est alors interrompu par un étrange visiteur….

 

**************************************

 

 

Italie, Venise, 4 juin 2004, 16h35 (June 4, 2004, 2 :35 PM, GMT +2 :00)

 

Quartier Général de l’Escadron de Venise

 

James reposa le dossier devant lui, et posa ses mains à plat sur la surface du bureau. Son regard se perdit dans le vide poussiéreux de la bibliothèque, et n’importe quel observateur non averti aurait pu penser qu’il était entré dans une sorte de méditation. Avant de se raviser en voyant un étrange sourire courber ses lèvres.

– J’ignorais avoir invité une quelconque personne ici ! Lança-t’il, avant de se retourner, et de toiser du regard le mystérieux visiteur engoncé de noir.

– Je ne suis pas invité... J’en suis conscient, répondit sur le même ton la sombre figure, s’adossant nonchalamment à l’étagère.

« Hum ! Cela pourrait être aussi bien un homme qu’une femme, la voix est clairement modifiée... De plus, il ou elle me cache son visage... »

– C’est une bonne chose de le remarquer, mais il va me falloir me décliner votre identité, et me signifier clairement pourquoi vous vous êtes infiltré(e) ici.

Un léger rire aux accents métalliques répondit à cette question à l’allure d’injonction.

– Disons pour faire simple, que je suis le Commandeur de la Milice Noire, et que j’ai une offre à faire... Que vous ne pourrez refuser...

– Je crains que vous ne vous fassiez quelques illusions sur ce point-là… Je ne traite pas avec des assassins !

L’inconnu écarta ses bras, prenant la pause d’un Christ en plein prêche.

– Oh! Comme il me peine de voir que plus de 250 ans après la mort de notre fondateur, l’Ordre d’Ermengardis a conservé une vue aussi étroite de la Milice Noire… !

James se leva lentement de sa chaise, et s’inclina légèrement sur son bureau. Mains posées à plat, il toisa avec intensité son visiteur, tel une panthère prête à sauter sur sa proie.

– Vue étroite? Non je dirais plutôt une vue très juste sur les soudards et meurtriers peuplant vos rangs… L’Ordre a dissout votre armée parce que vous avez trahi votre mission; protéger les humains! Tout ce qui comptait pour les barbares de la milice était de tuer, sans aucune distinction!

– Chaque guerre à son pourcentage de pertes et de sacrifices…

– Jamais! Les civils n’ont pas à souffrir de notre lutte contre les créatures d’autres mondes! Hurla James en tapant du poing contre la surface du bureau.

– Et moi je dis que les civils devraient déjà être heureux que nous soyons là pour les protéger! Renchérit sur le même ton l’inconnu voilé. Tant pis s’ils se mettent en travers de notre chemin !

– Sortez immédiatement d’ici! Enjoignit James, le visage de plus en plus menaçant.

L’invité se détacha de l’étagère contre laquelle il était appuyé, et s’avança lentement vers le bureau. Ses yeux, seuls visibles, brillaient d’une lueur inquiétante. James nota le changement de comportement, nettement plus agressif, et se redressa lentement, ne quittant pas du regard les deux iris.

Puis tout alla très vite: il vit les voiles de l’inconnu flotter, et la seconde suivante, il se retrouva à terre, le corps de son adversaire restreignant de son propre poids ses jambes et ses bras, et un couteau appuyé contre sa gorge.

– Je crains que vous n’ayez pas d’autre choix que d’écouter ce que j’ai à dire!

– Ce n’est pas en me tranchant la gorge que vous vous débarrasserez de moi! Siffla James entre ses canines.

– Non, mais en vous coupant la tête, si… Maintenant, êtes-vous prêt à négocier, Grand-Maître? Répliqua l’inconnu, sortant une autre dague des méandres de son déguisement. La lame vint se poser contre l’autre côté de son cou, d’une précision chirurgicale presque terrifiante.

James jeta un regard furieux au visage inexpressif, puis laissa sa tête reposer sur le sol en signe de reddition.

– Je savais que vous sauriez vous montrer raisonnable… Voici le marché: vous réinvestissez la Milice Noire comme le seul corps armé de l’Ordre d’Ermengardis, et nous vous débarrassons de Sylvenius et de l’Ordine di Silny…

– Qui me dit que vous avez les capacités pour vous dresser contre l’Ordine? Répliqua James.

Il ébaucha une grimace de douleur lorsqu’il sentit la lame se presser plus fortement, entamant la chair de son cou.

– Nous sommes nombreux, beaucoup plus que vous ne pourriez le soupçonner. Et nous sommes partout… Dans l’Ordre d’Ermengardis, dans l’Ordine, dans les Gouvernements de certains pays… Partout où il faut pour pouvoir intervenir…

James fixa de nouveau les yeux étincelants de son opposant, qui était maintenant penché sur son visage pour mieux l’observer.

– Vous savez ce que je pense de ce marché? Chuchota-t’il d’une voix inaudible.

– J’ai hâte de le savoir… Répondit l’inconnu, rapprochant encore plus son visage pour mieux écouter.

Le Grand Maître sourit faiblement.

– Je pense que ce marché…

Il releva la tête, son visage effleurant presque la surface voilée.

– EST INACCEPTABLE! Hurla-t’il, laissant ses instincts primaires de vampire prendre le dessus.

Son visage se transforma, pour la première fois depuis l’attaque du Quartier Général, le ramenant à son état de créature de la nuit prête pour la mise à mort de sa proie. Il sentit que son assaillant relâchait sa prise sous l’effet de la surprise. Ses mains rendues à leur libre mouvement saisirent l’une, la nuque, et l’autre la taille. D’un geste puissant il repoussa le corps désormais à sa merci, et l’envoya s’écraser sur le sol, entre le bureau et l’étagère.

 

Quartier Général de l’Ordine di Sylni

 

Visconti pouvait garder son calme très longtemps, ce qui faisait de lui un homme d’affaires redoutable et un chancelier hors-pair en temps de crise. Mais les évènements heurtés des derniers jours avaient en quelque sorte émoussé cette qualité. Et l’assurance quelque peu effrayante de Lùitgard n’y aidait en rien.

– Je ne suis pas venu ici pour jouer aux devinettes, Lùitgard...  Je suis ici pour obtenir des réponses à mes questions... Et d’ailleurs, je doute que vous ne possédiez qu’un infime fragment de celles-ci… !

Un léger rire s’échappa des lèvres du vampire.

– Connaissez-vous l’étendue réelle des pouvoirs des Généraux de Marius, Signore Visconti ?

Les yeux du Grand Chancelier se plissèrent légèrement sous l’effet de l’agacement.

– Suffisamment à mon goût! Répondit-il sèchement.

– Mensonge!

– Cela suffit! Fit Visconti d’un ton menaçant. Si vous avez des informations sur la Milice Noire, autant me le dire tout de suite!

L’alité émit un faible rire.

– Impatient, Signore Visconti? Pourtant j’aurais juré que vous étiez l’incarnation de la patience même…

– Assez!

– Fort bien…

Lùitgard inclina son visage vers l’oreiller, semblant se mettre plus à l’aise.

 

– L’histoire de la Milice Noire tient pourtant à l’étendue de nos pouvoirs…Ou si je puis dire, l’histoire de la Milice actuelle… Celle qui s’est éteinte au 18ème siècle n’était qu’une façade… Elle ne commence pas avec l’émergence de Geoffroy Ademar-Liancourt, contrairement à ce que l’Ordre d’Ermengardis croit. Mais le soir même de la bataille de Telemny, lorsque le Général Hadémar ordonna à ses lieutenants de cacher les cercueils de Adorjàn, Geldis, Lôrinc et le mien dans d’autres lieux, gardés secrets. Du peu que j’ai pu lire dans les pensées du Général, lorsqu’il se tenait près de mon cercueil, est qu’il craignait que les survivants de notre armée ne viennent nous libérer. Mais ce n’est pas tout... Lui, tout comme moi, avait été le témoin d’un phénomène des plus inquiétants lors de la bataille... 

Visconti, se pencha de nouveau sur le lit de Lùitgard, osant affronter l’aspect pitoyable du convalescent. Mais quelque chose le surprit : une profonde ride qui barrait chaque côté de la bouche de Lùitgard avait disparu. Son regard se fit inquisiteur lorsqu’il fixa les pupilles mi-closes du vampire.

– Je sais... Lorsque j’ai vu ce qui arrivait à Marius sur le champ de bataille, mon visage a du s’orner de la même interrogation... Je ne pouvais pas en croire mes yeux...

Visconti déglutit avec difficulté ; il n’aimait pas du tout le tournant que prenait cette histoire.

– Qu’est-ce que vous avez vu ?

– Marius m’avait confié la tâche d’assurer sa protection, et j’essayai d’y faire honneur. Comme il était à s’y attendre, le Général et ses lieutenants pourchassèrent en priorité Marius et moi-même, et nous nous retrouvâmes rapidement encerclés. Je faisais face au Général Adémar en personne lorsque j’entendis mon maître hurler de douleur. Me retournant, je m’aperçus que les hommes de la Milice Noire l’avaient abattu : il avait du être frappé dans le dos et à une épaule par des haches, car les entailles étaient profondes. Son bras droit pendait, prêt à se détacher... Je me souviens avoir hurlé, et me débarrassant momentanément du Général de la Milice, j’ai accouru jusqu’à Marius, et...

Lùitgard s’interrompit, comme plongé dans cette lointaine scène.

– Lùitgard, qu’avez-vous vu ?

– Marius se dressait de nouveau sur le champ de bataille, et massacrait un à un les soldats de la Milice. Je pouvais voir les entailles dans sa cuirasse, mais son corps... Son corps, lui était intact... Comme si ses plaies s’étaient refermées en quelques secondes...

Visconti ne put s’empêcher de rester bouche-bée à ce récit.

– Fadaises... Aucun être ne peut recouvrir d’une telle blessure... Quelque soit son origine... 

– C’est ce que j’avais toujours cru jusqu’alors... Mais en voyant cela, j’ai réellement pensé que Marius était un Dieu... Jusqu’à ce que...

– Jusqu’à ce que ?

Lùitgard tourna la tête et fixa les ténèbres du plafond.

–... jusqu’à ce que je découvre que moi aussi, j’avais certains pouvoirs de guérison hors du commun...

 

Quartier Général de l’Escadron de Venise

 

James connaissait parfaitement bien la réputation des combattants de la Milice Noire, et combien ils pouvaient être imprévisibles et dangereux. Il s’approcha prudemment de la forme immobile, se demandant s’il devait se considérer comme un chat se retrouvant face à une inoffensive souris à occire... Ou à un chien enragé susceptible de se retourner contre lui. Le visage de son visiteur était toujours caché par son voile, et ses yeux étaient clos, renforçant l’effet sombre des ténèbres de la pièce sur sa personne.

Arrivé à moins d’un mètre, il s’arrêta, se penchant lentement sur le corps inanimé, surveillant pourtant avec vigilance le moindre frémissement, ou le moindre signe de respiration. La poitrine de l’inconnu se soulevait tranquillement, dans une respiration régulière, tranquille, comme celle de celui ou de celle qui dort du sommeil du juste...

Mais l’illusion ne dura que peu de temps...

James eut à peine le temps de pousser un cri, qu’il se retrouva face contre terre, ses jambes abattues par un tacle formidable qui fit hurler de douleur ses chevilles. Poussant sur ses avant-bras pour se dégager, il parvint à éviter un méchant coup de talon qui ébranla les lattes fragiles du plancher séculaire. Roulant sur lui-même pour échapper à la furie de son adversaire, il finit par se heurter au bas de son bureau. La douleur n’était pas insurmontable, mais assez vive pour lui rappeler qu’il était en nette position de faiblesse, voire même dans l’humiliant rôle de celui qui bat en retraite. L’idée était assez révoltante pour le Grand Maître d’Ermengardis qu’il était pour le forcer à se relever et à contre-attaquer...

L’offensive ne tarda pas ; son poing cueillit l’étrange visiteur en pleine mâchoire, l’envoyant valser contre une étagère. Le bruit d’un objet métallique roulant à terre lui signala que le modificateur de voix venait de quitter son possesseur. Repérant l’objet, il s’empressa de l’écraser sous son talon.

– On dirait qu’il va vraiment falloir jouer cartes sur table, désormais ! Déclara-t-il, satisfait.

L’inconnu passa sa main sur sa bouche, chassant dédaigneusement le filet de sang qui tachait le voile, et très certainement son menton.

– Non, c’est juste le début des réjouissances !

A peine James avait-il réalisé le sens de ces paroles qu’il vit son adversaire s’élancer contre une étagère, en saisir les armatures, et se balançant agilement, envoyer tout le poids de son corps – et surtout les talons de ses bottes – en pleine poitrine. James sentit comme deux aiguilles lui perforer la chair, mais ce n’était que le début de son agonie ; l’étagère, entrainée par l’élan, lui dégringola méthodiquement dessus, dans une avalanche parfaite de livres et de poussière. Il parvint à s’écarter miraculeusement, hormis sa jambe gauche, qui disparut sous le lourd meuble en bois. Entravé de la sorte, il n’eut pas le temps de pousser un cri de frustration ou d’essayer de se dégager. Il sentit son cou pris en tenaille entre l’avant-bras et le poignet de l’étranger, alors que la poitrine qui se pressait dans son dos lui confirmait une réalité qu’il soupçonnait depuis que l’inconnu avait perdu son appareil vocal...

– D’habitude, je respecte les femmes... Mais là, ma chère, je vous trouve trop entreprenante !

Sans hésitation, James envoya son poing droit par-dessus son épaule, frappant de nouveau la mâchoire déjà fragilisée de son adversaire. L’étau se desserra immédiatement, lui donnant l’opportunité de se retourner, dégager sa jambe et de tacler à son tour son agresseur. Celui-ci – ou plutôt celle-ci – fit mine de se débattre pendant quelques secondes, avant de s’immobiliser dans une feinte capitulation.

Profitant de cette accalmie, James attrapa le bord du voile cachant le visage... Avant de ressentir l’angle d’un genou s’enfoncer légèrement en dessous de sa ceinture. Réaction de défense toute féminine qui le fit sourire plus que tressaillir de douleur.

Sorry, My dear... Mais je ne suis pas aussi sensible qu’un homme “vivant”.

 

 

A son plus grand désappointement, sa remarque ne fit que soulever un rire moqueur de la part de sa captive, alors qu’une voix rauque, mais indéniablement féminine lui répondait un défiant :

– C’est juste que je n’ai pas frappé assez fort...

La sensation qui suivit fut pour James un violent choc contre son front, créant une douleur très vive dans son cerveau. Il comprit un peu tard que son adversaire avait protégé la partie supérieure de son visage avec un objet en métal, rendant le coup de tête d’une redoutable efficacité. Mais le moment n’était vraiment pas aux remords ; il était même très franchement à la contre-offensive, à moins de vouloir terminer « endommagé » pour une longue durée. Luttant contre la douleur, et se rappelant à l’ordre, James parvint à se remettre sur ses jambes, et envoya un bon coup de pied dans l’estomac de son adversaire alors que celle-ci bondissait sur-lui. Renvoyée en arrière, celle-ci ne se démonta pas pour autant. Tournant sur elle-même, elle lui renvoya la pareille, mais en plus douloureux ; un coup de pied au visage. Précis, bien dosé de manière à l’envoyer voler contre son bureau, cette fois-ci entre inconscience et réalité.

Mais pas suffisamment pour que James ne réalise pas que l’inconnue le visait désormais avec une arme à feu, en plein visage... Non pas qu’il ne craignât les blessures faites par ce genre d’arme, mais il ne tenait pas à passer plusieurs années à récupérer de la perte de la moitié de son crâne. Glissant au bas du bureau, il entendit siffler la balle au-dessus de sa tête, puis frapper le socle en bois. L’inconnu s’était aperçu de son erreur et le visait déjà pour un nouveau tir meurtrier. S’écartant promptement en bondissant derrière une autre étagère, James sentit la balle effleurer sa jambe gauche, déchirant le tissu de la paire de Jeans et entaillant légèrement sa peau. Il fit de son mieux pour se regrouper, et faire face à son ennemie, mais des bruits précipités de pas décroissant en intensité lui firent comprendre que celle-ci s’échappait en fait du lieu de l’affrontement.

Lorsqu’il fut sûr que sa visiteuse n’était plus présente dans la bibliothèque, James tira son téléphone portable de sa poche, et constata avec une joie non feinte que celui-ci n’avait pas été brisé dans l’affrontement. Ses doigts composèrent frénétiquement le numéro qu’il connaissait par coeur.

– Andreotti, c’est James... Bouclez-moi le bâtiment entier... Nous avons une intruse indésirable...

< Bien reçu, Grand Maître... De qui s’agit-il ? >

– Une femme, habillée tout de noir... Entre 1 mètre 70 et 1 mètre 75...

James ouvrit le poing qui tenait ferment prisonnier des mèches de cheveux arrachées à l’amazone.

Chevelure rousse... Accessoirement, soi-disant commandeur de la Milice Noire...

< Bien reçu Grand Maître >

– Autre chose ; elle est armée, et sait se servir de son arme à feu...

James passa la main sur sa mâchoire, et ne put s’empêcher de grimacer sous la douleur. Inutile de parler d’autres parties de son corps...

– Et elle frappe fort... Très fort…

 

Grèce, 4 juin 2004, 17h35 (June 4, 2004, 2 :35 PM, GMT +3 :00)

 

Sous le Temple Sounion…

 

Aldébaran et Aiolia pressèrent le pas, voyant que Darius se tenait au milieu de la galerie, les bras croisés sur la poitrine, faisant les cent pas nerveusement.

– Ah ! Darius... nous avons été un peu longs… Des portions entières de l’escalier manquaient, nous avons du faire de la haute voltige… avertit Aiolia, une expression boudeuse sur ses lèvres. Il avait précautionneusement éviter d’utiliser les mots « excuses » ou tout synonyme, leur nouvel allié ne lui plaisant définitivement pas...

Darius se retourna sur eux d’un mouvement sec, envoyant voltiger sa longue cape autour de lui.

– Là n’est pas la question… Nous sommes en retard sur l’ennemi…Il tient déjà Bàlint en son pouvoir…

– Qu’est ce donc que ce nouveau délire !? s’écria Aldébaran. Comment en es-tu sûr tout en n’ayant pas bougé d’ici?

– Hum ! Je me doutais que vous ne l’aviez pas senti… Depuis quelques minutes, une puissante énergie a investi cette grotte… Une énergie noire, appartenant à un être animé d’intentions toutes aussi sombres… Mais il faut avoir des pouvoirs pour le ressentir…

L’espion leva son visage métallique vers la voûte de la grotte, et resta silencieux pendant quelques secondes.

– Darius, que se passe-t-il ? Demanda Aiolia, soudainement inquiet du comportement pour le moins étrange de leur guide forcé. ‘Et si c’était le signe qu’il est sur le point de nous trahir ?’ Songea l’ancien chevalier du Lion. ‘Ou alors, il nous dit effectivement la vérité, et nous allons nous retrouver face à de gros problèmes plus tôt que prévu !’

Ses réflexions continuèrent de s’éparpiller dans plusieurs directions, jusqu’à ce que Darius ne s’arrachât à sa contemplation et ne fixât les orbes argent de son masque sur Aiolia et Aldébaran.

– Je sais où le sorcier est en train de sévir… Je dois m’y rendre et l’arrêter !

– Euh, quoi ? Demanda Aldébaran, clignant des yeux de surprise. Et nous dans tout cela ? Je commence à en avoir assez de ce comportement totalement …

– Je ne peux vous attendre ! Coupa Darius. Suivez la piste que je vous laisse et essayez de me rejoindre le plus vite possible !

Sans que ni Aiolia ni Aldébaran n’ait le temps de réagir, Darius s’était comme évaporé dans les airs. Les deux hommes restèrent immobiles, se regardant avec une surprise non feinte. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’ils voyaient un tel phénomène. La seconde précédente, la personne se trouve devant vous, la seconde suivante, elle n’est plus là, rendant le vide créé encore plus surprenant.

– Aiolia, il s’est… Téléporté… Murmura Aldébaran, le regard s’illuminant d’une lueur jusque là absente.

– Oui, je pense la même chose que toi… Cela ne peut être que lui !

 

 

Non loin de là...

 

Etait-ce son état de faiblesse qui lui donnait des hallucinations, ou le tunnel n’avait-il plus de fin ? Bàlint se rappelait pourtant qu’il ne s’était pas engagé si profondément dans les abysses rocheux, et pourtant, en courant, il n’avait pas encore atteint la sortie. Un hurlement qui n’avait rien d’humain le fit se retourner. Sylvenius était invisible à ses yeux, mais sa présence menaçante était tout à fait palpable. Un second cri, plus comparable aux paroles d’un sort lui parvint, suivi d’une onde de choc qui l’envoya voler en arrière. Bàlint se retrouva allongé sur le sol caillouteux, son dos ayant fait contact brutalement avec le sol. Il prit à peine le temps de grimacer sous le coup, et se remit sur ses jambes en hâte, agrippant l’épée qu’il avait laissée échapper.

 

Ishara crut qu’elle allait s’exclamer de joie lorsqu’elle vit Bàlint courir vers la sortie de la grotte. Elle s’élança elle aussi dans la même direction, mais s’arrêta bien vite lorsqu’elle s’aperçut que son compagnon d’infortune s’immobilisait sur le seuil, brandissant d’un air interdit une épée. Derrière lui, se dressait une longue silhouette noire, entourée d’une aura qu’Ishara n’eut aucun mal à reconnaître…

 

Le décor qu’il découvrit le cloua littéralement sur place, mais la peur le fit réagir et il se glissa promptement derrière un gros rocher. Deux soleils blancs resplendissaient dans un ciel rougeoyant, s’accordant avec le noir et l’ocre roux de la vallée qui descendait à pic à ses pieds

« Ne craint rien Bàlint, tu n’as rien à redouter de ce que tu vois… »

La voix de Sylvénius semblait parvenir de nulle part et de partout à la fois. Bàlint tourna la tête de tous les côtés, mais le sorcier restait invisible.

Montre-toi Sylvenius ! Ne crois-pas que tu vas m’effrayer avec une simple vision de l’enfer ! Hurla-t’il, plus pour se rassurer que vraiment impressionner son poursuivant. 

« Ce n’est pas l’enfer que je te montre là… Mais la dimension d’où je viens ! Regarde… »

Bàlint sentit un désagréable frisson lui parcourir l’échine, mais se soumit aux paroles de Sylvénius. Il se détacha de l’ombre du rocher, et marcha avec prudence jusqu’au bord de la falaise, les yeux rivés sur les deux disques solaires. Loin dans l’horizon, trois gigantesques tornades perturbaient le rouge du ciel, faisant voler à des hauteurs vertigineuses les éléments arrachés à la terre brune. Plus près, dans la vallée encaissée, Bàlint discerna une rivière, coulant d’un étonnant turquoise, si contrasté par rapport à la couleur du sol. Il y avait des arbres également, constituant une forêt, emprisonnant l’eau vive d’un vert sombre et inquiétant

Mais où suis-je ? Murmura-t-il

« Kharna, le royaume d’où je viens ! »

 

– Mais que lui as-tu fait, maudit sorcier ! Se lamenta Ishara. Ses deux mains étaient cramponnées aux bras du Magyar, qu’elle secouait, sans aucun véritable résultat. Bàlint se tenait toujours immobile, ses yeux d’habitude si expressifs désormais dépourvus de toute vie.

A sa plus grande exaspération, Sylvénius se contenta d’un léger rire, puis allongea le bras. La Babylonienne tomba à genoux sous la violence de la gifle que la main décharnée du sorcier venait de lui infliger.

– Rien… Je l’ai juste plongé dans une illusion pour qu’il me révèle ce que je veux savoir… Dommage que cela détruise également ses facultés mentales.

Le visage d’Ishara changea de l’inquiétude à la plus totale horreur. Ses mains se crispèrent sur le tissu du bas de la tunique de Bàlint, et elle recommença à le secouer du mieux qu’elle pouvait.

– Bàlint ! Réveille-toi… Je t’en prie !

 

Une voix résonnait dans sa tête… Elle appelait son nom, et lui était familière… Bàlint présuma brièvement que le sorcier le manipulait et qu’il se trouvait toujours dans la grotte, son ennemi à quelques mètres de lui. Doucement la voix mourut, remplacée par le ton monocorde de Sylvénius, puis par une clameur qui parut connue à Bàlint, et lui fit couper court à ses réflexions. Se penchant dans le vide, il s’aperçut que des formes humaines se mouvaient entre les arbres. Concentrant ses sens de l’ouïe et de la vue, il parvint à discerner la rumeur produite par les lourds pas d’hommes en armure, les cliquetis d’armes s’entrechoquant, les hurlements de guerriers chargeant aveuglément l’ennemi.

Une guerre ?

« … Comme il en existe perpétuellement sur Kharna ! » Répondit la voix.

Le conflit s’étirait en lisière de forêts, et certains combattants se livraient bataille dans ce qui était un désert. Bàlint n’eut aucun mal à reconnaître les corps grisâtres, d’apparence faussement humaine, surmontés d’une tête rappelant celle d’une chauve-souris. Une paire d’ailes membraneuses crevait leur dos cuirassé avec disgrâce, évoquant également le Chiroptère. Bàlint put s’assurer de l’efficacité de ces appendices lorsque l’un des combattants les déploya en poussant un cri primaire, utilisa l’une des ailes comme une épée, et perfora la cage thoracique de son adversaire.

Qui sont ces monstres ? Frissonna-t-il.

« Mon peuple, mes semblables… Et tes ancêtres… »

Non ! C’est impossible !

Bàlint ne put réprimer un frémissement de dégoût à l’idée évoquée.

« J’étais pris dans une embuscade, et ai utilisé les Pierres du Clan de Cyphar pour me téléporter en sécurité. Mais pour une raison que j’ignore, les pierres ont ouvert un accès à cette dimension. Je me suis retrouvé errant dans le désert, désorienté, mais ai vite compris que l’attraction de cette planète avait eu un effet inattendu sur moi, celui de me donner des pouvoirs que je n’aurais jamais songé posséder… Je pouvais me déplacer dans les airs, apparaître et disparaître à volonté, projeter des objets par la seule pensée. Seule ma soif dans le liquide vital appelé ici-bas « sang » n’avait pas changé.

Mes pas me conduisirent rapidement à un Seigneur de Guerre qui se présenta sous le nom de « Dieu Arès ». Brutal et assoiffé de conquêtes, il fut rapidement impressionné par mes pouvoirs et accepta de me prendre sous sa protection et de m’aider à rouvrir les portes de mon royaume d’origine, en l’échange de mes talents guerriers sur les champs de bataille.

Durant des années, je pourfendis ses ennemis, tout ceux qu’il désirait occire, et en fus grandement récompensé… Jusqu’à ce que mon chemin me fasse croiser Marius… »

– Cela suffit, cette histoire est totalement inepte ! Hurla Bàlint.

« Et pourtant, elle constitue la vérité… Marius était comme moi séparé de notre armée lorsque nous trouvâmes refuge dans une grotte. J’étais blessé, et lui, fermement décidé à survivre à cette bataille et au manque de vivres. Nous cohabitâmes de notre mieux, nous sachant tous deux traqués. Mais sa fureur et sa cupidité se révélèrent au grand jour lorsqu’il comprit que je n’étais en rien un humain comme lui. Profitant d’un moment de repos, il but mon sang, et me laissa exsangue. Lorsque après plusieurs jours je parvins à recouvrir quelques forces, et à quitter ma tanière pour retourner à la civilisation des hommes, je découvris qu’Arès et son armée entière avaient été défaits par les soi-disant fidèles d’Athéna, et que Marius, ayant absorbé une partie de mes pouvoirs, avait commencé ses méfaits. Je décidai donc de le traquer. Non pas que le sort de ses victimes m’importât… Mais ce traître m’avait volé mes précieuses pierres, et je devais les récupérer pour espérer rouvrir le passage vers mon monde. »

La voix fit une pause, laissant Bàlint contempler d’un regard vide la rivière se teinter de rouge.

« Bien des siècles plus tard, j’appris que Marius avait réparti chacune des pierres entre ses généraux, et décidai de les récupérer…C’est ainsi que j’ai fait en sorte de vous attirer dans mon palais, usant de Gàbor et de toi-même…C’était sans compter Marius, qui finit par me retrouver et me vaincre une seconde fois… »

Pourquoi vouloir récupérer ces pierres ? Pour rouvrir le passage et revenir au royaume de Kharna ? Demanda Bàlint d’une voix lointaine. En contre-bas, l’un des clans avait pris le dessus, et les prisonniers étaient exécutés sans pitié.

« Non, pour ouvrir les portes de Kharna sur ce monde et laisser mon peuple le conquérir… »

 

 

Japon, Quartier Général d’Ermengardis, 4 juin 2004, 23h40 (June 4, 2004, 2 :40 PM, GMT +9 :00)

 

Salle de surveillance de l’Ordre

 

Penché sur l’écran, Aphro scrutait avec attention chaque séquence, et sentit son cœur bondir dans sa poitrine lorsqu’une forme spectrale – diffuse certes, mais visible – jaillit le long du mur, visant son cou.

– Je crois que nous avons vraiment un problème ici… Murmura-t’il, encore sous le choc de ce qu’il venait voir.

Aphro se retourna, et vérifia que les deux gardes restaient absorbés dans leur tache de surveillance. Il sortit une clé USB de sa poche et la brancha au port correspondant sur l’ordinateur de contrôle. « Cela a une chance sur deux de marcher... Je suis prêt à parier qu’il y a une sécurité qui va m’empêcher de télécharger les fichiers… » Se dit Aphro, se souvenant vaguement de l’un des souvenirs de Garn, mettant en scène ses déboires avec l’informatique de sa banque. Il se retourna de nouveau, mais les deux gardes ne s’étaient pas détournés de leur observation. Fixant l’écran, il entreprit de compter les kilo-octets qui défilaient lentement, et se mit à taper du pied nerveusement. Au bout de longues minutes, l’écran retrouva son aspect ordinaire, vierge de toute fenêtre de copie. Aphrodite détacha sa clé d’une main rendue tremblante par la nervosité et la fourra dans sa poche. Il soupira, essuyant son front en sueur.

– J’ai terminé ! Déclara-t’il à l’attention des deux gardes. Et malheureusement, je n’ai rien trouvé !

Les deux surveillants le regardèrent, visiblement soulagés de le voir se diriger vers la porte dans le but évident de sortir.

« Bon, restons crédible jusqu’au bout. » Se morigéna-t’il.

– Mais je vous remercie pour votre aide !

Aphro esquissa un sensuel clin d’œil, incitant les deux hommes de garde à tourner la tête vers leur console.

 

La porte claqua derrière lui d’un bruit sec, témoin de la tension qui l’habitait toujours. Aphro glissa de nouveau la main dans sa poche.

– Et maintenant, je n’ai plus qu’à montrer cela à Saga et à Milo !

Il n’y avait aucune satisfaction dans sa voix ; ce qu’il venait de découvrir était bien trop grave pour cela.

 

Salem voyait parfaitement l’objet noir et long qu’Aphro tenait dans la paume de sa main.

– Alors Aphrodite, on joue encore aux espions en herbe... ? Cela ne t’a donc pas suffi la dernière fois, de te faire pincer par Saga... Je crois qu’un rappel des fâcheuses conséquences que cela a eu s’impose...

 

Grèce, 4 juin 2004, 17h45 (June 4, 2004, 2 :45 PM, GMT +3 :00)

 

Sanctuaire Terrestre...

 

La main d’Artémis se crispa contre le pilier du jardin. La déesse n’eut pas le courage d’annoncer sa venue à son demi-frère, étant le témoin du triste spectacle qu’il offrait. Le dieu de la lumière gisait assis, sur son banc de marbre. Son dos était négligemment adossé au dossier, et il semblait assoupi. Un tableau presque rassurant si les traits de son visage n’avaient pas exprimé pas une profonde tristesse.

Prenant son courage à deux mains, Artémis avança silencieusement en direction d’Apollon. Elle s’arrêta pourtant, constatant que celui-ci avait ouvert les yeux et tournait son visage vers elle. Le cœur de la déesse faillit s’arrêter net : elle savait pertinemment qu’Apollon détestait être pris par surprise, et punissait en général sévèrement les auteurs de cet affront. Pourtant elle se sentit rassurée en voyant que son frère ne faisait aucun geste hostile à son égard. Puis vint l’inquiétude lorsque Artémis se rendit compte du vide qui emplissait le regard pourpre.

– Apollon, mon frère...

– Je ne me souviens de rien, Artémis, de rien...

Artémis se contenta d’acquiescer silencieusement, et baissa légèrement les yeux, Pourtant, son regard filtrant à travers ses longs cils ne quittèrent pas la silhouette de son frère et l’expression désespérée de son visage.

– Je ne me souviens de rien... C’est comme six mois de cette vie terrestre n’avaient jamais existé...

Apollon poussa un profond soupir avant de poursuivre d’une voix brisée :

– Pourquoi notre père m’a t’il puni ainsi ? Pourquoi... ?

Artémis releva les yeux en entendant un bruissement de soie se rapprocher d’elle. Elle sentit une forte pression sur son poignet droit, et sursauta légèrement en voyant qu’Apollon se tenait devant elle, plongeant ses yeux rougis dans le regard fuyant de sa demi-sœur.

– Pourquoi a-t’il fait cela ? Que cherche-t’il à me cacher ? Je t’en prie Artémis... supplia-t’il en refermant son étreinte sur le frêle poignet.

Artémis ferma les yeux et tenta d’occulter cette présence si déprimante. Mais la voix d’Apollon lui parvint, encore plus suppliante.

– Artémis, je veux savoir...

 

Marine observait avec attention la scène. Visiblement, la crise qui avait été rapportée par Darius était plus profonde qu’il avait paru de prime abord.

« ‘Une information qui pourra toujours servir... Un Dieu Apollon amnésique signifie moins de risques de conflit avec l’Ordre » songea-t’elle.

Il y eut un léger crissement derrière elle, comme lorsqu’une chaussure glisse sur une surface caillouteuse. Marine se retourna mais tout ce qu’elle vit fut un poing s’abattant sur elle, puis le noir.

 

Sous le temple de Sounion

 

Une lumière aveuglante, suivie d’un bruit de tempête lui firent fermer les yeux et souhaiter être sourd. Bàlint voulut hurler mais une violente douleur à la tête coupa toute velléité de prononcer un mot, et l’envoya sur ses genoux.

– Bàlint !

Le vampire reconnut tout de suite la voix d’Ishara, mais ne se résolut à ouvrir les yeux que lorsqu’il sentit deux mains délicates l’arracher à l’attraction du sol.

– Ishara, que s’est-il passé ? Balbutia-t’il.

Pour toute réponse, la Babylonienne secoua la tête, et lui désigna la silhouette qui se dressait entre eux et Sylvénius. Après quelques efforts pour se retrouver assis, Bàlint put enfin détailler le nouvel arrivant : une longue cape beige flottait depuis ses épaules, révélant toutefois une dague accrochée dans le dos. Une autre lame se trouvait dans une main gantée de cuir, pointant de façon menaçante sur le sorcier. L’inconnu tournant légèrement la tête vers lui, Bàlint vit également qu’il était masqué.

 

Sylvenius observait son nouvel opposant avec un certain intérêt. Il ne l’avait détecté qu’à la dernière seconde, évitant in extremis que la dague ne lui tranchât la gorge.

– Intéressant… Fit-il d’une voix d’une sincérité perturbatrice.

L’inconnu masqué ne broncha pas, gardant sa position immobile.

– Donc, tu sais te téléporter… Poursuivit le sorcier. Je me demande si tu as d’autres talents.

Le sifflement d’une pierre retentit à ses oreilles, et il s’écarta promptement, évitant un roc à la taille effilée comme un poignard, qui alla s’écraser contre un mur.

– Je vois ! Tu es également télékynésiste… Vraiment intéressant… Commenta froidement Sylvénius.

L’inconnu leva un bras, et pointant son index en sa direction, lança :

– Je suis télépathe, également… Sylvénius… Ce qui m’a permis d’entendre tout ce que tu viens de révéler à Bàlint sur tes intentions… Et je ne te laisserai pas faire !

Sylvénius ne put empêcher un sourire moqueur orner son visage en entendant cette vibrante déclaration.

– Et c’est bien là ton erreur… Il va me falloir te tuer, maintenant… !

 

Japon, Quartier Général d’Ermengardis, 4 juin 2004, 23h45 (June 4, 2004, 2 :45 PM, GMT +9 :00)

 

Il venait à peine de faire quelques pas dans le couloir qu’une brise chaude et légère soufflait autour de lui, évidence du net changement d’atmosphère qui venait de s’opérer. Aphro sentit sa vision se brouiller. Il s’arrêta et s’appuya contre le mur, massant son front soudainement moite et douloureux.

– Mais que se passe-t’il ?

« Oh rien de fâcheux... Cela pourrait même être plaisant. » Murmura une voix féminine.

Aphro tressaillit lorsqu’il sentit une douce caresse parcourir sa joue. La sensation était agréable, exagérément même. Le jeune Suédois n’avait jamais imaginé qu’un tel contact pouvait être aussi... érotique ?

– Que m’arrive-t’il ?

Ses mots s’étranglèrent dans un soupir. Quelques secondes plus tôt, il marchait dans le couloir, et sans qu’il ne comprenne pourquoi, il se retrouvait désormais appuyé contre un mur, tremblant d’un plaisir que lui procurait d’invisibles mains. Il tenta de bouger mais...

« Pourquoi t’enfuir ? Tu sais très bien que tu n’as qu’une seule envie, c’est de rester ici... »

La voix sensuelle parvint à ses oreilles telle une musique, annihilant un peu plus sa faible défense. Aphro frémit encore plus lorsqu’il sentit une main coquine frôler sa cuisse, remonter à sa taille, caresser son ventre, remonter jusqu’à sa poitrine, bientôt suivie par sa jumelle, accomplissant le même chemin dans son dos. Il parvint avec difficulté à voir qu’une sorte de vapeur l’entourait désormais totalement. Il eut un nouveau frisson lorsqu’il sentit l’étreinte se resserrer, et qu’un poids léger s’arrimait à ses épaules.

« ‘Laisse-toi faire... C’est tout à ton intérêt... » Murmura la voix, alors qu’apparut devant les yeux embrumés d’Aphro un charmant visage féminin encadré de longs cheveux bruns. En fait charmant n’était pas le mot convenable ; d’une beauté diabolique était un meilleur qualificatif.

Aphro ne put s’empêcher de fermer les yeux alors que de soyeuses lèvres se posaient sur les siennes, et qu’une langue hardie venait les caresser. Il lui sembla perdre totalement pied avec la réalité lorsque sa mâchoire cessa de résister à l’intrusion.

« Et maintenant, souviens-toi du moment où tu es devenu Aphrodite ! » Entendit-il murmurer.

 

 

Sven n’eut aucun mal à convaincre les gardes de la Salle du Pope de le laisser entrer. Bien qu’il ne portât point l’Armure d’Or des Poissons, son visage était connu de tous, et personne n’ignorait son rang.

La lourde porte s’ouvrit sur l’immense salle aux dalles de marbre blanc et aux hautes colonnes de gypse. Au bout du long tapis rouge sang, sur une estrade surélevée, trônait l’Imposteur. A mesure qu’il avançait d’un pas feutré, Sven reconnaissait autour de lui ses « proches » conseillers : le bedonnant Gigar le borgne Straxus, et le géant Bruticus. Les trois étaient apparus au Sanctuaire une année auparavant, et avaient remplacé du jour au lendemain le tacticien, le Capitaine des Gardes du Sanctuaire, et le Chef de la Brigade Secrète. Maintenant qu’il en savait un peu plus, Sven soupçonnait qu’il ne s’agissait pas de leurs vrais noms, et que ces trois hommes étaient des mercenaires à la solde de Saga.

« L’imposteur, il est en train de noyauter le Sanctuaire avec ses propres forces armées ! » Réalisa-t’il avec colère.

Il s’arrêta, voyant que Saga l’avait remarqué, et faisait signe à ses trois sbires de se retirer. Les trois hommes s’inclinèrent devant leur maître, et se dirigèrent à pas rapides vers la sortie. Sven sentit un frisson le parcourir lorsque Straxus le fixa de son seul oeil et esquissa un sourire de prédateur. Un sourire que le Suédois avait déjà eu l’occasion de détester une semaine auparavant, lorsqu’il avait croisé le Capitaine des Gardes sur le lieu de sa mission. Etrangement, le palais en question avait été vidé de tous ses gardes et Sven avait pu accéder « au traître » à châtier sans encombre...

Approche, Aphrodite ! 

Le surnom tant détesté et la voix calme de Saga firent Sven trembler de rage mais aussi d’appréhension, mais il se retrouva tout de même à obéir à l’invitation. Arrivé au bas de l’estrade, il se refusa toutefois à s’incliner, et fixa le masque d'obsidienne avec une arrogante obstination.

Mon nom est Sven, et non Aphrodite !

Le Pope leva une main et le pointa du doigt.

Le Protocole veut que tu t’agenouilles devant moi, et que tu attendes que je te cède la parole.

Il y a juste une petite différence : vous n’êtes pas le vrai Pope !

Saga fit un geste théâtral, repoussant avec grâce et amusement un objet imaginaire.

– Mais ce n’est qu’un détail !

Aphro sentit son corps se raidir lorsque Saga se leva de son trône, et commença à descendre la dizaine de marches de son estrade. Son ombre le précédait, majestueuse, sombre et menaçante. Sven ne pouvait s’empêcher de l’observer, se rapprochant mètre après mètre de lui, telle une menace mortelle. Lorsqu’il releva les yeux, il rencontra le regard rubis de Saga. Celui-ci avait ôté son masque, qui gisait sur une marche plus haut.

Ne serait-ce point là une crise de rébellion ? Commenta l’imposteur avec un sourire narquois.

Aphro ne répondit pas, et se contenta de serrer les poings, sentant que Saga passait dans son dos.

Tu n’as donc pas saisi ce qu’Angelo t’a expliqué ? Entendit-il murmurer à son oreille.

Vous avez espionné Angelo ? Demanda Sven en se retournant pour faire face à Saga.

Non, il a demandé à ce que Straxus participe discrètement à votre discussion.

Les yeux de Sven s’agrandirent de surprise... et de douleur sous le coup de ce qui était pour lui l’ultime évidence de la trahison de leur amitié.

Le traître ! Murmura-t’il. Comment a-t’il pu faire cela ?

Traître n’est pas le mot... Commenta Saga d’un air détaché, je dirais plutôt « opportuniste avisé ».

Sven se contenta de regarder Saga, trop paralysé par la déception et l’émotion pour rétorquer quoi que ce soit.

Bien, je vois que j’ai toute ton attention... Alors laisse-moi clarifier d’abord un certain point...

Saga se planta devant Aphrodite et le toisa de toute sa hauteur, si bien que l’adolescent du lever le visage pour capter le regard de sang.

C’est grâce à moi que tu as pu prétendre à l’Armure d’Or des Poissons !

Quoi ?!

Tu l’ignores peut-être, mais le fait qu’uniquement des femmes accèdent à cette armure depuis cinq cents ans n’est pas le fruit du hasard, mais la conséquence d’une règle écrite que notre chère Déesse a promulguée pour favoriser l’accès à des rangs supérieurs aux femmes chevaliers...

La bouche d’Aphrodite s’entrouvrit sous le coup de la surprise.

J’ai fait modifier provisoirement cette règle pour que tu puisses participer au combat final et décrocher l’Armure d’Or. Sans cela, tu n’aurais jamais pu prétendre y prendre part, et tu en aurais été réduit à obéir à la nouvelle tenante du titre.

Ce n’est pas possible... C’est un mensonge ! Balbutia Sven.

C’est la stricte vérité, que tu pourras vérifier par toi-même à la Grande Bibliothèque...

Saga inclina légèrement la tête, dardant ses prunelles enflammées dans le regard turquoise.

Crois-tu qu’Athéna l’aurait fait pour toi ? Aurait-elle vu le potentiel en toi ?... Non, crois-moi, sans moi, tu occuperais aujourd’hui un second rang, en butte aux moqueries et au mépris des autres soldats et chevaliers !

Le visage exquis du chevalier des Gémeaux s’inclina encore plus, se rapprochant de celui de Sven.

Pauvre Aphrodite... A la beauté si étrange... On te dit androgyne, mais c’est véritablement l’être mythologique que les gens voient lorsque leur regard se pose sur toi... Ils ne savent pas qui tu es : un homme ? Une femme ? Une créature des temps mythiques à la beauté si formidable qu’elle en est effrayante ?

Je sais ce que je suis ! Protesta Sven.

Les lèvres de Saga dessinèrent un sourire mauvais.

Peut-être, mais tu es le seul dans ce cas... Par contre, tu ne sais pas encore où est ta place dans ce Sanctuaire.

En tout cas, pas à vos côtés... Jamais je ne vous serai obéissant, et encore moins loyal !

Saga partit dans un grand éclat de rire et recula, toisant le jeune Suédois avec amusement.

– Mais c’est exactement ce que je veux ! Je n’ai nul besoin d’une armée de martyrs, d’esclaves, d’aveugles et loyaux serviteurs comme les Chevaliers d’Athéna. Je veux une armée de meurtriers et de traîtres, à la recherche de leur propre intérêt, désirant boire à la fontaine du pouvoir et qui s’y dirigeront par eux-mêmes ! Une armée que je ne mènerai pas vers la Gloire, mais qui m’élèvera au rang de commandeur suprême, en tant que garant de leur propre gloire !

Sven était désormais pétrifié, mais ignorait par quel sentiment : peur ou envie ? ...

Il n’essaya même pas de protester lorsque Saga saisit son visage et appuya son front contre le sien.

Entre dans mes rangs... Je t’apporterai ce que tu recherches le plus en ce moment : le respect qui t’est dû, la reconnaissance d’autrui. Tous s’inclineront devant toi, et admireront ta divine beauté et ta force.

Sven sentit une étrange chaleur naître dans sa poitrine. Etait-ce ce que l’on appelait l’Espoir ?

Athéna ne te reprendra pas ton rang... Ton nom restera gravé à jamais dans l’histoire du Sanctuaire et des Hommes comme « Aphrodite, Chevalier des Poissons, le plus beau chevalier du Sanctuaire d’Athéna ».

L’adolescent ne put s’empêcher de relever des yeux brillants vers le Chevalier des Gémeaux.

Entre dans mes rangs... Ou continue à errer dans l’incertitude. Mais autant que tu le saches ; tout opposant à mes plans sera impitoyablement éliminé !

Saga sourit, et releva son visage, puis recula de plusieurs pas, son regard scrutateur toujours fixé intensément sur Sven.

Quelle est ta réponse ?

 

Etrangement, l’esprit de Sven était désormais clair. Seuls résonnaient dans sa tête des paroles murmurées mais qui prenaient tout leur sens : « Sois ton propre maître », « Je t’apporterai ce que tu recherches le plus en ce moment : le respect qui t’es dû, la reconnaissance d’autrui. »

Ses genoux ployèrent presque d’eux-mêmes, et Sven se retrouva à exécuter la révérence d’usage que tout chevalier d’Or se devait d’effectuer devant le Grand Pope.

Maître, c’est un honneur pour moi, Aphrodite des Poissons, que de vous servir !

Le sourire de Saga devint quasi-diabolique.

Parfait, je vois que tu as décidé de laisser parler la raison...

L’imposteur lui tourna le dos, faisant voler le bas de sa longue tunique noire devant les yeux d’Aphrodite.

 

 

Une sorte de voile noir passa devant ses yeux, et Aphro porta ses mains à son visage pour se protéger.

– Non, ce n’est qu’un cauchemar... Une réminiscence du passé ! 

Aphro sentit ses genoux heurter une surface dure, et freina sa chute en s’appuyant sur ses mains.

– Mais que m’est-il arrivé ? 

Il releva la tête, cherchant du regard une présence. Cette femme fantôme, celle par laquelle ses visions lui étaient parvenues. Son regard ne rencontra pourtant que le décor familier du pavillon Komokuten, à l’éclairage intimiste et à la décoration dépouillée. Une camera le fixait de son oeil cyclopéen au coin d’un couloir, et le seul bruit rompant le silence était celui des battements effrénés de son cœur.

– Est-ce que j’ai rêvé ? Haleta-t’il.

Soudain, un frisson d’angoisse le parcourut et il porta la main fébrilement à la poche de son pantalon.

– Non ce n’est pas vrai ! Hurla-t’il presque, retournant la poche en un tremblement nerveux.

La clé USB avait disparu, et avec elle, les preuves qu’il voulait montrer à Saga.

Aphro s’appuya dos au mur, et soupira, partagé entre déception et épuisement. Il porta sa main à son front, puis en couvrit ses yeux.

– Mais comment ai-je pu me faire avoir comme cela ? 

 

Salem regardait d’un air amusé l’ancien Chevalier des Poissons affaissé, contre le mur, abandonné à sa désolation. Elle ouvrit sa main et observa l’objet sombre qui trônait dans sa paume.

– Hum... Objet inutile... Fit-elle d’un air moqueur.

Elle referma sa main sur la barrette noire et contempla avec satisfaction la poussière qui s’en échappait.

– Et si peu solide… Commenta-t’elle en époussetant ses doigts des restes de l’objet.

– Tu vois, je te l’avais bien dit que je ne laisserai personne s’interposer dans mes plans ! Déclara-t’elle soudain, levant les yeux en direction du plafond boisé, comme si son interlocuteur se trouvait pendu là.

Salem sourit en n’entendant aucune réponse résonner à ses oreilles.

– C’est à toi que je m’adresse, Angelo… 

 

Deux étages plus haut, dans la chambre d’Angelo

 

Angelo ouvrit lentement les yeux, et porta une main à son front moite. La voix résonnait dans sa tête, effrayante non pas par le ton, mais par le souvenir qu’elle évoquait à l’ancien chevalier d’Or. Celui de ses années d’asservissement où le jugement de ses actes ne lui appartenait plus, et où il n’était guère qu’un jouet aux mains invisibles d’un fantôme.

Cette voix, était celle de Salem, le démon qui avait menacé de tuer ses amis s’il ne se pliait pas de nouveau à ses ordres. Et cette voix s’impatientait de son silence…

« C’est à toi que je m’adresse Angelo… Réponds ! »

L’injonction claqua comme un fouet dans sa tête, rendant la simple action de penser pire qu’un calvaire.

– Je t’écoute, ô Ma maîtresse… Se força-t’il à répondre.

« Et tu as été long à le faire… Le temps n’est plus au repos, Angelo. »

Le ton doucereux de la fin de la phrase fit frémir le jeune homme, car annonciateur d’une désobligeante nouvelle. Salem voulait quelque chose de lui, et le lui faisait savoir par ce moyen.

– Ordonne et je t’obéirai.

Un rire charmeur vint féliciter cette preuve de soumission.

« Je n’en doute pas… »

Une image vint se former devant les yeux d’Angelo, lui faisant retenir sa respiration. Oh, comment ne pas reconnaître ce jeune homme blond, appuyé à un mur, l’air prostré !

– Aphro… Mais que lui as-tu fait ? Tu avais promis… !

« ‘Je ne lui ai rien fait du tout… Enfin, rien qui ne lui donne matière à se plaindre… Pour l’instant, mais cela ne durera pas si lui ou tes amis continuent à soupçonner ma présence ici ! »

Le ton était redevenu menaçant, et Angelo pouvait presque sentir le démon tourner autour de lui, l’observant comme une proie à mettre à mort.

– Que… Que veux-tu que je fasse ? Demanda-t’il en un murmure, tentant d’apaiser l’irritation de Salem.

« Ce que tu veux… Va les voir, raconte-leur tous les mensonges qui te passeront par la tête, mais ils ne doivent pas savoir que j’existe, ni que tu es mon fidèle et dévoué serviteur… »

Angelo sentit une boule se former dans sa gorge à l’énoncé de ce lien entre eux.

« Ils doivent partir sereins pour leur mission, et ignorer qu’un émissaire de Sylvénius – toi en l’occurrence– est parmi eux… Me suis-je faite comprendre ? »

Angelo ne trouva pas de mot à répondre alors qu’il contemplait la réalité de sa position ; il était désormais un espion à la solde de l’ennemi.

« J’ai dit, me suis-je faite comprendre ? » Siffla Salem, se matérialisant en partie devant lui.

Il n’eut pas le temps de reculer qu’il se retrouva avec son visage prisonnier de deux mains blanches et fines, et à la force trahissant leur origine démoniaque.

Salem approcha son propre visage de celui d’Angelo, ses yeux ne devenant plus que deux fentes noires alors qu’ils se plissaient de méchanceté.

– Tu as une heure, Angelo, ni plus ni moins, pour faire taire les soupçons et me prouver ta loyauté… Passé ce délai, je ferai moi-même le ménage !

Son visage s’orna d’un sourire diabolique, alors qu’elle scrutait la réaction de son esclave. Angelo savait que toute rebuffade serait punie immédiatement et douloureusement par la démone. Et être blessé ou incapacité ne l’aiderait en rien à sauver ses compagnons. Il fit taire le dégoût que lui inspirait la situation et acquiesça.

– Dans une heure, ils n’auront même plus idée de soupçonner une quelconque infiltration… »

Le visage de Salem se détendit à ces paroles, retrouvant sa grâce naturelle.

– Ca c’est l’Angelo que je connais… Sussura-t’elle avant de déposer un baiser affectueux sur le front de son prisonnier.

Angelo rassembla toute sa volonté pour ne pas montrer la répulsion que ce contact lui inspirait. Maîtrise de soi qui finit par payer. Salem relâcha son emprise, et se volatilisa devant lui.

« Mais n’oublie pas… Même si tu ne me vois pas, moi, je te surveille… »

Angelo resta immobile quelques minutes, épiant les ténèbres de sa chambre à la recherche du moindre indice trahissant la présence de Salem. Mais il savait que c’était vain ; Salem ne pouvait pas être vue si elle ne le désirait pas. Et le temps était pour lui compté…

– Une heure… »

Angelo soupira, et se dirigea vers sa table de nuit. Remettant de l’ordre dans sa chevelure et sa mise générale, il rassembla ses idées quant à la façon dont il allait endormir les soupçons de ses compagnons. Une fois qu’il estima que son allure cachait suffisamment le drame qu’il était en train de vivre, il sortit de sa chambre, résigné à accomplir sa « nouvelle mission ».

 

 

Italie, Venise, 4 juin 2004, 16h50 (June 4, 2004, 2 :50 PM, GMT +2 :00)

 

Quartier Général de l’Ordre de Venise

 

Depuis sa cachette, elle pouvait parfaitement observer les gardes qui inspectaient scrupuleusement chaque alcôve de cette ancienne abbaye transformée en bibliothèque. Dissimulée derrière une énorme statue, elle était cependant confiante en sa cachette et dans la faible probabilité d’être surprise. A sa grande raison : les gardes passèrent non loin, ignorant les yeux félins qui les observaient avec grande attention.

– Elle n’est pas là ! Fit le premier homme.

– Oui, nous ferions mieux de passer à la galerie suivante... Observa le second.

D’un commun accord, les deux hommes s’éloignèrent de la statue, projetant la lumière de leur lampe torche dans le gouffre sombre qu’était le couloir, murmurant sur le plan d’action s’ils se retrouvaient en face de l’intruse. Celle-ci, une fois certaine que les gardes étaient suffisamment loin, se décida à s’extirper de sa cachette. Enlevant son voile d’un geste sec, elle fouilla dans son large vêtement avant d’en retirer un téléphone portable. Ses doigts se crispèrent sur l’appareil, comme si elle hésitait à appeler. Puis poussant un profond soupir de résignation, elle se décida à appuyer sur un bouton.

– Allez ! Réponds ! Murmura-t’elle nerveusement.

La sonnerie sonna deux fois, trois fois... Puis la voix tant attendue se fit entendre.

< Je t’avais dit de ne plus m’appeler ! >

– Ambre ! J’ai besoin que tu me sortes du pétrin où tu m’as envoyée !

< Il a refusé ? >

La jeune femme poussa un profond soupir avant de passer une main nerveuse dans sa chevelure de feu.

-– A ton avis ? Oui ! Cet âne bâté a refusé ! Et il n’a pas vraiment pris de pincettes ! Il m’a pratiquement fracturé la mâchoire ! S’écria-t’elle, frottant avec précaution la contusion qui s’affichait d’un beau rouge violacé sur son menton.

 

Japon, Quartier Général d’Ermengardis, 4 juin 2004, 23h50 (June 4, 2004, 2 :50 PM, GMT +9 :00)

 

Chambre d’Ambre

 

– Je vois... Il ne nous laisse donc pas le choix que de démontrer notre détermination... Dommage pour Sion et les autres...

Ambre leva les yeux au plafond d’un air songeur. Le dos enfoncé dans le matelas de son lit, elle eut la vague impression de flotter... Dans un mauvais rêve.

< Je m’en moque de ces gens ! Sors moi de là... ! >