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Dans l’épisode précédent :
Quartier
Général d’Ermengardis. Ambre s'éveille et constate que pour une raison
qu'elle ignore, Camus la fuit... De son côté, Angelo doit faire face au
chantage de Salem.
Italie, Venise : Andreotti apporte à James Gladestone un
dossier sur Ambre...
France, Lyon : Shaka, Dohko et Sion participent à une
presentation très High-tech du terrain de leurs investigations: les
catacombes de Fourvières.
Grèce. Aldebaran et Aiolia ont de plus en plus de doutes
quant à Darius, mais le suivent tout de même dans la grotte, sous le
Temple de Sounion. Un peu plus loin, Bàlint est surpris par l'attitude de
son "frère", Gàbor.
A Athènes, Jabu, toujours hospitalisé, s'aperçoit qu'il
est recherché par le vampire qui l'a attaqué.
Japon, Quartier Général d’Ermengardis.
Ambre reçoit un curieux coup de téléphone et se révèle être plus
intrigante qu'il n’y paraissait....
**************************************
Grèce, 4 juin 2004, 17h05 (June
4, 2004, 14 :05 AM, GMT +3 :00)
Sous le Temple de Sounion...
Le regard de Gàbor sembla être parcouru d’éclairs au fur
et à mesure que Bàlint laissait apparaître sa méfiance. La colère explosa
au fond de ces yeux couleur rouge sang lorsque celui-ci finit d’ailleurs
par le repousser violemment. Le visage du plus jeune des vampires prit une
expression quasi-diabolique alors que celui de son aîné affichait une
surprise non feinte.
– Vous n’êtes pas mon frère ! hurla Bàlint. Qui êtes
vous ?
Pour toute réponse, le clone saisit Bàlint à la gorge et
se mit à serrer de toutes ses forces, envoyant sa tête heurter le mur.
– Quelqu’un qui aimerait que tu l’accompagnes… J’ai
quelques questions à te poser…
Le visage de Gàbor sembla se creuser, et les traits
changer. Les yeux de Bàlint s’agrandirent d’effroi lorsque le visage se
recomposa clairement en une physionomie depuis longtemps oubliée, et qu’il
n’avait jamais songé revoir.
Ishara s’éveilla en sursaut, et chercha immédiatement
Bàlint des yeux, mais il n’y avait nulle trace du vampire dans l’alcôve de
cette grotte. Elle se remit debout, constatant avec une faible
satisfaction que le repos qu’elle s’était accordée lui avait permis de
retrouver quelques forces. Il n’en restait pas le moins qu’elle se
retrouvait seule. Une vague de rancœur la saisit lorsqu’elle songea que
Bàlint l’avait très certainement abandonnée une fois de plus. Il lui avait
pourtant donné sa parole qu’il reviendrait la chercher. Mais avait-il
vraiment une parole ? Il lui était fort permis d’en douter : son
comportement au Sanctuaire avait bien montré ses penchants pour l’intrigue
et la trahison, doublés d’une certaine perversité. Peut-être que le retour
de son âme avait permis une amélioration ? Mais cela, Ishara doutait qu’il
avait chassé le poison nommé « vengeance » de son esprit.
Pourtant, elle devait se rendre à la triste évidence ;
elle ne pouvait que le constater, voir le subir. Sans hésitation, elle se
dirigea vers le tunnel où s’était engagé Bàlint, bien décidée à retrouver
son plus grand ennemi devenu seul recours.
Hopital d’Athènes
Thétis glissa un oeil sur Canon, qui lui rendit un regard
farouche en échange. Elle le soutint pendant quelques secondes, puis
retourna son attention sur l’appuie-tête du siège du conducteur du taxi,
qu’elle fixa intensément, comme si elle s’appliquait à mémoriser les
coordonnées du chauffeur. Une chose dont, en fait, elle se moquait
éperdumment. Toutes ses réflexions étaient bien entendu tournées sur son
voisin, dont le comportement l’irritait franchement.
Mais irriter n’était peut-être pas le mot le plus
adéquat : certes, elle avait du mal à accepter que Canon se soit soustrait
à sa petite revanche en se rebellant comme il l’avait fait quelques
minutes plus tôt. D’un autre côté, elle savait que trop bien qu’il n’était
pas dans la nature de l’ancien Dragon des Mers de se laisser maltraiter
verbalement, ou maltraiter tout court. Il n’avait jamais plié devant qui
que ce soit, et c’est bien pour cela qu’elle l’avait aimé.
‘L’aimer... Oublie cela, petite idiote !’
se réprimanda-t’elle.
Nikkos pénétra prudemment dans la chambre, s’efforçant de
ne faire aucun bruit. La pièce était plongée dans l’obscurité, car les
persiennes avaient été tirées, sans doute pour protéger le sommeil du
malade de la clarté du jour.
Toujours à pas de loup, Nikkos s’approcha du lit, où une
forme humaine reposait, entièrement couverte d’un drap. Tel un prédateur
prêt à sauter sur sa proie, elle se positionna à la tête, et saisit d’une
main de fer la silhouette, là où devait se trouver la gorge. Sa main
s’enfonça dans une surface molle à sa plus grande surprise.
– Ce n’est pas vrai, il s’est enfui ! Ragea-t’elle en
arrachant le drap du lit, mettant à jour deux oreillers et un traversin.
De rage Nikkos attrapa un oreiller et le lança de toutes
ses forces contre l’un des appareils respiratoires dont était équipée la
chambre.
– Petit imbécile ! Tu ne vas pas t’en tirer comme ça ! Pas
tant que tu n’auras pas répondu à mes questions !
Elle se mit à faire les cent pas, s’efforçant de retrouver
son calme et de réfléchir à une solution. Elle entendit soudainement un
claquement provenir d’une pièce voisine.
‘Comme celui d’une porte métallique…’
Se dit-elle, confiante en son ouïe ultra-développée.
Oubliant toute prudence, elle sortit en trombe et se posta
dans le couloir, les sens aux aguets ; l’étage, déserté, était habité d’un
silence total. Elle avisa un écriteau et sourit.
– Le vestiaire des internes… Je savais que tu n’étais pas
loin !
Nikkos se dirigea sans hésiter vers la pièce et ouvrit la
porte d’un geste dénoué de délicatesse : le cadre en bois heurta le mur
d’un bruit sourd. Elle s’approcha de la première armoire, et actionna le
loquet : la porte s’ouvrit sur un bric-à-brac de vêtements et d’objets en
tout genre.
– Pas celui-là ! Rugit-elle.
Elle passa au second et l’ouvrit avec la même rage.
L’intérieur était légèrement mieux rangé que le placard voisin, mais il
n’y avait pas ce qu’elle cherchait ; la victime qu’elle était venue
interroger.
Nikkos s’arrêta devant le troisième placard, et eut comme
une sorte d’intuition. Elle venait d’entendre comme le souffle d’une
respiration filtrer de l’intérieur. Elle posa sa main sur le loquet, et
entreprit de le tourner lentement, attentive au moindre bruit qui pouvait
lui indiquer ce qu’elle découvrirait.
Jabu bloqua complètement sa respiration, et serra les
poings. Il sentait ses forces revenir progressivement, alors que le
vampire était en train de percer à jour sa cachette. Tout ce dont il avait
besoin, c’était quelques minutes pour totalement récupérer ses forces.
‘Elle m’a eu une fois par surprise… Elle ne m’aura pas
deux fois. Cette fois-ci ce sera elle qui finira à terre…’
Se promit-il.
Il entendit la porte grincer, et vit la pénombre de sa
cachette se teinter du bleu plus clair de la pièce.
– Qu’est-ce que vous faites ici ! s’écria une voix
légèrement en colère à l’encontre de Nikkos.
Celle-ci se retourna et dévisagea l’Interne qui venait de
pénétrer dans la pièce, et qui l’observait d’un air peu aimable. Elle fut
tentée de lui sauter dessus et de l’égorger sur le champ, mais se ravisa
bien vite. Elle n’était pas en position de force dans cet hôpital, et de
plus, il faisait jour à l’extérieur. Elle n’avait absolument pas
l’intention de déclencher une course poursuite dans les immenses couloirs
du centre médical, se rappelant que sa limousine et ses hommes
l’attendaient cinq étages plus bas, et qu’elle devrait éviter de passer
trop près des fenêtres. De plus, étant découverte, elle allait devoir très
vite abandonner son déguisement, pourtant fait d’une matière protégeant du
soleil.
– Je suis désolée, je me suis trompée… bégaya-t’elle
timidement.
– On dirait bien, oui… Cela ne ressemble pas à une chambre
de malade, il me semble… railla l’interne.
Nikkos se mordit les lèvres, et affecta un air peiné. Mais
intérieurement, elle bouillait. ‘Si tu savais
qui je suis, pauvre mortel, tu ne me parlerais pas sur ce ton !’
rugit-elle intérieurement.
-
Veuillez sortir d’ici
immédiatement !
Et l’Interne lui montra le
couloir, joignant le geste à la parole.
– Tout de suite, monsieur.
Ce fut tout ce que Nikkos répondit, avant de s’engager
dans le couloir et s’éloigner de la pièce, réprimant de toute sa volonté
de violentes envies de meurtre.
L’interne s’approcha d’un téléphone mural, et composa un
numéro.
– Sécurité, il y a une étrange femme vêtue d’une longue
robe noire, et d’un chapeau noir à voilette qui vient de prendre
l’ascenseur Nord. Le portrait type de la veuve... Veuillez l’intercepter…
Je l’ai trouvée en train de fouiller dans un vestiaire du cinquième.
Tournant le dos à la porte, il ne vit ni même entendit le
jeune homme vêtu d’une paire de jeans bleu sombre et d’un T-shirt blanc
glisser hors de la pièce, et se diriger vers les ascenseurs Sud.
‘J’espère que maintenant, elle va me laisser
m’expliquer !’ se demanda Canon, scrutant
discrètement du coin de l’oeil l’expression du visage de Thétis. ‘Je
n’accepterai pas de continuer à me faire insulter de la sorte...’
L’ascenseur émit un cliquetis vieillot en s’immobilisant à
l’étage, et s’ouvrit lentement sur le couloir d’un bleu-vert aseptisé. Il
faisait tiède, mais pas aussi chaud qu’à l’extérieur. Ceci contribua
largement au malaise que Canon éprouva soudainement, alors qu’une
sensation de déjà-vu le submergeait. Les souvenirs de son internement, en
Egypte, juste après sa résurrection, lui revinrent en mémoire
immédiatemment, et il se trouva presque paralysé par une sourde douleur
dans la poitrine.
– Nous y allons ?
La voix de Thétis lui parvint un peu comme dans un rêve.
Il s’aperçut qu’elle tenait son doigt appuyé sur le bouton d’ouverture,
attendant sa réaction.
– Euh... Oui... Oui...
– C’est la chambre 10...
Ils marchèrent silencieusement dans le couloir. Pour
respecter le repos des gens dont la maladie ou les accidents les avaient
amenés dans ce triste lieu. Parce que Canon aurait donné tout ce qu’il
avait au monde pour ne pas se retrouver là , en proie à ses souvenirs.
Parce que Thétis éprouvait désormais un certain remord de l’avoir traité
de façon indigne jusqu’à présent...
– Voilà... Chambre 10...
Canon acquiesça silencieusement. Tout comme Thétis, son
esprit revint à l’objet de sa venue en ce lieu ; derrière cette porte se
trouvait certainement le chevalier de bronze dénommé Jabu. Lui seul était
capable de raconter dans quelles circonstances son armure lui avait été
soustraite, et identifier l’agresseur.
La porte s’ouvrit doucement sur une chambre envahie par de
la plume d’oie.
– Oh, bon sang, on s’est fait doubler ! s’écria Thétis,
accourant jusqu’au lit.
– Peut-être pas... Regarde ! Il n’y a aucune trace de
sang... objecta Canon, inspectant attentivement les draps.
Thétis acquiesça, balayant du regard la pièce.
– Jabu a dû sentir qu’il était traqué. Il s’est arrangé
pour faire croire qu’il était là, au repos dans son lit. Son agresseur est
tombé dans le panneau, mais doit être à sa poursuite.... Peut-être
sont-ils même encore dans ce bâtiment... ?
Thétis et Canon se regardèrent, et la même lueur brilla
dans leur regard.
– Je vais alerter la sécurité ! proposa Canon.
– Okay, moi je vais contacter l’escadron et demander à
quadriller le secteur !
Elle dégaina son portable, tout en suivant du regard
Canon, qui sortait en trombe de la chambre. Une certaine satisfaction lui
piquota la poitrine : Canon et elle semblaient enfin parvenir à travailler
ensemble !
Jabu sortit de l’ascenseur d’un pas le plus tranquille
possible, et rechercha des yeux la mystérieuse jeune femme du mieux qu’il
le put. Il la reconnut grâce à sa splendide chevelure châtain, émergeant
de l’ascenseur nord dans le grand hall de l’hôpital. Elle slaloma de son
mieux entre les internes et malades en promenade, et évita soigneusement
de s’approcher des fenêtres. Deux hommes de la sécurité passèrent à côté
d’elle, sans la reconnaître bien sûr, car elle s’était débarrassée de sa
tenue de veuve, et était désormais vêtue d’un pantalon vert et d’un body
bleu-vert, et ses yeux étaient couverts de lunettes noires, ne permettant
pas d’apercevoir la lueur de ses yeux. Elle s’effaça discrètement dans les
toilettes des femmes, certainement pour appeler ses complices, et se
débarrasser de son déguisement.
Jabu n’eut pas trop longtemps à attendre avant de la voir
ressurgir dans le couloir ; désormais privée de son grand sac, elle rangea
à la va-vite son téléphone portable dans sa poche et se mit à courir en
direction de la sortie réservée aux urgences. D’un pas souple, elle glissa
doucement entre les brancards vides et les appareils de réanimation, et
s’effaça derrière une ambulance. Jabu la suivit, gardant une distance
respectable pour qu’elle ne le repère pas. Il entendit un crissement de
pneus, et se cachant derrière l’ambulance où elle-même se trouvait
quelques minutes auparavant, il vit qu’un homme avait passé un drap foncé
autour de la forme de la femme, et la dirigeait à l’intérieur de la
limousine.
Une fois la portière refermée, la voiture démarra en
trombe.
– Et maintenant, je vais vous montrer qu’on ne joue pas
avec la patience d’un chevalier… murmura Jabu.
Il songea qu’il aurait pu bondir après la voiture, voir
l’arrêter d’un coup de poing, mais il se força à ne pas user de sa force
retrouvée. Il ne se trouvait plus au Sanctuaire, mais à Athènes, et il
n’était point question de faire démonstration de ses pouvoirs de chevalier
en défonçant le capot d’une voiture, ni en se battant avec les créatures
de la nuit en pleine rue.
Il avisa un taxi qui passait dans la rue, et lui fit signe
de s’arrêter.
– Suivez cette voiture ! jeta-t’il au conducteur, en
indiquant la limousine, dont la silhouette rapetissait à mesure que la
voiture prenait de la vitesse.
Le chauffeur se retourna et lui jeta un air effaré.
– C’est comme dans les films, alors ?
– Démarrez ! Bon sang ! hurla Jabu.
Le taxi partit en chasse de la limousine dans un
crissement de pneus.
Sous la grotte de Sounion...
Bàlint recula contre le mur. Dire qu’il était surpris de
se retrouver face à Sylvenius tenait du pur euphémisme. L’apparition de
Gàbor l’avait mis en garde contre le sorcier vampire, plus tôt au début de
ce calvaire sous-terrain, mais il ne s’attendait pas à le voir se dresser
devant lui, en prenant l’apparence de son frère.
– Que fais-tu ici ? Que cherches-tu donc, sorcier ?
demanda-t’il, repoussant Sylvenius d’une force qu’il ne pensait plus
avoir.
– A ton avis, Bàlint ? Je t’ai déjà donné des indices sur
ce je veux il y a quelques minutes...
Bàlint fixa les pupilles noires de l’Ancien, ayant tout
d’un coup peur de comprendre ce qu’il cherchait.
– Connaître l’endroit exact des tombes des généraux de
Marius, n’est-ce pas ? se hasarda-t-il, tentant d’agrandir la distance
entre lui et celui qu’il percevait clairement comme un ennemi. Pourquoi ?
Veux-tu reconstituer l’armée du tyran ?
Sylvenius croisa ses bras sur sa poitrine, et observa
Bàlint de toute sa hauteur, l’air narquois.
– Disons que j’ai mon propre agenda, Bàlint, et tu n’as
nul besoin de savoir ce que j’entends faire ! répliqua-t’il sèchement,
projetant son ombre menaçante sur sa proie.
Bàlint sentit son dos frotter de nouveau la paroi
rocheuse, lui confirmant qu’il était bel et bien acculé. Le seul moyen de
fuir était désormais d’emprunter le chemin qu’il avait parcouru jusqu’ici.
‘Je sens un danger... Sylvenius ne serait pas venu ici
s’il n’avait pas une excellente raison de connaître l’emplacement des
tombes. Il faut que je lui échappe... Ces tombes cachent peut-être un plus
grand secret que je ne l’avais imaginé..’
– Et si je refuse de parler ? se risqua-t’il, s’efforçant
à ce que sa voix ne tremble pas.
L’expression du sorcier se fit encore plus vicieuse
qu’elle ne l’était déjà.
– Disons que ta chère Ishara risque de se retrouver aux
prises de quelques créatures fort désagréables.
Les yeux de Bàlint s’agrandirent légèrement sous l’effet
conjugué de la surprise et de la colère. ‘Que veut-il dire par là!’
– Peine perdue, Sylvenius... Je me moque bien de ce
qu’elle peut devenir !
– Oh ! Vraiment Bàlint ? Je vous observe depuis un certain
temps, pourtant... C’est fascinant de voir combien tu es devenu attentif à
elle…
Prononçant ces mots du ton le plus moqueur possible,
Sylvenius se rapprocha de Bàlint, et murmura : Je dirais même que vous
êtes devenus proches... Très proches : imagine s’il lui arrivait malheur ?
Bàlint sentit alors que le sorcier lui envoyait
mentalement une image.
‘Ishara gisait sur le sol, une immonde créature
ressemblant à un homme à tête de chauve-souris vautré au-dessus d’elle.
L’animal avait enfoncé les griffes de ses pattes dans l’abdomen de la
femme vampire et la maintenait ainsi prisonnière dans la poussière et les
pierres. Le sang maculait le visage et la tunique d’Ishara, mais ce qui
fit pratiquement hurler de rage Bàlint, c’était l’expression horrifiée de
la Babylonienne.’
– Non ! Cesse cela immédiatement ! hurla Bàlint.
Ses mains agripèrent la paroi derrière lui, à la recherche
d’un quelconque projectile qui pourrait lui servir contre son ennemi. Ses
doigts s’enfoncèrent dans la surface friable, agrippant un morceau à
moitié effrité de roches et de poussières.
– Va-t’en ! Maudit sorcier ! menaça-t’il, envoyant dans
les yeux de Sylvenius le bloc informe qu’il tenait dans sa main.
Celui-ci recula, portant ses mains à ses yeux irrités.
Bàlint le repoussa violemment, voyant s’ouvrir une voie vers sa liberté.
Son espoir fut de courte durée : deux mains vengeresses se rivèrent à son
cou, et il se retrouva plaqué violemment contre le mur, une fois de plus.
Le sorcier resserra la pression sur la nuque de Bàlint, si bien que
celui-ci crut qu’il voulait broyer purement et simplement son cou. Il
repoussa du mieux qu’il le put Sylvénius de ses deux mains, mais rien n’y
fit.
– Je vais t’apprendre qui est le maître ici, Bàlint.
Cette fois-ci, la douleur se fit intolérable, et Bàlint
crut qu’il allait perdre connaissance. Il cessa de repousser le sorcier,
et ses mains glissèrent le long de son corps, effleurant au passage le
pommeau de l’épée que Sylvenius portait à la ceinture.
‘C’est ma seule chance’
pensa-t’il. Sa main se crispa sur le pommeau, et avant que le sorcier
n’ait le temps de réagir, il dégaina l’épée de son fourreau, et frappa son
agresseur à l’épaule droite. Sylvenius poussa un hurlement de bête
blessée, et relâcha l’étreinte sur sa proie. Rassemblant ses forces,
Bàlint frappa une seconde fois, laissant une profonde entraille dans le
torse du vampire. Sylvenius tomba à genoux, ses mains rivés à sa poitrine
blessée, tentant de retenir le sang qui s’en écoulait.
Bàlint sut que c’était la seule opportunité pour lui de
fuir. Rapide comme l’éclair, il fit volte face, et l’épée de Sylvenius
toujours à la main, vola vers la sortie du tunnel.
Sylvenius parvint assez vite à surmonter la douleur qui
brûlait sa poitrine. Cela ne représentait guère un effort difficile pour
lui ; originaire d’une autre dimension, son corps ne possédait en rien les
caractéristiques du corps humain et il bénéficiait d’une certaine
insensibilité à la douleur. ‘Mais cela, Bàlint l’ignore encore. Je vais
montrer à ce maraut comment on traîte les sujets récalcitrants dans mon
univers d’origine !’ Il releva la tête, et vit la silhouette de Bàlint
qui s’enfuyait en direction de la sortie.
– Bàlint ! Je te jure que lorsque je vais mettre la main
sur toi et Ishara, non seulement je vous ferai parler, mais vous n’en
réchapperez pas non plus !
Il ricana, sentant la plaie sur sa poitrine se refermer
d’elle-même. La douleur décrut progressivement, puis disparut totalement,
permettant au sorcier de se relever de toute sa taille. Ses yeux
brillaient désormais d’une lueur rubis si intense qu’il n’était plus
possible de distinguer la pupille du reste de l’œil.
– Et je vais t’en donner un
avant-goût immédiatement... Apprêtes-toi à supplier pour ta vie, Bàlint !
Japon, Quartier Général d’Ermengardis,
4 juin 2004, 23h20 (June 4, 2004, 14 :20, GMT +9 :00)
Aphro se retourna, à peu
près certain d’avoir entendu un murmure derrière lui. Le couloir était
pourtant désert, faiblement éclairé par des lampes de style japonais. Il
secoua la tête, mettant ces « voix » sur le compte du manque de sommeil.
Et des mauvais souvenirs... Il devait bien avouer que le
fait de se remémorer le jour où il avait choisi la voie de la trahison
l’avait profondément troublé. Il s’était toujours arrangé pour effacer de
sa mémoire ce douloureux passage de sa vie. Et à commencer par son nom :
« Sven ». Autant qu’il veuille bien se souvenir, le jeune homme répondant
à ce patronyme était véritablement mort quelques jours suivant sa
confrontation avec Angelo et Saga...
Sven releva les yeux sur le pâle reflet dans le miroir.
Ses yeux étaient rougis de n’avoir pas fermé l’œil depuis plusieurs nuits,
et ses joues creusées par la sous-alimentation qu’il s’était imposé. Tout
en lui le dégoûtait, et il en était presque arrivé à ne plus vouloir
respirer.
Pourtant, cette fois-ci, la vision pitoyable qu’il
contempla le fit réagir. « Je suis un chevalier d’Or... J’ai des
pouvoirs... Je n’ai pas à m’incliner devant quiconque, excepté Athéna...
Si Angelo et Saga ont decidé de verser du mauvais côté de la barrière, je
n’ai pas à les suivre… Au contraire, je dois les arrêter ! »
Fort de cette nouvelle conviction et de sa force revenue,
il quitta son temple, et se dirigea d’un pas ferme vers le temple du
Cancer.
Masque de Mort s’était installé sur l’une des nombreuses
terrasses de sa vaste demeure. Celle-ci était quasiment invisible depuis
le grand escalier serpentant sur la colline des douze maisons. Se sachant
à l’abri des regards indiscrets, le gardien de ces murs avait d’ailleurs
pris ses aises ; nonchalamment étendu sur un triclinium, écoutant une
musique à la mélodie familière, il sirotait un breuvage doré que Sven
devina ne pas être que de l’eau. L’Italien était également torse nu, ce
qui n’était pas étonnant vu la chaleur.
Sven s’arrêta à quelques pas derrière le Cancer, et après
un bref moment d’hésitation, se décida à signaler sa présence.
– Je te rappelle que l’alcool est interdit au
Sanctuaire !
– Pff ! Interdit par Sion, pas par Saga… Et puis qui le
saura ? A moins que tu ne veuilles me dénoncer… répondit de mauvaise grâce
Angelo.
Il regarda par-dessus son épaule et toisa d’un regard
diabolique le chevalier des poissons. Celui-ci se sentit comme mis à nu,
et soudainement dépourvu du courage qu’il s’était employé à retrouver.
And I was round when Jesus Christ
Had his moment of doubt and pain
Made damn sure that pilate
Washed his hands and sealed his fate (*)
– Si je te dénonce, ça ne sera pas pour cela, mais pour
ta trahison envers Athéna ! riposta Sven finalement d’un ton sec, troublé
par les paroles de la chanson qui couvrait presque leur querelle.
– Oh ! Vraiment ? Et auprès de qui comptes-tu me
dénoncer ? Le Pope, peut-être ?
Le ton de dérision sur lequel ces mots avaient été
prononcés, et surtout la terrible vérité qu’ils contenaient, glaça le sang
du Suédois. A qui pouvait-il confier le terrible secret dont il avait été
le spectateur et la victime ? Les traîtres appartenaient aux personnes les
plus hauts placées de la hiérarchie du Sanctuaire…
– Ou peut-être vas-tu te plaindre à Athéna elle-même ?
poursuivit Angelo en se levant de son triclinium. Mais en admettant que tu
parviennes à franchir l’obstacle de Saga, je doute que le bébé de deux ans
qu’est la Déesse puisse être d’un grand secours…
Sven ne put réprimer un nouveau frisson d’angoisse alors
que la réalité de sa situation s’insinuait dans son esprit dans tout son
désespoir.
Angelo afficha un sourire méchant, et continua sa
déclamation.
– En fait, Sven, je comprends que ta conscience de
chevaliers d’Or ait quelques sursauts, mais ils sont vains… Tu es seul
contre deux chevaliers d’Or, dont l’un à la main mise sur le plus haut
poste du Sanctuaire… Personne ne te croira si tu nous attaques, et encore
moins te suivra… Le seul choix que tu as est de nous suivre, ou de
mourir !
– Non ! s’écria Sven. Pourtant, au fond de lui-même, il
savait très bien qu’Angelo disait la vérité.
Ce dernier réduisit la distance pour se retrouver juste
devant le Suédois, qui tremblait légèrement. Il posa une main sur son
épaule, en un signe ambigu mêlant réconfort et intimidation. La voix de l’Italien
se fut plus cajoleuse, voir séductrice.
– Et entre nous, pourquoi tiens-tu tant à trahir les
projets de Saga ? Que t’a apporté Athéna jusqu'à présent ? De la douleur,
des coups, un incroyable sentiment de solitude et le droit de te faire
railler par les autres apprentis ou chevaliers, avec comme persective une
mort honorable sur le champ de bataille ! Magnifique destin, que voilà !
Sven releva un regard confus sur celui qui avait été jadis
son ami, et qui lui paraissait être désormais un démon, tentateur, cruel
et immoral.
– Et peux-tu me dire quelle est la différence entre
servir le Pope, et servir Athéna ? Crois-tu que les chevaliers d’Or ne
soient pas destinés à accomplir des missions sanglantes voir injustes sur
les ordres de la Déesse ? Ouvre les yeux, va lire les archives des Guerres
Saintes ! Athéna aussi mène des guerres, et ses humbles sujets que nous
sommes sont tôt ou tard amenés à avoir leurs mains souillées de sang !
– Tu mens ! Il y a une différence entre Saga et
Athéna ! gémit Sven.
– Ah oui, mais laquelle, le sais-tu au moins ?
Les prunelles désormais noires d’Angelo brillèrent
méchamment et jetèrent de véritables éclairs à l’encontre de son
interlocuteur. Un regard sombre couvrit le bleu clair des yeux de Sven,
telle la nuit enveloppant l’étendue de la mer.
Le Suédois se retrouva
totalement incapable de répondre.
Hope
you guessed my name, oh yeah
But whats confusing you
Is just the nature of my game
Just as every cop is a criminal
– Je vais te le dire.
Dans l’un et l’autre cas, il faudra s’incliner aux pieds de notre maître,
et tenter de ne pas salir de nos mains rougies de sang le beau marbre de
son palais. Mais je préfère m’incliner devant un Pope qui me récompensera
dument pour ce que j’ai fait, et jouir de la puissance que cela me donnera
aux yeux des autres. Je n’ai aucune envie de faire la révérence devant une
déesse, dont la puissance réside uniquement dans l’aveuglement et la
fidélité fanatique de ses chevaliers… Je n’ai pas l’intention de me
contenter de ses mots sirupeux et ses grandes idées de paix et de justice,
qu’elle nous distillera du fin fond de son trône. JE REFUSE d’être juste
un pion qu’elle enverra sur le front tandis qu’elle sera réfugiée dans son
Palais, alors qu’un nouveau représentant de sa divine famille viendra
semer pour la énième fois le trouble sur terre!
And
all the sinners saints
As heads is tails
Just call me lucifer
cause Im in need of some restraint
Sven recula devant la véhémence
d’Angelo. Jamais discours ne lui avait paru plus dur, mots plus tranchants
que ceux que venait de prononcer l’Italien. Il réagit à peine lorsque les
mains du Cancer se posèrent sur ses joues, l’obligeant de nouveaux à fixer
les deux miroirs noirs chargés de colère. Pourtant la voix se fit encore
plus douce, presque sensuelle.
– Songe à la vie que tu pourrais mener… Sans moquerie
sur ton apparence, car tu serais trop craint et respecté, y compris par
tes pairs… Sans mort plus ou moins glorieuse sur un champ de bataille, au
nom d’un idéal qui n’existe pas, car tu serais libre de rompre toute
allégeance au moment opportun…
Angelo rapprocha son visage si près que leur nez se
touchèrent presque.
– Obéis à un maître puissant, tout en te gardant
l’opportunité de devenir ton propre maître… Voilà où est la différence.
L’Italien desserra son étreinte,
puis recula, contemplant d’un air satisfait le résultat de son discours
sur Sven. Celui-ci resta stoïque, son esprit assaillit par des milliers de
pensées contradictoires.
Tell
me baby, whats my name
Tell me honey, can ya guess my name
Tell me baby, whats my name
I tell you one time, youre to blame
Angelo retourna tranquillement à
son triclinium, et s’allongea de tout son long, repliant ses bras sous sa
nuque. Il semblait étrangement détendu, comme si cette terrible
conversation n’avait jamais eu lieu.
– Tu devrais retourner à ton temple, et méditer sur la
question.
Sven tourna la tête dans la direction d’Angelo, presque
surpris qu’une voix lui parvienne dans le brouillard où il était perdu. Il
nota à peine le silence qui règnait désormais : la musique s’était
éteinte.
– Mais n’oublie pas… Tu n’as le choix qu’entre deux
solutions désormais : mourir de mes mains ou celle de Saga, ou continuer à
obéir au Pope.
Sven ne sut pas exactement comment il parvint à retourner
à son palais ce jour-là. Le chemin lui parut interminable, tel un sentier
de colline noyé dans le brouillard. Arrivé au Temple des Poissons, il se
dirigea dans ses appartements et s’écroula sur son lit. A son plus grand
soulagement, le sommeil réclama sa conscience bien vite. Il ne sut pas si
un rêve était venu agiter son sommeil ou non. La seule chose dont il se
rappela à son réveil fut les paroles d’Angelo : « Obéis à un maître
puissant, tout en te gardant l’opportunité de devenir ton propre maître… »
– Je dois en finir avec cette histoire... Maintenant...
Aphro secoua la tête comme pour mieux chasser ces
souvenirs de sa mémoire
– Ce n’est pas le moment de flancher ; la nuit va être
longue, ou courte, ça dépend de quel point de vue on se place… Mais il
faut que j’en finisse avec cette histoire...
Il arriva quelques secondes plus tard à la porte qu’il
cherchait ; celle de la cabine de contrôle d’où toutes les allées et
venues dans les différents pavillons étaient surveillées. Il inspira à
pleins poumons une grande goulée d’air, se demandant encore quel prétexte
il a allait pouvoir inventer pour convaincre les deux gardiens de le
laisser visionner la vidéo du couloir où il avait vu la créature. ‘Pourquoi
pas la vérité ? J’ai vu un fantôme nager dans le mur… ‘ se
demanda-t’il avant de reconnaître que soit les gardiens le mettraient à la
porte croyant que c’était un bobard, soit ils appelleraient Eleny pour
relever le cas d’urgence. Et cela était plutôt à éviter, tant qu’il ne
savait pas lui-même de quoi il s’agissait. Non pas qu’il ne faisait pas
confiance au Grand Maître, mais les inquiétudes dont Milo lui avait fait
part au sujet de Camus et Angelo, et la réaction d’Eleny l’incitait à la
prudence.
La porte se referma derrière lui, et il affecta son air le
plus dépité, une idée venant de lui traverser la tête.
– Voilà, messieurs… On m’a volé mon portefeuille, il y a
quelques heures alors que je discutais dans le couloir avec l’un de mes
amis… Et je voudrais retrouver le coupable.
Dix minutes plus tard, au terme d’une prestation théâtrale
digne d’un jeu professionnel – si un tant soit peu d’humour lui était
resté, il serait allé s’en glorifier auprès de Milo – Aphro obtint enfin
le droit de visionner la vidéo de surveillance. Il se pencha sur l’écran,
à l’instar des deux gardes. ‘Pas une bonne idée, ça… Je ne sais pas ce
que je vais trouver exactement sur cette vidéo ! ‘.
– Vous savez, je ne voudrais pas perturber votre travail
davantage… s’écria-t-il en forçant sur les aiguës de sa voix, et en
faisant mine de trébucher par la même.
Il finit par s’accrocher à l’un des deux gardes, affectant
un air désolé et charmeur.
– Je peux me débrouiller tout seul avec la vidéo, vous
savez… sussurra-t’il en faisant un clin d’œil. A moins que vous ne teniez
vraiment à m’aider…
Les deux surveillants prirent une expression des plus
gênées, et celui tenant Aphrodite le repoussa doucement avant de lâcher :
– Non… C’est à dire... On a du boulot !
Aphro vit non sans
satisfaction les deux espions potentiels repartir à leur place, lui
tournant obstinément le dos et s’absorbant sur leurs écrans. ‘Parfait,
c’est tout ce que je demandais…’
France, Lyon, 4 juin 2004, 16h30
(June 4, 2004, 14 :30 AM, GMT +2 :00)
Quartier Général de l’Escadron
de Lyon
Mu contempla avec bonheur les rangées d’étagères qui lui
faisaient face dans un parfait ordre. Une délicieuse odeur de vieux
papiers lui chatouilla les narines. Il trouvait de plus à cette pièce une
ressemblance avec la défunte bibliothèque du quartier général, au Japon,
ce qui augmenta sa sympathie pour cet endroit. D’autant plus qu’il se
trouvait en délicieuse compagnie...
Mu détourna les yeux de ce paysage de bois et de papier,
pour observer la jeune femme qui se tenait en face de lui. Will lisait
attentivement l’e-mail envoyé par James, comme si elle dévorait une oeuvre
de Goethe ou de Victor Hugo. Elle s’était d’ailleurs changée, et portait
une tenue dont elle seule semblait avoir le secret ; noir, mi-hippie,
mi-gothique. Un peu dans le même style des vêtements qu’avait l’habitude
de porter Ambre – ceux qu’Angelo ou Camus qualifiaient de sexy – mais en
mieux et moins aguicheurs. Ceux que portaient Will étaient tout simplement
à l’image de son personnage : originaux et charmants.
– Mu ? A quoi penses-tu ?
– Euh, à rien...
Le Tibétain cligna des yeux, revenant brusquement sur
terre à l’appel de ‘l’original et charmante ‘Will.
– Tu disais ? demanda-t’il, cachant son embarras. Il
n’avait en fait rien écouté des commentaires de la jeune anglaise : cela
commençait mal en tant que coéquipier voulant faire ses preuves...
– A ton avis, par quoi devons-nous commencer ?
demanda-t’elle en relevant ses grands yeux bleus sur Mu.
Celui-ci trouva ce regard bien évidemment ‘charmant’...
Et lui-même bien bête, car il n’avait absolument rien à répondre. Mais
hors de question de l’avouer. Il lui fallait gagner du temps.
– Puis-je voir l’e-mail... J’aimerais relire cela de
moi-même... fit-il d’un ton plus posé que les battements de son cœur.
Il saisit le papier et marmonna un merci, avant de
s’absorber dans la lecture de ce qu’il était censé déjà connaître. Le
texte était dense mais des mots écrits en gras lui sautèrent immédiatement
aux yeux : « Milice Noire », « Ermengard », « Adalbert », « Marius »,
« Adémar Liancourt », « rébellion », « magie noire ».
– Adalbert ? s’écria Mu, relevant la tête du document.
Mais, c’est ton...
– Mon nom de famille, je sais... Adalbert est en fait mon
Ancêtre. C’était le mage et conseiller d’Ermengard, la fondatrice de
l’ordre.
– Ah bon...
Mu se trouva encore à court d’argument et replongea
aussitôt dans l’e-mail. Son esprit étant désormais plus éveillé, il
parvint à déchiffrer le texte en quelques secondes.
– Une ancienne armée devenue dissidente ? s’étonna-t’il.
Ses yeux se firent plus interrogateurs qu’il ne le voulut.
– C’est cela… Mon ancêtre en était l’un des piliers
fondateur au treizième siècle. Au départ, ce n’était pas une armée
organisée, mais une troupe de magiciens et de guerriers volontaires. Mais
la Milice Noire a dégénéré avec le temps, devenant aussi cruelle que les
démons qu’elle poursuivait. Le Grand Maître Landoald ordonna sa
dissolution au XVIIIème siècle, mais…
– Mais on ne sait pas si elle a été vraiment dissoute, ou
continue à survivre de nos jours…
Will adressa un sourire gêné à Mu.
– C’est ce que j’ai compris dans le message. Ce qui est
très étonnant pour ma part, car j’ai toujours entendu dire dans ma famille
que cette armée n’existait plus et appartenait au passé…
Mu rendit son sourire a Will, dans le même état d’esprit.
Il avait encore quelque peu du mal à appréhender la portée de ce qu’il
venait de lire.
– C’est ce que j’ai compris également… Et si l’hypothèse
de James est vraie…
Le Tibétain ne put s’empêcher de crisper la mâchoire.
– Si elle est vraie, poursuivit-il, l’Ordre ne serait pas
en face d’un ennemi, mais de deux…
La jeune Anglaise acquiesça silencieusement.
– Pas une minute à perdre dans ce cas là… décréta Mu, se
tournant vers l’ordinateur qui trônait sur une table d’étude. Il faut
commencer à chercher dès maintenant !
Sans attendre de réponse de sa partenaire, il se dirigea
vers l’ordinateur et s’assit sur le siège, se mettant bien en face de
l’écran. Il tapa d’un geste rapide les deux mots : « Milice Noire ».
Italie, Venise, 4 juin 2004, 16h35 (June 4, 2004, 14 :35
AM, GMT +2 :00)
Palais de l’Ordine di Sylni...
Visconti s’approcha lentement du
lit où reposait le convalescent. Le corps couvert d’un drap blanc était la
seule tâche lumineuse de cette salle high-tech, où les lumières des
machines apportaient une clarté indécise et bleutée. Le chancelier de l’Ordre
se sourit à lui-même en songeant aux millions de dollars qu’avait coûté
cette infrastructure, destinée à soigner les patients d’origine
non-humaine qui s’adressaient à l’Ordine. Oh, certes, l’investissement
avait été rentabilisé depuis un certain temps déjà... Nombreuses étaient
les créatures de la nuit qui avaient été blessées lors d’escarmouches
contre les escadrons de l’Ordre, ou voulaient l’éviter en changeant
d’identité. Et pour l’heure, pour autant que Visconti le sache, seul l’Ordine
possédait la Technologie, avec un grand « T ». A l’exception de l’Ordre d’Ermengardis,
bien sûr.
Tiré de ses réflexions par le
ronronnement des machines, Visconti se pencha sur le malade, et ne put
qu’écarquiller les yeux de surprise.
– Docteur, c’est impossible !
Comment peut-il avoir recouvré une forme humaine en si peu de temps !?
La silhouette du médecin se fit
plus précise dans un coin éloigné de la pièce, où il se terrait jusqu’à
présent. Attitude fréquente chez lui, et qui n’étonnait pas Visconti : le
docteur n’avait rien d’un humain, et ne tenait absolument pas à s’exhiber.
– C’est un vampire millénaire,
et presque l’un des premiers sangs... Ses capacités de régénération sont
bien au-delà de ce que nous avons pu constater jusqu’à présent, répondit
le praticien.
Et en effet...
En regardant plus attentivement,
Visconti parvint à saisir ô combien Lùitgard était en train de revenir
rapidement en pleine possession de ses moyens. La surface épidermique de
son corps s’était pratiquement reformé, donnant une curieuse apparence à
l’ancien général de Marius. Si les traits étaient toujours jeunes, et la
carrure robuste, la peau était plissée, faisant grotesquement penser à
celle d’un poulet déplumé. Ou à une peau de vieillard, recouvrant le corps
d’un homme d’une vingtaine d’années. Visconti tenta de mettre un nom à la
maladie possédant ces caractéristiques, sans y parvenir. Mais après tout,
cela n’avait aucune importance.
– Docteur, je veux que vous
poussiez la sécurité autour de cette chambre au niveau B. Je veux des
lampes solaires à chaque issue. Hors de question qu’il s’échappe une fois
rétabli...
– A vos ordres, Signore
Visconti.
– Bien, laissez-moi maintenant.
– Comme il vous plaira,
Signore.
Visconti attendit que le docteur
quitte silencieusement la pièce pour se pencher de nouveau sur le patient.
– Lùitgard... murmura-t’il.
Les paupières du vampire frémir
légèrement.
– Lùitgard ! appela Visconti
d’une voix plus ferme.
Cette fois-ci, le convalescent
ouvrit les yeux, et posa son regard d’un bleu céruléen sur le chancelier.
Un sourire narquois apparut comme par enchantement sur ses lèvres pâles.
– Vous m’avez appelé, Grand
Chancelier de l’Ordine
di Silny ?
répondit-il d’une voix trainante, presque endormie.
Visconti ne put s’empêcher de
reculer légèrement du lit, avant de se souvenir des pouvoirs télépathiques
communs aux vampires.
– Je suppose que vous savez
exactement pourquoi vous êtes là ? répondit Visconti.
– Oui... Autant que je puisse
lire dans vos pensées... Elles sont confuses, mais je dirais que pour
l’instant, la seule chose qui soit claire, c’est votre soif de connaître
l’ultime vérité sur la Milice Noire... Et le moyen de vous soustraire à la
malédiction planant sur vous.
Les yeux de Visconti se
plissèrent légèrement sous l’effet de l’agacement. Il pouvait garder son
calme très longtemps, ce qui faisait de lui un homme d’affaire redoutable
et un chancelier hors-pair en temps de crise. Mais les évènements heurtés
des derniers jours avaient en quelque sorte emoussé cette qualité. Et
l’assurance quelque peu effrayante de Lùitgard n’y aidait en rien.
– Je ne suis pas venu ici pour
jouer aux devinettes, Lùitgard Von Stroem... Je suis ici pour obtenir des
réponses à mes questions... Et d’ailleurs, je doute que vous ne possédiez
qu’un infime fragment de celles-ci… !
Un léger rire s’échappa des
lèvres du vampire.
– Connaissez-vous l’étendue
réelle des pouvoirs des Généraux de Marius, Signore Visconti ?
Siège de l’Escadron de Venise...
Cela faisait la deuxième fois
que James lisait le rapport concernant Ambre ; la première lecture ne lui
avait laissé entrevoir aucune information intéressante, aucune piste à
privilégier plutôt qu’une autre. La deuxième lecture le laissait tout
aussi perplexe, mais avec la sensation qu’un mystère se cachait dans le
passé de la jeune femme. Il rouvrit le dossier à la deuxième page, et
relut le paragraphe dédié à la famille Ademar-Liancourt.
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