Japon, Quartier Général d’Ermengardis,
4 juin 2004, 22h15 (June 4, 2004, 13 :15 AM, GMT +9 :00)
Dans la chambre de Camus...
Ambre
s’éveilla comme d’un rêve. Elle se demanda où elle se trouvait, avant que
les souvenirs de ce qu’il s’était passé quelques heures auparavant ne
refassent surface à son esprit. Elle ferma les yeux, tentant de revivre
mentalement ce moment qui avait été si intense. Les quelques images qui
défilèrent devant ses yeux envoyèrent de délicieux frissons caresser la
surface de sa peau. La voluptueuse sensation s’arrêta pourtant lorsque,
tâtant l’oreiller puis les draps près d’elle, elle s’aperçut que son
partenaire n’était plus à ses côtés.
–
Camus ? appela-t’elle, cette fois-ci totalement éveillée.
Son
regard se posa près de la fenêtre, où la silhouette de son compatriote se
découpait en ombre chinoise dans la clarté de la lune.
– Tu
t’es levé ? Pourtant, personne n’a dit que nous en avions terminé...
dit-elle d’une voix aux accents coquins.
Elle
ajusta le drap autour de son corps, faisant en sorte de nouer
gracieusement les bords autour de sa poitrine, et de préserver l’harmonie
de sa silhouette. Satisfaite de la façon dont elle avait arrangé le tout,
elle se leva, telle Vénus sortie de son huître, et se dirigea à pas lents
et chaloupés vers son Adonis. Sa main droite se posa doucement sur une
épaule, appréciant la musculature bien dessinée, puis ses lèvres
caressèrent la mâchoire, alors que ses cheveux de feu se déversaient en
cascade dans son cou.
Pourtant, Ambre éprouva le plus grand étonnement lorsqu’elle sentit Camus
se raidir sous l’effet de son assaut séducteur.
Camus
sentait la saveur sucrée de son parfum – Angel, s’était çà ?- le
grain fin de la peau de Ambre contre la sienne. La soyeuse texture de ses
lèvres, traçant avec sensualité sa
mâchoire. En se retournant, il pourrait voir les traits harmonieux et les
yeux si vert et si envoûtants de la belle. Car Ambre était belle,
séduisante, et nombreux devaient être les hommes qui auraient aimé être à
sa place. Mais...
Les trois lettres enlacées...
En un flash, elle réapparurent devant ses yeux, réveillant la douleur dans
son épaule, et rendant le toucher de Ambre contre sa peau quasiment
intolérable. Camus sentit le besoin impérieux de s’en affranchir. Sans
crier gare, il se leva de son fauteuil et toisa Ambre d’un regard qui se
voulait grave, mais où flottait également une violence jusque là absente.
‘Vas-t’en et laisse-moi !’
Avait-il envie de hurler. Mais devant le regard interrogateur de Ambre, il
trouva la force de se maîtriser et de se justifier par des mots plus
neutres.
– Je
me suis assoupi... Je réfléchissais à la mission de demain et j’ai laissé
la fatigue prendre le dessus.
Il
s’interrompit, conscient que ses paroles, comme le ton de sa voix,
trahissait son état de confusion. Il chercha dans son esprit la suite de
son monologue, lorsqu’il aperçut le réveil matin posé sur la table de
nuit.
–
10h25... Il est tard... Et nous devons nous lever tôt demain matin... On
devrait peut-être songer à nos bagages respectifs... Je n’ai pas fait les
miens, et je suppose que c’est la même chose de ton côté... Tu devrais
peut-être rentrer et tout préparer?
Ambre
cligna des yeux, visiblement un peu surprise, puis esquissa une sorte de
mou.
–
Oui... fit-elle peu convaincue. Enfin, tu sais, je n’avais pas l’intention
d’emmener des tonnes d’affaires... Je pars en mission pas en visite
touristique... De plus...
Elle
traça d’un doigt tentateur les lèvres de Camus.
– De
plus, je pensais que tu voulais me connaître un peu plus... acheva-t’elle
d’une voix faussement déçue.
Camus
réprima un tremblement, alors que les trois lettres flashaient de nouveau
devant ses yeux. Il lui fallut faire appel à toute sa concentration pour
réprimer la violence qui montait en lui. Et malgré le sentiment proche de
la répulsion qu’elle lui inspirait, Camus ne voulait pas blesser Ambre.
– Je
le désire plus que tout, mais... Je pense que nous devrions remettre tout
cela à plus tard... Après la mission... Balbutia-t’il.
Les
sourcils de Ambre froncèrent, indiquant que le manque de conviction dans
sa voix l’avait laissée dubitative...
–
Mais pourquoi ?
–
Parce que c’est la première fois que je suis mêlée dans une opération au
nom de l’Ordre d’Ermengardis... Cela me rend légèrement nerveux, et
j’aimerais faire les choses bien... Je vais avoir besoin de me concentrer
sur cela, et uniquement sur cela, tu comprends ?
Ambre
sembla réfléchir, tout en resserrant comme elle pouvait le drap qui
commençait à glisser – comme par hasard - de sa poitrine.
– Je
vois... Je respecte ton choix... fit-elle finalement, visiblement dépitée.
–
Merci !
Ce
fut tout ce que Camus fut capable de répondre. Il se tourna de nouveau
vers la fenêtre, tentant d’ignorer les bruissements de tissus qui lui
parvinrent, alors qu’Ambre se débarrassait de sa toge improvisée et
enfilait ses sous-vêtements, son pantalon et son haut.
–
Camus ?
‘Il n’est vraiment pas normal !’
songea-t’elle, se retenant de rajouter le mot mufle à la fin de sa pensée.
Car vexée, elle l’était, indéniablement. Elle était plutôt du style à
avoir du succès auprès des hommes, mais était également de celles qui
accordaient peu ses faveurs. Camus aurait dû se sentir flatté d’être
l’heureux élu – bien que dans le cas précis, les rôles aient été quelque
peu inversés.
Mais
l’argument de Camus était tout à fait légitime, et Ambre connaissait trop
le passé de l’ancien chevalier pour ignorer que la simplicité ne faisait
pas partie de sa personnalité.
–
J’espère que tu pourras te reposer un peu avant le départ.
Et
elle sortit, gardant sa déception pour elle-même.
Camus
soupira en entendant la porte se refermer derrière Ambre. Il ferma les
yeux, s’octroyant un moment de silence, nécessaire pour retrouver le calme
qui lui manquait, et dompter la violence que la part de Gàbor en lui
ressentait.
Son
répit fut de courte durée, et la sonnerie de son téléphone portable se
rappela à son bon souvenir. Il saisit le petit appareil rouge, posé sur la
table à côté de lui et l’ouvrit. Le numéro de téléphone ne s’affichait
pas, remplacé par « Appel d’origine indéterminée », preuve qu’il provenait
de l’étranger. Camus le coupa sans aucun remords, et jeta l’appareil sans
ménagement sur le sofa près de lui.
Si
Gàbor avait besoin de se calmer, Camus, lui, n’avait pas besoin que son
passé se manifeste maintenant.
Dans la Chambre d’Angelo...
Depuis combien de temps gisait-il ainsi, au sol, maintenu par une
indéfinissable mais forte pression sur tout son corps ? Depuis combien de
temps la voix de Salem ne résonnait plus à ses oreilles, alors qu’elle
l’observait de ses yeux d’un noir profond, mais qui étaient parfaitement
visibles malgré les ténèbres de la pièce. Angelo se sentit de nouveau
trembler sous d’incontrôlables frissons d’angoisse, alors qu’il comprenait
que plus le temps s’écoulait, plus Salem réfléchissait, et plus sa
contre-attaque serait terrible.
Puis
le silence fut rompu…
–
Regarde… Regarde ce que ton entêtement va causer… murmura Salem d’une voix
séductrice.
Angelo fit tous ses efforts pour garder les yeux ouverts et repousser les
images que lui envoyait Salem, mais rien n'y fit.
Il
vit tout d’abord une chambre, semblable à la sienne.
Saga pénétra dans sa pièce, préoccupé. Il alla directement à son bureau,
et décrocha le combiné du téléphone. Avant de le reposer, visiblement
hésitant à passer son appel. Tournant le dos au miroir accroché au mur, il
ne vit pas sa surface se troubler, puis une forme apparaître à son envers.
La silhouette se précisa, avant de laisser apparaître un homme de haute
stature, vêtue d’une longue tunique noire richement brodée, et d’un lourd
collier. Son visage était couvert d’un masque, encadré par de magnifiques
cheveux argent, qui cascadaient sur ses épaules et dans son dos.
L’homme marchait d’un pas lent, et ne s’arrêta pas lorsqu’il parvint à la
surface du miroir. Il le traversa gracieusement, tel qu’il aurait traversé
un simple voile. Une fois dans la pièce, il dégagea une main de sa
tunique, révélant ce qu’il tenait : une dague en or, souillée de sang.
Toujours absorbé dans ses pensées, Saga ne prêta pas attention à la
nouvelle présence.
–
Non ! hurla Angelo.
–
Quoi, tu ne trouves pas cela drôle ? Faire tuer Saga par son double
maléfique, avec la même dague qui lui a servi à poignarder à mort Sion…
fit Salem d’une voix faussement indignée. Histoire de lui rappeler que le
crime ne paie pas… Enfin, sauf si l’on sait se montrer suffisamment
habile…
–
Non ! Arrête cela, tout de suite!
Toujours plaqué au sol, Angelo enrageait de colère. Salem lui jeta un
regard amusé.
– Tu
es prêt à m’obéir ? demanda-t’elle, plus matoise que jamais.
–
Non !
–
Très bien… Dans ce cas-là, que dis-tu de ceci ?
Une
nouvelle image assaillit Angelo. Il vit deux silhouettes déambuler sur un
chemin du jardin, qu’il reconnut comme celui menant du pavillon, à
l’hôpital du quartier général.
Shura et Shina marchaient tout en
conversant joyeusement. Les yeux de la jeune femme devaient briller un peu
trop intensément à chaque fois que son regard se posait sur Shura.
Celui-ci osait à peine la regarder, mais ses traits étaient ornés d’un tel
sourire qu’il n’était pas difficile d’en déduire qu’il appréciait
particulièrement la compagnie de Shina.
Tout enivrés de la présence l’un de l’autre, ils ne remarquèrent pas la
haute silhouette qui venait d’émerger d’un bosquet de buisson. Pourtant
l’armure ailée étincelait de mille feux d’or.
Angelo n’eut aucun mal à le
reconnaître. Sa surprise se peignit tellement évidemment sur son visage
que Salem éclata de son rire de démente. Elle parvint à vaincre son
euphorie et abaissa sa main jusqu’à frôler la joue ambrée :
– Oh, pauvre... Pauvre petit
ange... Aurais-tu peur ?
–
Comment as-tu fait pour le faire revenir… C’est impossible… Ce ne peut pas
être lui !
–
Mais si, c’est bien Aiolos que tu vois…
– Tu
mens, ce ne sont que des hallucinations ! Tu n’as pas le pouvoir de faire
revenir les morts de l’au-delà !
–
Vraiment, tu veux que je te prouve le contraire ?
D’un geste rapide et précis, Aiolos se saisit son arc et banda une flèche.
La pointe de celle-ci brilla d’un étrange éclat, visant droit la nuque de
Shura.
–
Es-tu prêt à accorder à ce cher Aiolos une vengeance bien méritée ? Après
tout, il n’a même pas eu droit à une seconde vie. Il a le droit de
s’octroyer une petite compensation, tout de même ! La vie de son meurtrier
par exemple…
Salem
ricana, comme amusée par son propre stratagème et par les efforts d’Angelo
pour nier ce qu’il voyait. Celui-ci secouait la tête, répétant comme une
litanie les mêmes mots.
– Tu
mens… Tu mens…
–
Vraiment ? Mais ce n’est pas tout !
Aphro marchait dans le couloir, un plis
soucieux barrant son front. Il devait être en train de réfléchir
intensément, car il n’aperçut pas l’homme qui le suivait à faible
distance. Il avançait d’une démarche féline, malgré la lourde armure noire
qui revêtait son corps. Ses cheveux turquoises retombaient gracieusement
sur le métal sombre, apportant une vénéneuse beauté à sa présence
inquiétante. Il porta à son visage une splendide rose rouge, dont il huma
le parfum avec délice, un léger sourire graciant ses traits, comparables à
ceux d’une femme.
–
Qu’est-ce donc encore que cela ! rugit Angelo.
Salem
étouffa un rire d’un geste faussement pudique.
–
Comment faire plus plaisir à ton cher Sven qu’en le faisant tuer par
lui-même… La beauté, assassinée par la beauté… N’est-ce pas une belle
fin ?
– Tu
es complètement folle !
– Oh,
oui !… Mais en tout cas, le moment est venu de choisir, Angelo. Ou tu
m’obéis... Ou tes amis mourront dans les secondes qui suivent !répondit
Salem d’un ton sec. Et si jamais tu décidais de les sacrifier... Et
bien...
La
voix de Salem baissa jusqu’à ne devenir qu’un murmure, tel une promesse de
mort jetée à un adversaire dans la brise du matin, rappelant l’issue
fatale d’un duel entre deux chevaliers du XVIIème siècle.
– Si
tu les sacrifies, je n’hésiterai pas à m’en prendre à ton Ambre adorée, et
à tes amis Milo et Camus, en dernier recours.
Salem lui envoya de nouvelles images
mentalement. Dans sa chambre,
Saga ne voyait toujours pas la dague que son double brandissait, visant
son cœur. A l’extérieur, Shura marchait d’un pas tranquille, souriant en
regardant Shina, ignorant la flèche qui volait dans les airs, droit sur sa
nuque.
Dans le couloir du Pavillon, Aphro ne voyait pas la rose noir qui
s’élançait sur lui.
–
Non ! Arrête ! Je t’en prie ! Je ferai ce que tu veux ! supplia Angelo.
Mais ne leur fait pas de mal…
Les
visions cessèrent aussitôt, laissant place à l’obscurité de la pièce.
Angelo fixait les ténèbres ; sa poitrine lui faisait mal à chaque
inspiration, trop saccadée, et son cœur battait à en déchirer sa cage
thoracique.
Saga reposa le combiné, sentant comme un courant d’air dans son dos. Ou
plutôt, il avait eu l’impression qu’un objet l’avait légèrement effleuré.
Il se retourna, et inspecta la pièce avec attention. Personne, il n’y
avait personne d’autre que lui, dont le visage grave se reflétait dans le
miroir.
Shura sentit une légère douleur dans le
cou, comme une piqûre. Il porta sa main à sa nuque, massant légèrement la
peau brusquement irritée.
Shina fronça les sourcils en voyant la
soudaine expression contrariée de Shura.
–
Quelque chose ne va pas ? demanda-t’elle.
Shura haussa les épaules, tentant de
regagner une expression plus engageante.
–
Non, ce n’est rien, j’ai du me faire piquer par un insecte…
Aphro sentit une petite collision dans son
dos, comme si quelqu’un lui avait lancé une boulette en papier. Il se
retourna, et constata qu’il n’y avait ni boulette en papier, ni farceur en
vue.
–
Décidément, j’ai des hallucinations ce soir, fit-il en soupirant.
Dans la chambre d’Angelo
Salem
ne put s’empêcher de sourire à cette supplique, et au spectacle qu’Angelo
offrait. Elle se pencha sur lui et observa son visage. Les yeux étaient
mi-clos, et seule une légère lumière filtrait à travers ses cils. Il
semblait n’exprimer aucune émotion particulière, et gisait en dessous
d’elle, tel un pantin brisé. Seul le battement de son cœur, au rythme
frénétique, prouvait qu’il était encore parmi les vivants.
‘Jamais il n’avait osé me tenir tête de la sorte ! ‘
s’extasia Salem en passant une main affectueuse dans la chevelure rebelle.
‘Jamais je n’avais dû
pousser mes illusions si loin pour qu’il cède !’
Elle
se pencha de nouveau sur lui, tout en continuant sa douce caresse.
–
Angelo... J’ai bien compris que tu ne voulais pas être possédé... Je
n’insisterai donc pas... Mais il reste que tu m’appartiens. A partir de
maintenant, tu seras mes yeux, mes oreilles, mes poings. Tu me
transmettras tout ce que tu entendras, verras, et tu frapperas qui je te
dirai de frapper, lorsque je te le dirai. Et si tu refuses...
Salem
se pencha encore un peu plus, laissant ses lèvres effleurer celle
d’Angelo.
– Et
si tu refuses de jouer mon jeu, tes amis mourront. Tu as vu jusqu’où je
peux aller. Je ne retiendrai jamais mes coups, c’est toi qui devras céder…
Elle
sourit en voyant que le visage d’Angelo ne changeait pas d’expression.
Seul l’accélération soudaine de ses battements de cœur lui firent
comprendre qu’elle avait touché juste.
–
C’est bien... Je te laisse prendre du repos. Tu l’as bien mérité...
conclut-elle, satisfaite.
La
vision d’Angelo était trouble, et il laissa ses yeux se fermer. Il pouvait
sentir sur sa peau les caresses de cette maudite créature.
Au
moins, elle n’essaierait pas de posséder son corps et son âme. Il avait
ainsi des chances de garder un tant soit peu de lucidité pour la freiner
dans ses exactions. Mais l’épreuve serait terrible pour lui, il le savait.
Il avait l’impression de passer de nouveau la porte des enfers, et
s’aventurer dans ses terres hostiles et mortes.
–
Lasciate ogni speranza, voi ch'intrate...
murmura-t’il avant de laisser les ténèbres le gagner.
Dans
les appartements de Saga...
Saga
passa en revue toute sa chambre, presque certain que quelqu’un s’y
trouvait avec lui quelques minutes auparavant. Il n’avait tout de même pas
rêvé ! Ou alors comment expliquer cette sensation si réelle que quelqu’un
s’était tenu derrière lui pendant quelques instants ?
– Le
manque de sommeil, je suppose... Il finit par décréter, se remémorant
qu’il était revenu dans ses quartiers pour une chose bien précise ;
contacter James.
Il ne
fut pas long à saisir le combiné et à composer le numéro du téléphone
portable personnel du Grand Maître de l’ordre. La voix grave et
autoritaire se fit entendre après seulement deux sonneries.
<
James Gladestone à l’appareil. >
–
James, c’est Saga.
<
C’est bien ce qu’il m’a semblé... Tout se passe bien du côté des
préparatifs de ton équipe ? >
La question était posé sur un ton
oscillant entre question et affirmation. Saga sut d’emblée que James
soupçonnait de quoi retournait son appel.
‘C’était à prévoir... C’est un vampire, il
peut déchiffrer les pensées des mortelles’.
–
C’est justement à cause des préparatifs que j’appelle...
<
Je m’en doutais... J’ai déjà eu des échos de la part d’Eleny... Quelle est
donc ta demande... ?>
– Je
demande qu’Angelo soit écarté de la mission à Venise et placé sous
observation, ici.
<
Sous quel motif ?>
– Il
n’est pas dans son état normal... Nous avons développé plusieurs
hypothèses, et nous en avons retenu deux : la schizophrénie...
Saga
avala difficilement sa salive. Bon sang que ce mot était difficile à
prononcer pour lui !
–...
ou la possession.
<
Je vois... Et la deuxième demande ?>
– Il
se pourrait que Camus ne soit pas en état de participer à la mission, lui
non plus... J’attends de plus amples informations de la part de Milo.
<
C’est tout ?>
–
C’est tout ? Comment cela ?
Saga
fronça les sourcils, trouvant la façon de répondre de James plutôt
désarçonnante. Oui, c’était tout ce qu’il avait à demander, mais c’était
déjà beaucoup !
<
J’ai déjà refusé ces deux requêtes à Eleny... Ce n’est donc rien de
nouveau pour moi... >
James
avait refusé ! Tout s’expliquait donc. Saga sut qu’il allait devoir joueur
serrer.
–
James, je te prie de bien vouloir reconsidérer ta décision. Il s’est passé
des événements étranges autour d’Angelo ses dernières heures, sans que
l’on puisse identifier d’où cela provienne. Je ne pense pas que nous
puissions risquer sa vie et celle des autres membres de l’équipe à la
légère !
<
Au contraire... Ces événements – quelqu’ils soient - prouvent qu’Angelo
est une pièce maîtresse pour parvenir à Sylvénius. Je ne compte pas m’en
priver pour des considérations personnelles.>
– Des
considérations personnelles ? James, nous parlons de vie humaine ici, pas
d’un objet !
<
Et nous ignorons tout de Sylvenius et de ses projets , ni combien de vies
humaines ils menacent... Donc oui, je le répète : je ne compte pas me
priver de la piste Angelo pour des considérations personnelles.>
Le
ton sur lequel James avait parlé n’appelait aucune protestation. Saga
sentit pourtant qu’il ne pouvait pas abandonner si facilement, mais ne
parvint qu’à initier un :
– Je
ne suis pas d’accord sur cette façon de...
<
Saga, je sais parfaitement ce que tu penses, mais je ne peux te donner
raison. Nos connaissances de l’ennemi sont trop minces pour laisser
échapper un quelconque moyen de ferrer le Dieu de l’Ordine di Silni. Je ne
te demande pas de souscrire à cette vue, mais tout au moins d’obéir. Et si
tu devais me faire défaut, je suis certain que d’autres Maîtres d’Escadron
seraient ravis d’assurer la tâche de m’amener Angelo et Camus à Venise >
Saga
resta muet devant cette diatribe, distillée sur un ton neutre, mais au
contenu si terrible.
–
Bien reçu... finit-il par répondre entre ses dents.
<
Parfait. La conversation est donc terminée... A demain >
Une
sonnerie clôtura l’appel, signalant que James avait abruptement raccroché
le combiné. De toute façon, il n’avait plus aucune envie de discuter avec
le Grand Maître après ces dernières paroles.
‘C’est donc ce que nous sommes pour lui et l’ordre d’Ermengardis ? Des
pions, à l’image de ce que nous étions pour le Sanctuaire d’Athéna ?’
Il se
laissa aller dans le fauteuil le plus proche et cacha son visage dans ses
mains.
Italie, Venise, 4 juin 2004,
15h45 (June 4, 2004, 13 :45 AM, GMT +2 :00)
Escadron de Venise...
James
reposa le combiné un peu fortement, de manière que celui-ci glissa sur la
surface plastique et s’immobilisa de travers. Le Grand Maître le cala plus
correctement sur sa base d’un geste énervé.
– Bon
sang ! Pourquoi suis-je le seul à voir que nous sommes au bord du
précipice et qu’il va falloir user de tous les moyens pour s’en sortir !
‘Parce que ton imprudence à amener l’Ordre d’Ermengardis à cette position
de faiblesse, et que deuxièmement, ce n’est pas la vie de tes amis que tu
risques...’
songea-t’il. Pour la première fois depuis longtemps, il maudit presque sa
conscience, distillant en ce moment même le remords et l’incertitude quant
à ses décisions.
Mais
le moment pour montrer ses doutes n’était pas opportun ; il n’était pas
seul dans cette bibliothèque.
–
Approche, Maximo.
La
silhouette courte et bedonnante d’Andreotti émergea de l’ombre de l’une
des étagères. Le Maître de l’escadron de Venise parcourut les quelques
mètres le séparant du bureau de James d’un pas digne, tenant dans ses
mains un mince dossier à la couverture cartonnée bleue.
–
Monseigneur, je vous apporte le dossier sur Mademoiselle Ambre Liancourt
et la famille d’Adémar de Liancourt.
James
leva un regard surpris sur son subordonné.
–
Pardon ? Je ne vous ai jamais demandé cela...
– Je
sais... Mais l’un de nos experts est retombé plusieurs fois sur des
références à la famille de cette demoiselle dans ses recherches sur la
Milice Noire... Et comme il semblerait qu’elle soit proche de vous... Bref
vous devriez lire.
James
jeta un bref coup d’œil au dossier, maintenant posé à plat devant lui.
– Je
vois... Et concernant il Signore Matteo Visconti ?
– Nos
experts font tous leurs efforts pour trouver les informations le plus
rapidement possible.
‘Cela veut dire qu’ils n’ont rien pour l’instant...’
Cependant James ne put qu’admirer la finesse d’esprit de Andreotti ;
n’ayant rien à fournir sur ce qui lui avait été demandé, il avait dû
lancer ses limiers sur une autre piste, qui s’était avérée fructueuse.
– Je
vous remercie...
Andreotti salua discrètement de la tête et entreprit de se retirer.
–
Oh ! Une dernière chose...
L’Italien
s’immobilisa, regardant son maître avec attention.
–
J’aimerais un peu de thé... Cela fait longtemps que je n’ai pas honoré
cette tradition de mon pays... fit James, esquissant un léger sourire qui
découvrit néanmoins ses canines.
France, Lyon, 4 juin 2004, 15h50
(June 4, 2004, 13 :50 AM, GMT +2 :00)
Quartier Général de l’Escadron de Lyon...
Sion
entra à pas feutrés dans la salle de réunion, et balaya l’assistance du
regard. Il reconnut tout de suite Dohko, adossé sagement à un mur, et
Shaka, assis sur une chaise non loin de lui. Tous deux écoutaient
attentivement les explications délivrées par un homme en treillis
militaire. Le Comte se tenait debout devant eux, son téléphone portable
rivé à son oreille, et son front orné d’une profonde ride soucieuse. Il
était flanqué d’un autre homme que Sion ne reconnut pas. A bien y
regarder, il y avait dans cette pièce une bonne dizaine de personnes que
Sion ne connaissait pas.
Il
s’approcha du groupe du Comte, voyant que Dohko lui faisait signe de se
joindre à la conversation.
– Ah,
je vois que nous sommes au complet ! s’exclama De Grandfort en se
retournant sur lui, après avoir enfourné son cellulaire dans la poche de
sa veste. Laissez-moi vous présenter le chef de commando qui vous
accompagnera dans votre expédition... Monsieur Thomas Letelier.
L’homme que le Comte désigna à Sion lui fit un salut quasi-militaire.
D’ailleurs sa physionomie lui indiquait que celui-ci avait du être un
professionnel de l’Armée avant de rejoindre les rangs de l’Ordre. Ce qui
expliquait également la présence du treillis dans la pièce.
–
Messieurs... Nous pouvons commencer le briefing... fit Letelier en faisant
signe à l’un de ses hommes de baisser l’intensité de la lumière.
L’obscurité prit place, et le silence se fit. Sion s’aperçut alors que des
gerbes de lumière rouges émergeaient de trois réflecteurs posés en
triangle au centre de la pièce. Un quatrième faisceau lumineux partit du
plafond, et vint croiser les trois existants. La forme d’une colline se
dessina trait par trait, rocher par rocher, édifice par édifice.
–
Non, mais qu’est-ce que c’est que cela ! s’exclama Dohko en sursautant.
Shaka et Sion étaient quant à eux muets de stupéfaction.
– Une
simulation en trois dimensions du lieu de votre mission... répliqua De
Grandfort avec flegme. Encore à l’état expérimental, mais marchant déjà
suffisamment pour être utilisé. Je suis sur que les américains vont nous
l’envier...
La
représentation de la colline était désormais très précise, et on pouvait
distinguer une église à son sommet, une autre à ses pieds, et des ruines
en forme d’amphithéâtre en son milieu.
–
Messieurs, notre objectif se situe à quinze mètres de profondeur en
dessous du théâtre antique… commenta Letelier.
En
parfaite synchronisation avec son explication, un point vert s’alluma en
dessous de la représentation du colisée. Puis la colline sembla pivoter
sur elle-même, plongeant les occupants de la salle au cœur de ses
entrailles. La vue générale avait désormais fait place à un gros plan du
gigantesque édifice, surplombant un réseau complexe de galeries.
Un
autre point, cette fois-ci bleu, se mit à clignoter à une bonne distance
de l’arène, en surface.
–
Comme vous vous en doutez, l’accès à ce réseau de galeries ne se trouve
pas tout près du théâtre en lui-même. C’est un haut lieu touristique, et
il aurait été déjà découvert depuis belle lurette. Non, l’entrée est
cachée dans le sous-bois qui se trouve à l’Ouest du théâtre, et qui est
matérialisé par le point bleu. Celui-ci est l’unique porte pour accéder au
réseau de galerie.
Du
point bleu se mirent à serpenter de fins faisceaux de lumière de la même
couleur, qui plongèrent dans les profondeurs de la colline, suivant les
galeries matérialisées par de fines veinules rouges, jusqu'à un point qui
se mit à clignoter en vert.
– Le
point vert que vous voyez correspond à l’endroit suppose de la crypte de
Lùitgard. Nous avons calculé la position à partir des coordonnées
décryptées dans le message intercepté, et en croisant nos données sur la
constitution du terrain…
Sion
et Dohko regardaient la projection avec des yeux médusés ; seul Shaka
semblait avoir surmonté son étonnement, et était plongé dans la plus
profonde des réflexions.
– Il
me semble qu’il y a une partie en sombre près du point vert… finit-il par
dire, pointant du doigt une partie basse dans la projection. Celle-ci
semblait effectivement délaissée des lumières high-tech.
Letelier cligna des yeux, laissant
entrevoir très brièvement sa surprise qu’on ose mettre en causes ses
explications.
–
Elle correspond à une zone dont nous n’avons aucune donnée topographique…
expliqua-t’il sur le même ton neutre que le reste de ses explications.
Nous éviterons bien évidemment de nous y aventurer.
Shaka hocha la tête, apparemment peu
convaincu. Puis il se retourna vers Sion et Dohko, et leur murmura à voix
basse :
– En
tout cas, si piège il y a, vous savez désormais où il risque d’être le
plus dur à éviter…
Le
regard des trois hommes se reportèrent sur la partie laissée en sombre,
les laissant totalement désintéressés des jeux de lumière de la
représentation électronique de la Colline de Fourvière.
Grèce, 4 juin 2004, 16h55 (June
4, 2004, 13 :55 AM, GMT +3 :00)
A
l’entrée de la grotte du Temple de Sounion...
–
J’ai de plus en plus de doute quant à la survie de Bàlint et Ishara...
remarqua Aldébaran en se penchant au bord de l’immense gouffre qui
amputait une bonne moitié de l’espace du temple. Sur plusieurs niveaux, ce
n’était plus que débris de pierres fendues et statues brisées. Un
scintillement, presque indistinct, au fond de cet abysse de désolation
apportait une touche colorée.
– Je
suis assez d’accord avec Aldébaran... Acquiesça Aiolia. Il a du y avoir
une explosion formidable pour créer une brèche pareille. Les deux vampires
ont certainement été réduits en cendres !
Darius émit un léger rire, faisant se crisper les deux hommes.
–
Vous oublier que nous n’avons pas à faire à n’importe quels vampires.
Bàlint sévit depuis près de 1400 années sur cette terre. Quant à Ishara,
elle a plus de deux mille ans de crimes à son actif. Je ne serais pas
étonné qu’ils aient survécus... Et à mon avis, vos dirigeants pensent la
même chose.
La
voix de Darius avait baissé au fur et à mesure qu’il délivrait son
commentaire, qui finit par une pique presque inaudible, mais que ni Aiolia,
ni Aldébaran ne manquèrent pour rien au monde:
–
Sinon, ils n’auraient pas pris la peine d’envoyer deux anciens chevaliers
d’or sur le lieu de leur vie précédente...
–
Sans doute... Bougonna Aiolia. Par quoi commençons-nous ?
Le
Grec sentit un frisson d’agacement le parcourir alors qu’il eut
l’impression que le masque de Darius le fixait pour mieux se moquer de
lui.
–
Nous commençons par descendre au niveau de la petite rivière... répondit
l’espion d’une voix légèrement cynique.
–
Et... Comment ?
Cette
fois-ci, la voix d’Aldébaran exprimait une légère exaspération. Ce qui
étonna légèrement Aiolia. Aldébaran s’était toujours enthousiasmé pour
l’action, et se trait de caractère s’était renforcé depuis qu’il avait
investi le corps de son hôte. Mais cette fois-ci, il ne cachait pas sa
prudence, voir son scepticisme face au déroulement de la mission. Le
comportement de Darius, entre provocations et moqueries, y était
certainement pour quelque chose.
– Les
escaliers des serviteurs n’ont pas été endommagés. Vous pouvez toujours
les emprunter. Ils vous conduiront jusqu’au niveau de la rivière...
répondit Darius en pointant du doigt une porte éloignée, creusée à même
la roche.
Aldébaran fixa la porte au point qu’il
crut en loucher.
–
Nous ? Parce que vous ne venez pas avec « nous » ?
demanda-t’il.
–
« Vous »... ? Je vous autorise à me tutoyer... ricana Darius.
–
C’est trop d’honneur pour « nous »... coupa Aiolia, mais cela ne nous dit
pas pourquoi « tu » ne viens pas avec « nous ».
Pour
toute réponse, Darius fit un pas en avant, ce qui l’amena à quelques
centimètres du bord du gouffre.
–
Tout simplement parce que je vais y aller plus vite... Rendez-vous en
bas !
Sans
attendre la réaction des deux hommes, Darius sauta dans le gouffre. Sa
longue cape beige flotta autour de lui, revelant ses deux dagues, ainsi
qu’une épée longue qu’il cachait dans son dos.
Aiolia et Aldébaran regardèrent sans mot
dire la silhouette de Darius gagner la zone de ténèbres qu’étaient les
parties basses du temple.
– Je
ne peux pas le supporter ! Lâcha Aiolia en soupirant. Pour qui se
prend-il, avec ses remarques moqueuses et ses petites phrases assassines…
– Moi
de même, il commence franchement à me taper sur le système... acquiesça
Aldébaran, mais...
–
Mais... Tu as l’impression que tu l’as déjà rencontré quelque part...
C’est cela ?
Aldébaran hocha légèrement la tête en
signe d’assentiment à la remarque d’Aiolia. Celui-ci s’approcha également
du bord et scruta attentivement le vide au-dessous de lui.
–
Oui… Pour sauter comme cela dans le vide, il ne peut être qu’un ancien
chevalier ou un ancien apprenti… Et qui nous connaît, et que nous avons
certainement côtoyé dans le passé…
Aldébaran croisa les bras d’un air
songeur.
– Je
n’aime guère le tour que prend cette mission… Et encore moins de m’appuyer
sur quelqu’un qui est susceptible de me poignarder dans le dos…
Aiolia tourna la tête en direction d’Aldébaran.
– En
tout cas, si nous ne le rejoignons pas, nous ne serons jamais ce qu’il en
est…
Le
géant hocha de nouveau la tête. D’un commun et muet accord, les deux
hommes se dirigèrent vers l’escalier que leur avait indiqué Darius.
Un
peu plus loin dans la grotte...
Il
fallut plusieurs minutes à Bàlint pour vaincre l’émotion qui le gardait
vissé dans les bras de son frère. Son esprit sembla également cesser
totalement de fonctionner durant la même période, et ne retrouva son état
naturel que lorsque Gàbor le repoussa légèrement, pour mieux contempler
son visage.
–
Gàbor… Comment est-ce possible ? Tu as un corps… Mais… Il y a quelques
heures, lorsque tu m’es apparu, tu étais… balbutia-t’il, au comble de la
confusion.
– Je
peux me matérialiser… répondit calmement le cadet des Szeged. Mon pouvoir
est en train de se renforcer, je peux donc passer d’un état à l’autre.
Gàbor regarda son frère, de plus en plus
troublé. Il avait vécu assez longtemps, et avait rencontré suffisamment de
créatures étranges et vécu de phénomènes surnaturels pour savoir que les
fantômes ne possédaient que très rarement cette faculté, restant pour la
plupart dans leur forme spectrale. Seuls certains démons très spécifiques
l’avaient.
– De
quel pouvoir parles-tu ? Gàbor, je ne comprends pas…
– Tu
n’as pas besoin de me comprendre, mon frère. Fais-moi confiance et
suis-moi. Les envoyés d’Ermengardis viennent de pénétrer dans cette
grotte, et sont à ta poursuite. Tu dois fuir avec moi !
Bàlint ne pu s’empêcher de se raidir à
l’évocation de l’Ordre. Mais un étrange pressentiment le saisi : Gàbor ne
lui avait-il pas enjoins de se joindre au même ordre quelques heures plus
tôt ? Quelque chose n’allait pas dans cette apparition.
Comme
par instinct l’aîné des Szeged recula et jeta un regard suspicieux à Gàbor.
Pourtant, quant à l’apparence, c’était lui, et bien lui. Mais quelque
chose sonnait faux dans les raisons avancées quant à sa présence dans ces
lieux…
–
Fais-moi confiance ! Mon frère… plaida Gàbor, s’avançant d’un pas vers
Bàlint pour combler l’éloignement que celui-ci avait créé.
Bàlint se retrouva très vite acculé contre
le mur, s’étonnant de la méfiance qu’il ressentait si soudainement et si
profondément envers son frère. Sentiment qui ne fit que s’accroître
lorsque le cadet plaqua ses mains des deux côtés du visage de son aîné,
l’emprisonnant définitivement.
–
Oui, fais-moi confiance, mon frère. Et dis-moi où sont les cercueils
manquants… murmura Gàbor d’une voix cajoleuse.
Un
déclic se fit en Bàlint, alors que son regard se perdait dans les yeux de
son vis-à-vis. Les pupilles étaient rouges, si différentes des orbes
bleu-violet.
Cet
homme n’était pas Gàbor…
Hôpital d’Athènes
Jabu arracha ses perfusions, esquissant
une grimace de douleur à chaque fois que les aiguilles s’extirpaient de sa
chair. Le décor terne et aseptisé de sa chambre d’hôpital devint flou,
malgré ses efforts, et Jabu dut recourir à l’extrême pour ne pas perdre
connaissance. Il planta ses ongles dans son poignet droit, et sentit un
liquide chaud couler entre ses doigts, alors que sa vision se fit plus
nette.
Contre la douleur, rien de mieux que la douleur...
songea-t’il brièvement.
Dès
qu’il fut un peu plus certain de ses mouvements, il se leva, et « arrangea
son lit ». Il chercha ses vêtements mais ne les découvrit pas ; sans doute
avaient-ils été consignés lorsqu’il était arrivé ici.
Ce
n’est rien, je vais trouver une autre solution…
Il
ouvrit doucement la porte, et glissa un œil dans le couloir. Tous les
volets étaient clos, afin de protéger les chambres des intenses rayons de
soleil. Il vérifia que personne – garde ou infirmier –n’était en vue et
jeta un coup d’œil au nom inscrit au-dessus de sa porte.
Inconnu... Ils ignorent qui je suis...
Rassuré, Jabu s’engagea dans le couloir, recherchant une salle très
précise : celui des vestiaires des infirmiers. Il était en effet en
blouse, comme tout malade se retrouvant hospitalisé, et ne pouvait pas
décemment sortir de l’établissement ainsi. Pour sa plus grande chance, le
vestiaire des hommes se trouvait non loin de sa chambre. Il poussa la
porte d’un geste fébrile, découvrant une alignée d’armoires métalliques.
Ses mains se posèrent sur la poignée de la plus proche. Il força la
serrure, et ouvrit la porte. Les gongs crissèrent lugubrement, renforçant
l’atmosphère pesante de la pièce, dont l’effet s’accentua sous l’effet de
la lumière bleutée qui filtrait des persiennes de la même couleur.
Jabu abandonna temporairement ses
recherches, et glissa un oeil à travers l’œil borne de la porte.
Il
vit une femme, vêtue de noir, s’avancer dans le couloir. Certainement une
visiteuse venue voir un proche. Il allait reprendre ses recherches
lorsqu’il vit avec surprise la femme s’arrêter devant sa porte, et
pénétrer dans sa chambre. L’intuition de Jabu lui hurla que ce n’était pas
la première fois qu’il la voyait lorsqu’il aperçut les longs cheveux
châtains dépasser du chapeau et du voile noire.
‘C’est elle ! C’est le vampire qui m’a agressé. C’est elle qui m’a volé
l’armure.’
Japon, Quartier Général d’Ermengardis,
4 juin 2004, 23h00 (June 4, 2004, 14 :00, GMT +9 :00)
Dans la chambre d'Ambre...
Ambre
s’assit silencieusement sur son lit, plongée dans ses réflexions. Le
comportement de Camus était on ne peut plus troublant, surtout après ce
qu’il venait de se passer entre eux. Elle ne s’était certainement pas
attendue à le voir se comporter aussi froidement après avoir été si proche
et avoir goûté à la passion dont il était capable.
Un
bourdonnement provenant de la poche arrière de son pantalon la fit
tressaillir. Elle tira l’appareil d’un geste vif, l’ouvrit et fronça les
sourcils en voyant l’écran. Le signe de la Milice Noire clignotait avec
insistance. Elle décrocha aussitôt, et porta d’un geste nerveux le frêle
objet à ses oreilles.
– Je
t’avais dit d’éviter de me contacter… Ma ligne est peut-être sous écoute !
Protesta-t’elle.
<Désolée, je reviens du Palais Visconti, et j’ai des nouvelles fraîches !>
La
voix était presque comparable à la sienne, bien que moins grave d’un
octave.
Ambre
soupira.
– Je
t’écoute… Que se passe-t’il ?
<L’Ordine a déjà découvert Lùitgard et l’ont rapatrié sur Venise.
Apparemment, Sylvenius en avait après une bille de cristal que Lùitgard
possédait…>
– Tu
sais ce que sait ?
<Non. Visconti n’en savait pas plus. Ce n’est pas tout… Passons aux
mauvaises nouvelles… Sylvenius s’est offert les services d’un démon de la
vengeance… Identité : inconnue !>
Le
ton de la voix au bout du fil était presque chantant, mais cela ne suffit
pas à détendre Ambre. Elle savait très bien ce que ce genre de créature
était capable de faire.
–
Manquait plus que cela ! Et il y a autre chose… ?
<Tu imagines bien que oui… Je ne le tiens pas de Visconti, mais plutôt du
fait que j’aime écouter aux portes… L’Ordine, ou des vampires affiliés,
sont en train de tendre un piège à la mission qui est partie à Lyon…>
Ambre
sentit sa gorge se serrer.
– Tu
es sûre ?
<Certaine. Et apparemment, les membres de l’Ordre ont très peu de chance
de s’en sortir.>
Ambre
resta muette, soudainement plongée dans l’expectative. Que devait-elle
faire ?
<Tu as une idée sur la suite ?>
La
jeune femme ne fut pas surprise que la question concorde avec ses pensées.
Après tout, elle et son interlocutrice avaient toujours partagé un lien de
communication privilégié. Néanmoins, Ambre avait du mal à trouver une
solution à proposer.
– Tu
vas te rendre à l’Escadron de Venise, commenca-t’elle. Tu vas trouver
James, et lui annoncer que tu as une information qui est capitale pour la
mission de Lyon. Mais ne donne aucun détail… On va voir s’il est prêt à
négocier…
<Ok. Mais je doute qu’il négocie pour si peu… Et qu’est-ce que je fais
s’il refuse ? >
Ambre
sentit sa main se crisper sur son portable alors que le scénario de cette
négociation se déroulait dans sa tête, avec les conséquences terribles
qu’elle impliquait.
– Tu
n’insistes pas… Cela sera alors aux circonstances de prouver que l’Ordre à
besoin de la Milice pour vaincre Sylvenius…
<Très bien… Je me mets en route… Grande Sœur !>
La
communication fut coupée instantanément. Ambre garda pourtant le portable
coller à son oreille pendant quelques secondes, perdue dans ses pensées.
Puis, lentement, sa main désenclava l’appareil de sa chevelure rousse, et
glissa le long de son corps. Son regard glissa vers le miroir, et elle
découvrit sa propre réflexion, qui la contemplait, comme surprise de
l’ordre qu’elle venait de donner.
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