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Japon, Quartier Général d’Ermengardis 6 mars 2004, 10 h 30 (March 6,
1:30 AM +9 : 00)
Shion descendit lentement l’escalier,
et soupira de soulagement en constatant qu’aucun de ses anciens pairs
n’était encore présent dans le Grand Salon. Cela ne l’étonna guère, ni
ne le peina vraiment. Tout comme lui, la plupart de ses compagnons
souffraient d’insomnies, de cauchemars les ramenant dans leur vie
antérieure ou dans les épisodes de la vie de leur ôte. Au bout de deux
mois de réhabilitation, il en résultait pour la plupart des véritables
décalages horaires, poussant certains d’entre eux – et Shura en était le
plus triste exemple – à dormir le jour et vivre la nuit.
« Tout comme des vampires... » soupira
Shion, à l’évocation des créatures qu’il détestait tant.
Il s’installa dans l’un des immenses
canapés de cuir noir du salon, s’enfonçant dans les coussins moelleux.
Il ne pouvait que reconnaître cela à l’Ordre : il traitait plus
qu’honorablement les anciens chevaliers d’Or, en leur offrant un asile
luxueux. Mais ceci était bien peu suffisant, en regard de la nature et
des actes de James Gladstone, pour pousser Shion à faire confiance au
Grand Maître.
Malgré ses sombres pensées, il ferma les
yeux et savoura la douce quiétude de cette matinée tranquille et
silencieuse, uniquement troublée par le chant d’un oiseau invisible, qui
donnait de sa voix aiguë dans les rayons de soleil.
Cette quiétude fut de courte durée, car
il entendit la porte grincer discrètement sur ses gongs alors que
quelqu'un pénétrait dans le salon. Il rouvrit les yeux et sans surprise,
s’aperçut que Dohko, légèrement penché sur lui, le fixait avec un
véritable point d’interrogation marqué sur le front.
« Shion, as-tu bien dormi ? Je
m’inquiétais un peu, tu es parti comme une flèche hier... »
Le Tibétain se força à lui faire un
sourire, comme si cet effort allait lui permettre d’attirer l’indulgence
de son camarade de toujours, et l’empêcher de lui poser la question à
laquelle il ne voulait surtout pas répondre. Pourtant, celle-ci vient
pratiquement immédiatement après la première :
« Shion, pourquoi t’es-tu comporté ainsi
– d’une façon aussi provocante – avec le Grand Maître d’Ermengardis ? »
L’intéressé soupira, fixant son attention sur un Ikebana. « Shion, je
suis sérieux, je ne peux pas te laisser agir ainsi, sans connaître tes
raisons.
– Mes raisons... Est-ce donc si
important ? » ne put s’empêcher de ricaner Shion, légèrement irrité. Les
yeux de Dohko s’agrandirent devant la réaction de celui qu’il pensait si
bien connaître. L’ancien Bélier en conçut presque de la colère. « Tu
ignores qui est James Gladstone... », lâcha-t-il d’une voix monocorde.
« Pourquoi, parce que toi, tu le
sais ? »
Sion fronça les sourcils, et sentit le
pli de sa bouche se durcir. Il devina qu’il offrait un visage plutôt
hostile à Dohko, et cela sans lui fournir de raison. Il devait avouer
qu’il se montrait rude.
« James Gladstone est ...l’un des pires
démons qu’il m’ait été donné le malheur de rencontrer » glissa Shion en
laissant son regard se perdre dans celui de son ami.
« C’est un
vampire... Bon sang, pourquoi ne suis-je pas capable de prononcer ce
mot ? Pour ne pas insinuer le doute dans l’esprit de Dohko ? »
Certainement cela. Dohko semblait disposé à croire les bonnes paroles
que leur avait distillées James, et prêterait sans aucun doute
allégeance à l’Ordre avec toute la foi dont il était coutumier. Shion se
sentait incapable de saper une telle confiance, bien que la présence des
deux vampires fasse planer un grand danger sur ses compagnons.
Dohko se redressa,
et jeta un regard gêné à son vieil ami.
« Je ne comprends
pas ce que tu veux me dire, ni même pourquoi tu en veux à James
Gladstone. Tu ne l’as jamais vu auparavant, non ? Je ne sais pas ce que
tu sais sur lui, ni comment tu l’as appris, mais quelques soient les
fautes que tu lui reproches, ne penses-tu pas qu’il mérite d’être
pardonné ? Il dirige tout de même l’Ordre d’Ermengardis avec brio… Je
pense que les personnes qui lui ont confié les rênes de cet Ordre
savaient ce qu’elles faisaient. » Il baissa légèrement la voix : « Tout
comme Athéna savait ce qu’elle faisait en te nommant Grand Pope,
Shion. »
Le Tibétain secoua
la tête, et se battit avec sa propre conscience pour ne pas révéler le
secret.
« Tout ne peut pas
être pardonné, Dohko. »
Le Chinois haussa
les épaules et jeta un regard pénétrant à son vieil ami.
« Tu connais
l’expression : “Que celui qui n’a jamais péché jette la première
pierre ?” Tout le monde fait des erreurs et commet des fautes… » Il fixa
la baie vitrée avec tristesse. « Toi-même, tu as commis des erreurs et
des fautes dans ta vie, Shion… Qui n’en commet pas ? » murmura-t-il dans
un souffle.
Shion resta sans
voix et regarda son ami lui adresser un geste d’adieu avant de monter le
grand escalier menant à la mezzanine. Il n’entendit pas la porte
s’ouvrir puis se refermer sur Dohko, alors que lui-même sombrait de
nouveau dans le silence du salon.
« Mes erreurs… Mes
fautes », murmura-t-il en baissant la tête. Dohko avait raison : il
avait commis des erreurs durant son office de Pope. Et ses victimes
avaient un nom : Camus, Milo et Angelo.
Pavillon
Bishamonten, Mizugame no Ma
Un trait de lumière vint caresser la
joue de Camus, le forçant à ouvrir les yeux. Il glissa un regard à
travers la vitre. Un beau soleil rayonnait à l'extérieur, faisant luire
les feuilles des cerisiers qui bourgeonnaient déjà.
Il soupira : une fois de plus, il avait
appelé le sommeil jusqu'au petit matin, par tous les moyens. Il était
même sorti un bref instant, pour marcher dans les couloirs, espérant que
cet exercice lui permettrait de s’endormir plus facilement ensuite. Il
avait aperçu la silhouette de Shura, qui déambulait aussi. Camus se
demandait d'ailleurs si ces insomnies avaient un rapport avec l'aventure
d'Onimura. Il avait essayé de parler avec Angelo, mais l'Italien n'était
guère bavard depuis qu'il avait rejoint le quartier général. Il passait
le plus clair de son temps enfermé dans sa chambre, et seul Aphrodite
arrivait à communiquer avec lui. Encore que, le Suédois se faisait
souvent rembarrer.
Camus se leva et allait se diriger vers
sa douche lorsqu'il aperçut un papier glissé en dessous de sa porte. Il
s'approcha et ramassa une enveloppe d'un format respectable. Il la
décacheta et en tira une pochette cartonnée, sur la couverture duquel
était écrit : « Philippe de Grandfort ». Son cœur se mit à battre la
chamade à la lecture de ce nom. Il ouvrit fébrilement le dossier,
arrachant le post-it accroché à la première page, et survola le
texte, qui lui apparut d’abord trouble sous le coup de l'émotion. Il
parcourut l’état civil, qui correspondait en tout point à celui de son
père. Le document incluait également des informations auxquelles il
était loin de s’attendre.
« Un enfant, hors mariage, né le 7
février 1967, reconnu en octobre 1973 ? » lut-il avec confusion. C’était
de lui dont il s’agissait !
« Statut : premiers contacts en tant
que demandeur en 1973, puis en 1985. De Grandfort est un membre actif
depuis 1988, maître de l'escadron103, basé à Lyon, depuis janvier 1993.
Demande D008930 : recherche de son
fils, Anton de Grandfort, disparu le 25 décembre 1972, à l’âge de cinq
ans. Le corps de la mère fut retrouvé sous un porche, sans vie, mais
jamais l’enfant. Action de recherche toujours en cours. »
Camus sentit que les larmes lui
montaient aux yeux. Son père continuait à le chercher, après toutes ces
années ?
« Demande D09876 : Enquête sur la
tentative d’assassinat de Madame Mathilde de Grandfort, le 3 janvier
1985. »
Le cœur de Camus tressaillit de nouveau.
« Tentative d’assassinat ? » Ainsi, sa belle-mère avait survécu à
son agression…
« Le corps de Madame de Grandfort fut
retrouvé gelé dans le jardin de sa propriété. Celle-ci fut ranimée à
temps et recouvrit les trois quarts de sa mobilité après une année de
rééducation. Elle déposa une demande d’enquête auprès de l'Ordre
d’Ermengardis en février 1986. Celle-ci fut retirée par son époux en
mars 1986. Dossier classé sans suite en janvier 1987. »
Camus porta la main à sa bouche et
retint un cri. Comment se pouvait-il que Mathilde soit vivante ?
Il sentit comme un poids se dégager de ses épaules, et surtout de son
cœur, mais ce sentiment de soulagement ne dura pas. La survie de la
comtesse n’effaçait en rien la gravité de cette tentative de meurtre. Il
avait sciemment essayé de la supprimer, ce crime pesant à jamais sur sa
conscience.
Japon, Tokyo - Roppongi Hills - 6 mars 2004, 12 h 30 (March 6, 3:30
AM +9:00)
Shina,
Ambre et Thétis s'accordaient un petit déjeuner tranquille au Sunset
Café de Roppongi Hills, tout en discutant de leur plan de bataille du
soir.
« Nous irons chacune dans une boite
différente, pour multiplier nos chances. Il viendra certainement
rechercher une nouvelle proie dans la nuit. » Shina ouvrit le dossier et
sortit la photo d’un jeune homme. « Selon toute vraisemblance, il va
emprunter l’apparence de sa dernière victime. Souvenez-vous bien de ce
visage. »
Ambre se saisit de la photo, et s’abima
dans la contemplation d’un blondinet souriant d’une vingtaine d’années.
« Il n’était pas mal… dommage que cela
ait mal tourné pour lui », fit-elle avant de tendre le cliché à Thétis.
« Il y a d’autres caractéristiques qui permettent d’identifier un
polymorphe ?
– Oui : la couleur de ses yeux. » Shina
sortit une paire de lunettes de son sac, et les plaça sur la table.
« Les polymorphes ont des pupilles très proches de celles des reptiles,
en particulier des caméléons, mais ils parviennent aisément à les
dissimuler sous une apparence plus humaine. S’il y a un accessoire à ne
pas oublier ce soir, ce sont bien ces lunettes. Le verre a été
spécialement traité pour faire apparaître le jaune des prunelles d’un
polymorphe. Vous le repérerez tout de suite. »
Thétis se saisit de l’accessoire, les
posant sur son nez.
« Pas trop mon style, mais je ferai
avec ! » soupira-t-elle. « Et quelle est notre feuille de route pour ce
soir ?
– Nous attaquons à partir de onze
heures. » Shina fit un sourire entendu. « Il faudra s’habiller en
conséquence… »
Japon, Quartier
Général d'Ermengardis - 6 mars 2004, 13 h 45 (March 6, 4:45 AM +9 : 00)
Parc du Pavillon Bishamonten
Angelo s'étendit en soupirant dans
l'herbe, et tira nerveusement une bouffée de sa cigarette. Quelques
heures plus tôt, il s’était décidé à appeler son bienfaiteur et ami
Tognazzi pour vérifier la véritable identité de Christina Castiglione.
Mais maintenant, il avait peur de savoir. Que se passerait-il si le
vieil inspecteur mettait à jour qu’elle était en fait Maria Baldassare ?
Sa raison vacillait déjà, ébranlée par tous les cauchemars qui
peuplaient ses nuits, où Masque de Mort faisait invariablement couler le
sang avec la complicité de Salem. L’Italien frissonna : ne risquait-il
pas de perdre définitivement les pédales s’il découvrait qu’il avait
commis un horrible fratricide ? Est-ce que connaître la vérité
n’éveillerait-elle pas le meurtrier qui sommeillait en lui ?
En tout cas, Angelo faisait tout pour
préserver ses compagnons de sa possible folie. La tâche n’était pas si
difficile, il fallait le dire : en dehors de Shura et Aphrodite et Camus
– l’aventure Onimura les avait rapprochés – tous les autres anciens
chevaliers ne l’appréciaient pas et gardaient une bonne distance avec
lui. Ils avaient raison après tout : Masque de Mort avait été un tel
monstre dans le passé… Angelo ferma les yeux, tentant de chasser ses
noires pensées, se laissant bercer par les rayons de soleil qui
caressaient son visage et réchauffaient son corps.
Un craquement de bois le fit sursauter.
Il se redressa vivement, cherchant l’origine du bruit : son regard se
posa presque instantanément sur un des pins du jardin, taillé en un rond
parfait. Il se détendit en voyant une petite fille assise à son pied,
qui l'observait d’un air triste.
« Que fais-tu là ? Es-tu perdue ? » La
fillette inclina la tête de côté, lui jetant un regard interrogateur,
mais resta muette. « Allons, N’aie pas peur… Que fais-tu là
? » insista-t-il, intrigué. À sa connaissance, il n’y avait pas d’autres
locataires que les anciens chevaliers d’or dans cette partie du Quartier
Général.
« Je cherche papa ! » répondit la jeune
intruse.
Sa voix avait un son cristallin un peu
surnaturel qui fit frissonner Angelo. Cette étrange présence, il la
connaissait…
« Sais-tu où il est ? »
La petite fille recula d'un pas et
secoua la tête.
« Non. Monsieur, il y a quelqu’un qui
vient vers vous ! » l’informa la gamine en s’écartant.
Angelo se retourna et vit Kanon qui se
dirigeait vers lui, le sourire aux lèvres.
« Tiens, Angelo, mais tu fumes ? Ce
n’est pas bon pour la santé... » héla joyeusement le Grec.
Angelo fronça les sourcils, pas très
heureux de s’être fait débusquer par le frère de Saga, d’autant plus
qu’il avait pris soin de bien se cacher des regards.
« Je sais, je suis en train de
raccourcir mon espérance de vie », répondit-il d'un air narquois, « Au
fait que fais-tu ici ?
– Je me promène. Et toi, Angelo ? »
L’Italien ne put s’empêcher de lui jeter
un regard dubitatif : Kanon faisait rarement les choses au hasard,
d’après ce qu’il avait entendu dire. À coup sûr, il l’avait abordé
sciemment.
« Tu le vois, je suis en grande
conversation avec cette petite fille ! » répondit-il en se retournant,
montrant de la main le pin. À son grand désarroi, l’intéressée avait
disparu, réveillant en lui la peur de perdre la raison. « Je te jure, il
y avait une gamine, juste là ! » balbutia-t-il.
Kanon croisa les bras, l’observant avec
attention.
« Tu ne devrais pas rester tout le temps
seul, Angelo. Tu t’isoles de plus en plus sans nous en donner la
raison », l’ancienne marina lui fit remarquer. « Nous sommes tous dans
le même bateau, tu sais. N’hésite pas à demander de l’aide. »
Angelo baissa la tête, hésitant à
déverser le fond de ses pensées et partager son désespoir.
« J’ai toujours fait bande à part,
tenta-t-il de se justifier. C’est dans ma nature : les crabes aiment se
cacher sous un rocher… seul.
– Il n’est jamais trop tard pour
changer. » Kanon lui tendit la main, l’incitant à se lever.
« D’ailleurs… Saga et moi étions justement en train de nous entraîner.
Viens avec nous, cela te changera les idées et te fera faire un peu
d’exercice. »
Angelo hésita, la peur de perdre le
contrôle de lui-même le tenaillant, puis il finit par céder. Il est vrai
que la solitude commençait à lui peser.
O
Kanon jeta un regard par-dessus son
épaule, s’assurant qu’Angelo le suivait toujours. L'ancien chevalier du
Cancer lui paraissait passablement dérangé. Il ne lui avait jamais
semblé être totalement sain d'esprit, mais pas au point de parler avec
une enfant imaginaire... Son frère avait eu raison de l’envoyer le
chercher, car il y avait du travail à faire pour empêcher l’Italien de
sombrer dans la schizophrénie. Une maladie que les jumeaux connaissaient
bien puisque Saga en avait souffert pendant des années, et en avait fait
profiter tout le Sanctuaire par la même occasion.
Ils arrivèrent enfin sur un terrain de
tennis où Saga dépliait de leurs étuis de longues épées en bambou.
« Tiens, regarde qui j’ai trouvé dans
un bosquet, s’écria Kanon en jouant la fausse surprise. Un candidat à
l’entraînement de Kendo !
– Parfait, il me fallait justement un
adversaire qui sache manier une épée. » L'aîné des jumeaux lança l’une
des épées à Angelo, qui la rattrapa avec une évidente réticence. « Tu
t’entrainais bien avec Shura lorsque tu étais enfant, n'est-ce pas ?
– C’était il y a longtemps, et je suis
loin d’être un aussi bon bretteur que lui.
– Cela devrait convenir. De plus, tu as
eu l’occasion de manier le sabre à Onimura… »
O
Saga vit sans surprise le visage
d’Angelo se fermer au rappel de cet épisode malheureux. Il s’était passé
quelque chose dans cet enfer, un événement qui avait fragilisé celui qui
avait été jadis l’un de ses plus redoutables complices. Angelo devait
être repris en main, et vite, tout comme Camus, Shura et Aphrodite… Saga
était convaincu qu’il devait garder ces quatre-là dans le giron de
l’Ordre, pour leur propre sécurité.
Pavillon Bishamonten, Uma no Ma
Shura s'éveillait lentement, la tête
lourde et migraineuse. Sans nul doute était-ce l’une de ces céphalées
causée par le rituel de résurrection ? Ou peut-être était-ce un signe
d'Armando, lui signalant qu'il était toujours là, quelque part dans ce
corps. Ou tout simplement le manque de sommeil...
L’Espagnol se frotta les yeux et s'assit
sur le bord de son lit. La lumière qui lui provenait de l'extérieur
était vive et l'obligea à plisser les paupières. Il glissa un regard sur
le réveil matin posé sur son chevet : deux heures de l'après-midi. Lui
qui avait jadis l'habitude de s’éveiller en même temps que le soleil et
s'entraîner jusqu'à la tombée de la nuit… la déchéance n’était pas
loin !
Il se leva lentement et allait se
diriger vers sa penderie lorsqu'il remarqua une enveloppe sur la
moquette, près de la porte. Certainement quelqu'un l'avait glissée
pendant son sommeil. Il se pencha et la ramassa, tirant un dossier
cartonné, sur la couverture de laquelle était accroché un post-it jaune.
« Adrian Candelas est plus qu'un parent
éloigné, il me semble. Si tu veux en parler, fais-moi signe. Ambre. »
Shura déglutit avec difficulté.
Ainsi, Ambre avait compris...
Il ouvrit le dossier d'une
main fébrile, et décrypta le texte avec labeur.
« Adrian Candelas, né le 19 mars
1939, à Lisbonne, Portugal. Fils unique de Josepho Candelas, médecin,
originaire de Salamanca et de Maria Alvario, originaire de Lisbonne. »
Shura sentit sa respiration se couper.
Nul doute qu'il s'agissait de son père, il était effectivement né d'un
mariage espagnolo-portugais.
« À grandit à Salamanca, où il a
résidé jusqu'à l'âge de 20 ans. Il partit pour ses études de médecine à
Madrid en février 1957, puis, jeune diplômé, en octobre 1962, s'établit
à Santa Cruz, un petit village à 100 km au nord de Grenade. Épouse
Alexandra Cavanillas, une jeune fille de bonne famille, en mars 1963.
Naissance de leur fils, Joaquin, le 12 janvier 1964. »
Shura crut qu'il allait laisser échapper
le dossier de ses mains. C'était toute l'histoire de sa famille qui
était écrite noir sur blanc, résumant dans un langage administratif le
destin tragique d’un foyer détruit depuis si longtemps.
« Demande D008101 : demande d'enquête
sur les origines de la famille de son épouse, Alexandra Cavanillas. Lors
de son entretien avec Giulio Hernandez, chef d'escadron de Séville, le
14 mai 1968, Adrian Candelas a déclaré que sa femme était une sorcière,
et que son fils était possédé par un démon. L'enquête fut close par
Hernandez en février 1969, faute de preuve avérant les accusations de
Candelas fondées.
Incident I017693 : le 3 février 1969,
Adrian Candelas est secouru par le corps des pompiers de Grenade, le
tirant des flammes de sa demeure. Le corps calciné de son épouse est
retrouvé dans les décombres de l'incendie. Plus tard, Adrian Candela
affirmera avoir été assommé par un agresseur, et s'être évanoui. Les
enquêtes poursuivies par la police de Grenade, puis par Ermengardis
confirmeront ses dires ».
« Mensonges ! »
Les doigts de Shura se crispèrent sur le papier. « Mensonges ! Comment
a-t-il pu ? » répéta-t-il, la voix chargée d'émotion. Puis il réalisa
l’horreur qui se camouflait derrière les mots : son meurtrier de père
avait survécu.
« À partir de 1970, s'investit
totalement dans l'aide à Ermengardis. Rejoint l'escadron de Séville en
mars 1974. Devient lieutenant de Hernandez en juin 1976. À la mort de
Hernandez en 1978 (dossier C00187373), le supplée à la tête de
l'escadron de Séville. Nommé officiellement chef de l'escadron en
décembre 1979. Toujours en poste. »
« Non ! » hurla Shura. Il jeta le
dossier contre le mur et resta planté là à fixer la tapisserie, haletant
et hagard. La colère, autant que le dégoût, monta inexorablement en lui.
Il était désormais hors de question qu’il jurât fidélité à un ordre qui
avait érigé un tel meurtrier au rang de dignitaire !
Japon, Tokyo -
Roppongi - 6 mars 2004, 22 h 30 (March 6, 1:30 PM +9 : 00)
La bouche de métro de la station
Roppongi crachait sans relâche son flot de passagers venus s’encanailler
dans les boîtes de nuit du quartier. Les touristes de toutes les
nationalités ouvraient de grands yeux devant le spectacle des écrans
géants illuminant la voie rapide qui lacérait le carrefour tel un ruban
de béton. De jeunes autochtones, légèrement vêtues, bottées et
chapeautées comme si elles partaient au Far West, dévoilaient sans
vergogne une large partie de leurs quilles de sauterelles à la peau
tannée par l’abus d’UV. Beaucoup s’agglutinaient autour de la devanture
rose fluo de Wendy’s, observant d’un air mi-amusé et mi-dubitatif les
pâtisseries, plus colorées qu’appétissantes. Sur la chaussée, les
rabatteurs afro-américains de boites de strip baratinaient les visiteurs
les plus « chauds », tandis que les danseuses – pour la plupart
philippines – mettaient une touche finale à leurs maquillages et
fixaient leurs porte-jarretelles.
« Make a Suntory time ! »
Sur l’écran géant, Bill Murray n’en
finissait plus de tomber amoureux de son verre de Whisky Hibiki.
Plus loin dans l’artère principale, les portes des bars et discothèques
étaient grandes ouvertes, inondant les trottoirs de musiques
discordantes et de clients soûls. Détails qui ne dérangeaient en rien
les petits vendeurs à la sauvette, dont les fragiles étals regorgeaient
de montres déguisées en Rolex et de fausses pilules d’Extasy.
Roppongi, le ventre pourri de Tokyo,
s’éveillait lentement, se préparant à une nouvelle nuit blanche qui ne
laisserait au matin que des détritus et des épaves humaines, cuvant sur
le bas côté. Malgré tout, non loin de Wendy’s, trois jeunes femmes
s’apprêtaient à sauter dans cet enfer… et attiraient l’attention de la
gent masculine.
« Nous nous retrouverons ici vers cinq
heures trente : le polymorphe n’a jamais tué au-delà de cette heure. Et
n’oubliez pas : nous resterons en liaison permanente. Pas question que
l’une d’entre nous n’engage le combat s’en en informer les deux autres,
rappela Shina d’un ton péremptoire.
– Ne t’inquiète pas, Chef ! répondit
joyeusement Ambre. Nous ne sommes pas des débutantes. »
Thétis quant à elle laissa échapper un
large soupir en contemplant son reflet dans une vitre.
« Je n'arrive pas à croire que vous
m’ayez convaincu de m’attifer ainsi ! »
Sous son manteau, la jeune Scandinave
portait un corsaire en cuir noir, des bottes chaînées et un T-shirt
ultra-moulant rouge, au décolleté plus que provocateur. Shina n'était
pas gâtée non plus : elle était vêtue d’un pantalon blanc et d’un
minuscule haut turquoise qui lui couvrait juste la poitrine, laissant à
nu le nombril, où brillait un faux diamant. La pire était sans nul doute
Ambre. Elle avait enfilé un jeans noir, déchiré en plusieurs endroits
stratégiques, et un gilet en filet doré, faisant parfaitement ressortir
son soutien-gorge pailleté. Thétis se demandait d'ailleurs comment elle
parviendrait à échapper aux agressions durant les prochaines heures.
Le Gas Panic,
vingt minutes plus tard
Ambre pénétra dans
le lieu envahi par la fumée de cigarette et les relents de Corona
mélangés à la transpiration. L’établissement avait la sulfureuse
réputation d’être le repère des G.I. en permission de week-end, venus
exprès des bases de Yokosuka et Chōfu pour « lever de la Japonaise ».
L’ambiance saturée de testostérones faisait honneur à la légende : les
jeunes soldats étaient effectivement de sortie, se trémoussant sur des
rythmes technos tout en couvrant du regard leurs futures acquisitions
qui frétillaient du croupion, alignées sur le bar. Bientôt, les hommes à
l’état d’ébriété le plus avancé commenceraient à faire leur marché,
comme d’autres vont à la criée de Tsukiji. La bonne vieille loi de
l’offre et de la demande… sauf que ces thons-là ne finiraient pas en
sushi dans un restaurant raffiné de Ginza, mais dans un love hotel
pouilleux.
La Française n’avait cure de ce genre
d’endroits et des pratiques douteuses qui y avaient lieu. Elle avait une
mission à remplir. Elle inspecta méticuleusement la piste de danse
principale, puis la loggia du premier. Il ne restait qu’un salon à
vérifier, mais gardé par une armoire à glace, qui n’hésita pas à lui
proposer des étreintes illicites dans les toilettes en guise de droit de
passage. Elle décida de battre en retraite, jugeant qu’il ne lui restait
plus qu’une alternative honorable…
« Enfin… presque honorable. »
Cinq minutes plus tard, la jeune femme
escaladait le bar pour se planter droit sur le zinc de celui-ci, et
commença à remuer des hanches pour cacher sa véritable activité. Elle
avait une vue parfaitement dégagée sur la dernière loggia, lui
permettant de détailler chaque personne qui l’occupait. Mais aucun œil
jaune n’était visible… Elle s’aperçut alors que l’une des Japonaises se
trémoussant à côté d’elle lui faisait les gros yeux. Ambre prit partie
de l’ignorer, et tourna sur elle-même pour vérifier une nouvelle fois
que le suspect ne se trouvait pas sur la piste de danse principale. Son
pied buta dans quelque chose, et elle rétablit in extremis son
équilibre, évitant de tomber du côté de la fosse.
« Non, mais je rêve, elle a essayé de
me faire un croche-patte ! »
Ambre sentit son sang ne faire qu’un
tour : elle avait une sainte horreur de ce genre de manœuvre. Et le
sourire satisfait de la petite garce lui donnait envie de lui donner une
bonne leçon.
Elle se remit en celle dans la minute
qui suivit, faisant semblant d’ignorer la coupable, qui la foudroya du
regard. Comme elle s’y attendait, la jeune Japonaise retenta sa chance,
esquissant un coup de pied dans le talon. Ambre s’écarta promptement,
jubilant intérieurement lorsque la fille partit en un vol plané arrière
pour retomber sur le barman.
« Oups, mais que je suis maladroite ! »
Ambre s’excusa-t-elle d’un air faussement désolé. « Elle ne s’est pas
fait mal au moins ? »
Pendant ce
temps, au Vanilla
Dès qu'elle était arrivée dans la salle,
elle l'avait repéré. Un vampire... Il se trouvait à quelques mètres
d'elle, tripotant « gentiment » une adolescente. Ce n’était pas
exactement la créature qu’elle cherchait, mais elle ne pouvait pas
décemment l’ignorer, laissant la gamine aux prises avec le buveur de
sang.
Elle fendit la foule, écartant d'abord
un couple d’autochtones, qui se démenaient sur le dernier tube de Killy
Minogue. Un spot lumineux de couleur violette l'aveugla, l'obligeant à
s'arrêter quelques secondes. Le faisceau dévia de sa trajectoire,
permettant à Shina de recouvrir son champ de vision. Le vampire et sa
proie étaient toujours assis sur un divan, à quelques pas de là, lui
tournant le dos.
Shina se retourna, ayant senti un
tapotement sur son épaule : un charmant blondinet se tenait devant elle,
un verre à la main. Elle le congédia d’un geste, fronçant les sourcils
pour lui faire comprendre qu’elle n’était pas venue pour des bagatelles.
Un nouveau spot, bleu celui-ci, l'aveugla une seconde fois, tandis que
la foule bougeait de plus en plus vite autour d'elle. Tous entonnaient
le couplet en chœur, les bras levés, saisis par une transe quasi
religieuse.
« I
just can`t get U out of my head »
« Boy your loving is all
I think about ».
La lumière cessa de
l'aveugler, et elle vit que le vampire s'était transformé, tenant
prisonnière dans ses bras la jeune fille, qui hurlait de terreur. Pas
assez fort pour couvrir la sono poussée à fond, malheureusement. Shina
ne pouvait pas permettre de trainer davantage si elle voulait sauver la
gamine : elle écarta deux clients, dont elle aperçut à peine les traits
de visages, son attention de prédateur fixée sur le monstre. Elle
arrivait enfin à la hauteur du divan, où le buveur de sang et sa proie
étaient assis.
Le vampire se
dégagea du cou de sa victime, qu'il était prêt à mordre, en voyant Shina
se diriger droit vers lui. Il se leva d'un bond et se jeta sur
l’Italienne, ignorant à qui il avait réellement à faire.
« La la la
La la la la la »
Shina esquiva le coup du vampire avec
une facilité déconcertante, l'attrapa par un poignet et lui tordit
violemment le bras dans le dos. Elle l’aurait volontiers achevé, mais il
y avait beaucoup trop de témoins autour d’elle. Elle se contenta donc de
l’expédier dans les escaliers menant au deuxième étage, dans lesquels il
débaroula sous les cris d’effroi des autres clients.
« Un bon conseil : ne remets pas les
pieds ici », lui lança-t-elle. « Je sais ce que tu es ! »
Encore commotionné par sa chute, le
vampire se releva tant bien que mal et s’enfuit sans demander son reste.
Quant à Shina, les clients s’en écartèrent promptement, craignant sans
doute de subir le même sort.
Shina jeta un regard sévère au couple
qui se trouvait juste à côté d’elle, avant de retourner auprès de la
jeune fille qui sanglotait sur le divan, le visage enfoui dans ses
mains.
« Ça va, il est parti. Tu ne risques
plus rien… »
Bien loin de se calmer, la gamine
redoubla de sanglots. Shina, cédant soudain à un instinct presque
maternel, s'assit à côté d'elle et la prit dans ses bras.
« Ça va aller ! Tu es hors de danger
maintenant », murmura-t-elle avant d’extraire son téléphone portable
d’une poche arrière de son pantalon. « Les filles… j’ai un imprévu de
dernière minute… Ne comptez plus sur moi ce soir », prévint-elle ses
deux complices.
Cinq minutes
plus tard, au Velfare
Thétis se trouvait
cachée derrière un des palmiers décorant le bar tropical et observait
tour à tour la piste de danse, la scène, et les balcons. Elle aurait pu
investir l’estrade centrale et filtrer plus efficacement les clients qui
s’y pressaient, mais l'idée de s'afficher dans cette tenue la répugnait
franchement.
Une gerbe de lumière suivie d'une
explosion attira son attention. La scène était envahie par la fumée et
traversée par des lasers orange et blancs, puis bleus et violets. Des
silhouettes émergèrent lentement du sol, se découpant sur ce décor.
L’immense écran s'alluma sur le visage d’Ayumi Hamasaki, star adulée par
la jeunesse japonaise. Les cris s'élevèrent dans la salle pour saluer
l’idole, engoncée dans des vêtements futuristes en vinyle transparent.
La lumière convergea sur les danseurs, habillés des mêmes collants et
tenues plastifiées que ceux du clip qui se déroulait derrière eux.
Thétis ne prêta pas
attention à l’attraction : elle venait juste de voir briller dans le
coin droit de sa paire de lunettes deux orbes jaunes. Regardant à deux
fois, elle repéra un couple aux manières assez suspectes, à quelques
mètres au-dessus d'elle, dans l’un des salons des mezzanines intérieurs.
L'homme était sans aucun doute celui de la photo, et la femme, une
étrangère de type caucasien. Celle-ci tentait de repousser tant bien que
mal son compagnon, une sorte de tentacule battant ses joues.
Thétis n'hésita pas davantage et
s'élança dans les escaliers menant aux balcons. En quelques secondes,
elle fut en haut, se dirigeant vers le canapé où le couple était assis.
Les yeux du blondinet étincelèrent d’or en réponse à son intrusion et il
se leva, laissant retomber sa victime. Sa rapidité surprit l’ancienne
marina, alors que d’un bond il lui passa par-dessus et atteignit sans
effort la balustrade derrière elle. Elle se retourna juste pour recevoir
un coup dans le ventre, qui la déconcentra plus qu’il ne lui fit
réellement mal. Agile comme un singe, le polymorphe agrippa l’un des
nombreux câbles pendant du plafond, et disparut dans la forêt de
projecteurs.
« A woman never shows her tears
A woman never shows her
fears »
In order to survive...»
Thétis se pencha par-dessus la
balustrade et essaya de repérer le fuyard, mais n’aperçut rien d’autre
que des néons et des projecteurs. S’était-il échappé ou était-il
toujours suspendu quelque part dans le dédale de tubes et de câbles ?
Elle étudia de nouveau les moindres recoins, mais la lumière jaune était
absente.
« Il a dû réussir à s’enfuir… Et
flûte ! »
Se retournant, elle posa son regard sur
la femme qui gisait sur le divan, ne donnant pas cher de sa peau. Elle
vérifia son pouls, qui était clairement perceptible, puis commença à
vérifier tout signe de blessures. N’en trouvant aucune visible, elle
attrapa un serveur qui passait par là, le terrorisant à mort en lui
montrant l’évanouie, et l’envoya appeler des secours. Elle excava
ensuite son portable de la poche de son étroit corsaire et joignit
Ambre.
« Je suis tombée sur le polymorphe, mais
il a réussi à s’en sortir. Par contre, il n’a pas réussi à tuer sa
victime, et j’ai comme l’impression qu’il n’a pas réussi à lui piqué son
ADN. » Par superstition, elle déboutonna le chemisier de la jeune femme,
mais ne trouva aucune marque. « Non… Toujours rien. Tu sais ce que cela
veut dire ?
– Oui, que je vais pouvoir quitter ce
lieu de perdition. Sans blague… Si jamais un G.I. me met encore la main
aux fesses, je le descends ! » Ambre laissa échapper un rire nerveux.
« Bon, plus sérieusement… Cela veut dire que le polymorphe n’a pas pu
s’approprier une nouvelle identité, et qu’il va rester tranquille pour
ce soir. Il va certainement recommencer dès demain.
– Exact. On est en piste dès demain
soir. Même suspect. » Thétis jeta un œil d’où provenaient les cris des
ambulanciers déjà dépêchés sur place. « La partie s’annonce serrée. Il
va falloir prévenir Shina, et préparer notre coup. » Elle s’écarta pour
laisser passer les équipes de secours, montrant au passage son
autorisation délivrée par la préfecture de police. « D’ailleurs… Je me
demande où elle est passée… »
Japon – Ville
de Musashino, banlieue de Tokyo - 6 mars 2004, 23h30 (March 6, 2:30
PM +9 :00)
« Arrêtez-vous là
! » ordonna Shina d'une voix légèrement excédée. Cela faisait vingt
minutes que le taxi tournait en rond dans le quartier de Kichijoji, sans
arriver à repérer l'école. Shina avait compté qu'ils avaient déjà fait
deux fois le tour du parc Inokashira. Une mésaventure typique des taxis
tokyoïtes.
« Hai, arigatou gozaimashita ! »
cria le vieux conducteur en encaissant la course.
Shina et la gamine sortirent du
véhicule. Un dernier salut, et la porte se referma d'elle-même. La
Toyota partit en trombe, laissant les deux femmes seules dans la rue
sombre et déserte. L’Italienne boutonna son manteau jusqu'en haut. Ce
n'était que début mars, et les nuits étaient fraîches, voire froides.
« C’est par là! » informa-t-elle
l'adolescente qui se contenta de hocher la tête.
Shina aurait voulu connaître son nom,
mais n'insista pas. La gamine était probablement encore sous le choc, et
avait plus besoin de longues heures de sommeil que d'une séance
d'interrogatoire. Elle la regarda attentivement, une nouvelle fois :
quinze ans, elle n'avait certainement pas plus de quinze ans...
Shina ne se trompa pas trop de chemin.
Il fallait entrer dans le Parc, côté Mitaka, puis se diriger vers le
petit temple rouge qui trônait au bord du Lac Inokashira. Prendre à
droite, puis monter des escaliers en bois, s'enfonçant dans les bambous
et les cèdres. Il y avait d'ailleurs un sapin planté en haut
inexplicablement, en plein milieu de la dernière marche.
Elle n'était venue qu'une fois dans ce
lieu, il y a cinq ans, pour l'inauguration de la nouvelle école Hoshi-no-ko.
L'ancien orphelinat, se trouvant dans le quartier portuaire de
Shinagawa, était devenu trop petit, et avait été transféré ici, dans la
ville de Musashino. C'est à cette époque que Seiya avait rejoint
l'équipe d'éducateurs financée par la Fondation Graad, pour s'occuper
des enfants abandonnés.
Shina était perdue dans ses pensées
quand elle s'aperçut qu'elles étaient déjà en haut des marches, et
avaient dépassé le cèdre pour s'enfoncer dans une tranquille rue d'un
quartier résidentiel. Elle vit l'entrée de l'école, à quelques mètres,
marquée par un pilier en briques rouges, orné d'une plaque où était
écrit son nom.
« Nouvelle École Hoshi-no-ko... »
répéta-t-elle tout en se sentant glisser dans sa mémoire. Elle refoula
ses souvenirs qui ne demandaient qu'à l'assaillir. À côté d'elle, la
gamine dodelinait de la tête, comme prête à s'endormir debout. « Bon !
Ne restons pas là ! » décréta-t-elle en la prenant par le bras.
Elle aperçut une lumière allumée dans
une des pièces de l'immense bâtisse. Quelqu'un devait veiller. Tant
mieux ! Comme ça, elle n'aurait pas à réveiller tout le monde, ou à
casser une vitre pour faire rentrer sa protégée. Elle accéléra le pas,
traînant presque la pauvre fille derrière elle. Elle se retrouva devant
la porte d’entrée sans trop le réaliser, et allongea la main pour
frapper aux carreaux, mais la retira aussitôt.
« Et si c'était lui qui ouvrait ? »
songea Shina avec une
certaine appréhension avant de toquer finalement à la vitre.
« Oui ! Qui est là ? » répondit une
voix masculine, si familière à l'oreille de Shina. Elle recula, le cœur
battant. « Qui est là ? insista la voix.
– C’est Shi... Shina ! »
Elle eut l'impression qu'une étrangères
avait prononcé son nom, tant il lui semblait qu'elle glissait dans un
autre monde : celui où IL existait de nouveau.
Une ombre se profila derrière la vitre,
puis la porte s'ouvrit lentement sur un homme de taille moyenne. Shina
sentit ses jambes se dérober sous elle : ces yeux bruns, ces cheveux en
bataille, cet air mutin et rieur...
« Shina ! »
« Seiya... »
O
« Elle est en
sécurité maintenant. Nous nous occuperons d'elle jusqu'à ce qu'elle
retrouve l'usage de la parole, ou qu'elle puisse nous indiquer où est sa
famille, si toutefois elle en a une », expliqua calmement Seiya en
s'asseyant sur la balançoire, à côté de Shina.
« Bien… Je savais que tu saurais
t’occuper d’elle.
– Tu ne veux pas rentrer ? Il ne fait
pas chaud ici, tu serais mieux à l'intérieur... »
Shina s’empressa de secouer la tête.
« Non. De toute manière, je dois
repartir pour le centre-ville... »
Seiya hocha la tête, l’air visiblement
amusé.
« Oh ! Je vois... Roppongi ?
– Comment as-tu deviné ?
– Il n'y a qu'un endroit à Tokyo où une
étrangère peut sortir maquillée comme tu l'es en ce moment et à cette
heure-ci... » Il jeta un regard sur les jambes de Shina, et sourit avant
d'ajouter: « Et avec un pantalon à pattes d'eph', fendu jusqu'aux genoux
comme celui que tu portes en ce moment... »
Shina se sentit rougir. Heureusement que
son manteau cachait son bandeau et son faux diamant. Qu'aurait-il pensé
sinon ? !
« Je te le répète, je suis en
mission... Ce n'est qu'une tenue de camouflage ! » se justifia-t-elle,
légèrement rougissante de honte.
« Mais je ne mets pas ta parole en
doute Shina ! Tout le monde est libre de sa vie privée après tout...
– Écoute Seiya ! Je t’ai dit que… »
Shina lui jeta un regard courroucé,
auquel Seiya répondit par un nouveau sourire.
« Allez, Shina, je te taquine... Je te
sens un peu tendue. »
Shina soupira, trouvant la remarque un
peu incongrue.
« Tendue ? Oui, je le suis ! Est-ce que
tu sais que les chevaliers d'or sont revenus à la vie ? »
Le sourire de Seiya se figea.
« Oui.
– Comment ?
– James Gladstone. »
Shina leva les yeux au ciel.
« Je l'aurais parié ! s’exclama-t-elle,
contrariée.
– Quoi donc ? »
Shina le foudroya du regard, prête à
déverser les reproches qu’elle avait gardées pour elle lors de leur
dernière entrevue, cinq années auparavant.
« Pourquoi as-tu refusé de rejoindre
l’Ordre d’Ermengardis ? Pourquoi ne gagnes-tu pas nos rangs ? Alors que
ça ce voit très bien que tu te soucies toujours de ce qui concerne le
Sanctuaire. »
Cette question eut l'air d'affecter
Seiya. Il se leva d'un bond de la balançoire, et fit quelques pas en
avant. Shina l'entendit soupirer.
« Ma vie est ici, désormais...
lâcha-t-il.
– Ne veux-tu pas redevenir un chevalier
de l'espoir ? »
Seiya se retourna vers Shina. Son visage
était grave.
« Mais je suis toujours un chevalier de
l’espoir ! Mais d'une autre façon... Tu sais Shina, au cours de tous ces
combats, j'ai compris une chose très importante : je n'ai pas besoin
d'armure pour combattre pour la justice et l'espoir. Tout dépend de ma
volonté... Et en cet instant même de ma vie, toutes mes forces, ma
volonté, mon intelligence ne tendent qu'à un but : aider ces enfants qui
sont abrités sous mon toit ! » Seiya pointa son index vers le bâtiment
des dortoirs de l'école, plongé dans l'obscurité. « Tu as vu combien la
gamine que tu as ramenée était traumatisée. Et bien, dis-toi que chaque
mois, j'en vois une dizaine de ces gamins, qui me sont amenés comme elle
par des gens qui les ont sauvés des griffes de malades ou de démons. Et
mon combat désormais, c'est de ranimer un sourire sur leurs visages... »
Seiya s'approcha de Shina. Il s'agenouilla devant elle, et prit ses
mains dans les siennes. « Regarde-moi, Shina ! »
Shina ne put s'empêcher de baisser les
yeux vers celui pour lequel son cœur ne cesserait sans doute jamais de
battre.
« Quoi ?
– Ceci est ma contribution à l’Ordre
d’Ermengardis...
– Je comprends. Mais est-ce ta seule
raison pour rester à l'écart de l'Ordre ? »
Seiya esquissa un sourire, puis s'abima
dans la contemplation du jardin plongé dans l'obscurité. Shina baissa
les yeux, ayant conscience d'avoir posé une question indiscrète. Elle
les releva aussitôt lorsqu'elle vit Seiya tourner son visage vers elle.
« Je ne veux pas avoir à me battre
contre elle...
– Elle ?
– Saori... Athéna ! »
Shina cacha sa déception derrière un
sourire.
« Les guerres saintes ne se
reproduiront plus... Les hostilités avec les dieux de l'Olympe sont
terminées !
– Non, pas encore. Il risque d'y avoir
quelques batailles avant que les hostilités ne prennent vraiment fin...
Combien d'anicroches entre le Sanctuaire Terrestre et l'Ordre
d'Ermengardis ces derniers mois, tu veux me le dire ? Des dizaines et
des dizaines ! Un jour, cela finira bien par des affrontements beaucoup
plus graves ! Et je ne veux pas avoir à me battre contre Saori. Elle est
une divinité de l'Olympe, désormais. »
Shina soupira :
« Tu l'aimes donc à ce point ? »
Seiya baissa la tête, le regard un
instant perdu. Une longue minute s'écoula avant qu'il ne fasse de
nouveau attention à Shina.
« Il fait froid... Je vais rentrer.
Est-ce que tu veux rester là pour la nuit ? »
Shina sentit la tristesse l’envahir :
elle n’avait pas de place à ses côtés, ni dans son cœur.
« Non. Je vais prendre un taxi et
rentrer à l’hôtel... Une dure journée m’attend encore demain.
– Je comprends. » Seiya lui sourit,
puis se relevant légèrement, embrassa son front.
« Seiya ? » balbutia Shina, au comble
du trouble et de la surprise.
« Je comprends pourquoi tu ne veux pas rester. Prends soin de toi,
Shina. Je te souhaite de trouver celui qui saura t’apporter ce que tu
cherches. »
Chapitre 12 /
Chapitre 13
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