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Japon,
Quartier Général d'Ermengardis, 5 mars 2004, 14h00 (March 5, 5:00 AM, GMT +9:00)
Chambre
Mizu-no-Kani
Errant
dans un demi-sommeil, l’Italien tourna la tête de côté, poussant un gémissement
d’inconfort. Un souffle passa sur ses paupières frémissantes, derrière
lesquelles une tragédie se jouait.
Masque
de Mort contempla son reflet dans la rivière, sa figure s’ornant d’un
sourire carnassier au constat que non seulement son visage, mais également
le casque et le haut du plastron de son armure étaient décorés de
filets de sang, vestiges de sa dernière mission. Ou plutôt du massacre
qu’il avait commis quelques heures auparavant, en exécutant un
chevalier d’argent renégat, sa famille et tout témoin, direct ou
indirect. Masque de Mort se reconnaissait un défaut : lorsqu’il
commençait à tuer, il lui était difficile de s’arrêter.
« Chacun
son pêcher mignon après tout », ricana-t-il en enlevant son
casque.
Être
couvert de sang ne le gênait pas le moins du monde, mais il savait
qu’au Sanctuaire, cette mode ne faisait par l’unanimité, loin de là.
Les détracteurs étaient nombreux, à commencer par le Pope.
« Saga,
espèce d’hypocrite. Tu fais couler le sang sur ordre, mais tu ne veux
surtout pas en voir la couleur. »
Après
s’être débarbouillé le visage et sa chevelure rebelle, il se glissa
tout entier dans la rivière, ne prenant pas la peine d’ôter l’armure
et ses vêtements de combat. Autant tout nettoyer en même temps… Le
Cancer avait de l’eau jusqu’à la taille lorsqu’il aperçut de
nouveau son reflet dans l’onde claire, lui renvoyant l’image d’un
jeune homme à l’expression triste. Il recula de surprise, mais
l’autre, lui, ne bougea pas.
« Pourquoi
fais-tu cela ? » Une larme roula le long de la joue de son
double. « Pourquoi la laisses-tu te dominer et te faire commettre
tous ces meurtres. Redeviens toi-même ! »
Masque
de Mort revint bien vite de sa surprise et se fendit de l’un de ses
meilleurs ricanements.
« Tu
veux savoir pourquoi je fais tout cela? » Il leva le poing avant de
l’abattre dans l’eau, faisant disparaitre son reflet. « Parce
que tu l’as laissée t’étouffer, Angelo ! »
Angelo
se réveilla en sursaut, son corps moite agité de tremblement. Son cœur
battait à tout rompre, lui faisant presque mal. Il resta de longues
minutes sans bouger, les yeux dans le vague, sa poitrine nue se soulevant
frénétiquement sous
le drap et sa couverture. Il finit par se redresser sur son lit, son
regard se dirigeant d’abord vers les fenêtres d’où filtraient de pâles
rayons de soleil.
« Encore
l’un de ces maudits cauchemars. »
Quelques
minutes supplémentaires furent nécessaires pour qu’il retrouvât
totalement ses esprits. Il tourna son regard vers le miroir, celui-ci lui
renvoyant le reflet d’un jeune homme à la grise mine et aux cernes
prononcés. Vérifiant le réveil, il s’aperçut qu’il ne lui restait
plus que deux heures pour se donner figure humaine et se rendre à la
convocation des Grands Maîtres d’Ermengardis.
Grèce,
Sanctuaire Terrestre, 5 mars 2004, 9h00 (March
5, 7:00 AM, GMT +2:00)
Palais
d'Élision
Apollon
s'inclina brièvement devant le trône où siégeait Perséphone.
Celle-ci
lui rendit son salut par un léger signe de la tête,
affectant
la même expression indifférente et glacée qu'elle lui avait toujours
montrée.
« Ô,
Apollon, mon neveu, que me vaut l'honneur de votre présence ?
–
O, Perséphone, ma tante, je venais prendre des nouvelles de notre affaire
commune.
–
Notre affaire commune ?
–
Je voulais savoir si vos deux "invités” ne vous causaient pas
d'ennuis... »
Perséphone
agita son éventail nerveusement.
« Aucun
ennui n'est à déplorer.
–
Vous avez donc Ishara et Glaucus totalement sous votre contrôle, ma chère
tante ?
–
Je les ai totalement en mon pouvoir, mon cher neveu. Auriez-vous de votre
côté des griefs à faire sur leur conduite ? » La voix de
Perséphone se chargeait d'impatience. Mais où voulait donc en venir son
illustre visiteur ?
Apollon
lui rendit un sourire contrarié.
« Je
n'ai aucun grief envers eux. Presque deux mois se sont écoulés depuis
leur mission et leur arrivée au Sanctuaire, et je voulais savoir comment
la situation évoluait.
–
Désiriez-vous les voir ? » proposa Perséphone, convaincue de
la réponse négative que son neveu lui ferait, étant donné sa détestation
de ces créatures de la nuit.
« J'aimerais
effectivement les rencontrer. »
O
Ishara
était étendue sur un drap en soie tiré au pied de la statue d'Amalric.
Elle
contemplait le visage de son aimé, aux traits figés par l'éternité et
la malédiction d'Adalbert.
Sa gorge se serra et des larmes roulèrent
sur ses joues froides, alors que ce
terrible sentiment de désespoir la submergeait
de nouveau:
jamais
elle n'échapperait à la damnation. Jamais elle ne pourrait se soustraire
à ce monde de l'irréel, dans lequel elle basculait sans cesse. Cet
univers où son seul but était de retrouver Amalric, qui lui apparaissait
furtivement, avant de disparaître, telle une ombre sur un mur ou un rêve.
Une
dimension parallèle dont elle était prisonnière, sans aucune chance de
s'en évader un jour.
Elle
serra entre ses doigts le bouton de rose bleu offert par Apollon, son
autre main caressant négligemment les courbes de la mandoline qu'on lui
avait apportée le matin. Elle l’avait réclamé la veille à Perséphone,
lui promettant de la distraire de sa musique. Elle jouait très bien de ce
luth. Même Marius avait une fois déclaré qu’il se dégageait une
sorte de magie lorsqu’elle pinçait les cordes du gracieux instrument.
Elle
avait acquis le don à Venise, au temps de l’apogée des doges…
1348.
Venise
Gàbor
tendit la main à Ishara pour l’aider à descendre de la gondole, qui
tanguait doucement contre la jetée. Ishara accepta en baissant les yeux,
soulevant légèrement sa longue robe noire pour ne pas s'empêtrer
dans ses voiles. Ses pieds touchèrent le sol dans un bruissement de soie
et de tulle. Ishara dégagea délicatement sa main de celle de son
chevalier servant.
« Est-ce
ici ? demanda-t-elle, les yeux toujours baissés.
–
Oui, maîtresse Ishara, nous sommes arrivés à destination… Sylvenius
nous attend. »
Ils
mirent plusieurs minutes à traverser le hall majestueux en
marbre
noir,
puis d’interminables escaliers et couloirs à l’éclairage presque
inexistant. Ils ne croisèrent aucune âme qui vive, ni même aucune créature
de la nuit. Le somptueux édifice semblait abandonné de tout occupant,
bien qu’il fût loin d’être délabré.
Ishara
percevait clairement une aura extrêmement puissante filtrer à travers
les murs,
régnant dans
tous les espaces du Palais.
Ishara
et Gàbor arrivèrent devant une grande porte aux dorures ciselées, représentant
des scènes de guerres entre hommes et démons, qui s’ouvrit dans un
grincement inquiétant. La salle dans laquelle ils pénétrèrent devait
être immense, mais Ishara ne parvint pas à en distinguer ni les parois
ni le plafond, tant l’obscurité dominait les lieux.
Gàbor
la guida jusqu’au centre de la pièce, et s’arrêta à quelques pas
d’un monumental trône en or, qui disparaissait sous des voiles noires,
tombant d’un dais richement sculpté. Non loin de là, un gigantesque
encensoir en bronze, relié à l'invisible soffite par de lourdes chaînes,
se balançait dans les ténèbres en grondant doucement. Il diffusait des
parfums orientaux qu'Ishara crut reconnaître: de l'encens, des épices...
Elle
distingua une grande silhouette assise sur le trône, et recula par
prudence.
« Un
vampire ! Sylvenius est un vampire ! s’écria-t-elle.
–
Oui, Maîtresse, acquiesça Gàbor, ne comprenant pas la soudaine peur
d’Ishara.
–
Il est presque aussi puissant que Marius… C’est impossible,
murmura-t-elle, abasourdie par l’aura qu’elle sentait se dégager du
trône.
–
Soyez la bienvenue, Ishara, Princesse de Babylone. » Profonde et
grave, la voix résonna dans l’immense salle, faisant reculer un peu
plus la femme vampire, qui commençait à montrer des signes
d’affolement.
« Comment
connais-tu mon nom ? Qui es-tu ? Que veux-tu ?
–
Je connais votre nom par Gàbor, ici présent. Et mon intention n’est
que d’offrir mes hommages à une princesse de Babylone »,
répondit
le maître des lieux.
Ishara
battit un peu plus en retraite.
« Pourquoi
ne me montres-tu pas ton visage, dans ce cas ?
–
Je n’ai aucune crainte à vous le montrer, fière princesse Ishara. »
L’inconnu se leva, et fit un pas dans la faible clarté créée par le
lustre en bronze. Il était de très grande stature, la minceur de son
corps
étant
soulignée par ses vêtements noirs. Son visage était long et émacié,
marqué de rides aux coins de la bouche et des yeux. Des cheveux noirs et
légèrement grisonnants retombaient sur ses épaules. « Mon nom est
Sylvenius, sorcier-alchimiste et maître de ces lieux.
–
Depuis quand es-tu un vampire ? Connais-tu Marius ?
–
J’ai rejoint le règne des créatures de la nuit au temps où Venise
n’était pas une république, mais une partie de l’Empire Romain.
Quant à Marius, oui je le connais. Et je peux vous dire que c'est grâce
à lui que vous et moi partageons le même sang. »
Ishara
se sentit rassurée de savoir que Sylvenius était une création de
Marius. Elle allait cependant lui demander pourquoi il n’était pas dans
les rangs de son
armée
lorsqu’il sortit des plis de sa cape un curieux instrument rond,
semblable à un luth.
Il
le présenta à Ishara.
« Ceci
est mon présent pour vous souhaiter la bienvenue dans ce modeste palais.
–
Quel est cet objet ? demanda Ishara, fascinée par cette découverte.
–
Una chitarra. C’est un instrument qui nous vient de la civilisation
arabe… Elle produit un très joli son. » Sylvenius posa la
mandoline dans les mains d’Ishara, qui se mit instinctivement à en
pincer les cordes. « On dirait qu’il a été fait pour vous, Princesse
de Babylone. »
Ishara
laissa courir ses doigts le long des cordes, qui vibraient d’accords mélodieux.
Gàbor
l'admirait, subjugué par la virtuosité avec laquelle Ishara faisait naître
la musique.
« Comme
c’est beau ! » murmura-t-il, en s’agenouillant aux pieds de
sa maîtresse.
Sylvenius
s’approcha d’Ishara, un sourire aux lèvres.
« Quelle
exquise mélodie ! Vous êtes une magicienne, Princesse Ishara.
Regardez Gàbor, il est totalement sous le charme. Vous pourriez en faire
ce que vous voulez… » Sylvenius plongea son regard gris dans les
yeux de la princesse-vampire. « Cet instrument vous donnera le
pouvoir, Ishara. Sur tous ceux qui écouteront votre musique... »
Un
bruit de pas précipités dans le couloir rappela Ishara à la réalité.
Quelqu’un approchait en courant... Ishara se releva et essuya ses
larmes, ne voulant pas être surprise en train de pleurer. Son visage était
redevenu presque serein lorsque Glaucus entra dans la pièce.
« Maîtresse
Ishara, désolé de troubler votre repos. Nous sommes convoqués auprès
de Perséphone. »
Japon,
Quartier Général d'Ermengardis, 5 mars 2004, 16h00 (March 5, 7:00 AM, GMT +9:00)
Pavillon
Bishamonten, Grand Salon
Camus
poussa la porte et constata que la plupart de ses anciens pairs s'y
trouvaient déjà, discutant en petits groupes.
Angelo
et Aphrodite s'étaient postés près d'une des immenses baies vitrées,
non loin de l’entrée. Shaka, Shion, Dohko, Mü et Aldébaran s’étaient
rassemblés au centre du salon, spéculant à voix basse sur le déroulement
de cette réunion. Saga et Kanon restaient à l'écart, tout comme Milo et
Aiolia, les deux binômes ne s'adressaient même pas un regard. De
l’autre côté de la pièce, Sorrente et Thétis s’étaient installés
sur un divan et poursuivaient une conversation discrète, s’interrompant
de temps en temps pour vérifier leurs messages. Non loin d’eux se
tenaient Marine et une jeune femme blonde qu’il ne reconnut pas. Il aperçut
enfin Ambre, près d’une fenêtre, l’oreille collée à son téléphone
tandis qu’elle observait le jardin.
Peu
désireux de s’avancer davantage dans l’arène, Camus se dirigea vers
Angelo et Aphrodite,
qui se chamaillaient à mi-voix.
« Ah,
Camus ! Je suis content que tu sois arrivé… Dis à Aphrodite de me
laisser tranquille ! » s’écria Angelo.
Le
Suédois laissa échapper un rire cristallin.
« Mais
qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Je disais que je te trouvais très
séduisant dans cette chemise noire, ouverte juste comme elle faut sur ta
chaîne en or...
–
C’était dans les affaires de Lorenzo ! » Angelo ferma fébrilement
les deux boutons restants. « Tu ne veux pas aller chasser
quelqu’un d’autre, non ?
–
"Chasser” ? Non, mais qu’est-ce que tu t’imagines là ? »
Aphrodite prit un air faussement offusqué avant de tendre le bras pour
remettre en place le col de chemise noir, ce qui lui valut une tape
nerveuse sur la main. « Je voulais juste te faire un compliment…
et rajuster ton col.
–
Ah oui ? répliqua Angelo d’un air méfiant. Je n’ai pas besoin
de compliments… et encore moins que tu me tripotes ! »
Camus
esquissa un discret sourire : Angelo ne soupçonnait pas une minute
que le Suédois le menait en bateau. Mais Aphrodite avait raison sur un
point : Angelo semblait métamorphosé par rapport au chevalier
qu’il était jadis. Masque de Mort ne quittait que très rarement son
armure, et avait franchement une allure de sauvage.
« Très
bien, espèce de râleur, je vais réserver mes compliments à Camus,
poursuivit Aphrodite, décidément survolté. Regardez-moi ce visage frais
et reposé, et cette allure de tombeur... Ah ! J’aimerais pouvoir
en dire autant de moi. »
Le
regard de Camus se fixa sur la joue d'Aphrodite, marquée par la
disgracieuse balafre. Il se demanda si le Suédois
avait lancé cette remarque par plaisanterie ou dérision.
Il
jeta un coup d’œil à Angelo, ne sachant pas quoi répondre, mais
l’Italien semblait aussi gêné que lui.
« Et
voilà notre bel hidalgo... » s'écria Aphrodite, en voyant
Shura se glisser dans l’entrebâillement de la porte. Il lui fit un
signe pour qu'il les rejoigne.
« Buenos
días! » Shura ne put réprimer un bâillement, trahissant
un réveil tardif. Ses cheveux en bataille et son menton mal rasé
laissaient à penser qu’il avait quitté sa chambre en urgence.
« Moins
frais que le Français et l’Italien, le bel hidalgo! gloussa Aphrodite.
Mais quand même agréable à regarder… »
Shura
suspendit son deuxième bâillement pour foudroyer du regard le Suédois.
« On
va mettre les choses au point de suite! » répliqua Shura, vexé
de se faire appeler "bel hidalgo" par Aphrodite, et se remémorant
soudain les rumeurs qui couraient jadis sur les préférences sexuelles du
chevalier des poissons. « Évite de me draguer à l’avenir, et on
restera ami…
–
Mais je ne drague pas! Vous êtes des hommes, vous ne m’intéressez pas,
à la fin ! »
La
déclaration était inattendue et surtout lancée sur une voix si aigue
qu’elle en était irrésistible. Shura et Angelo furent saisis d’un
fou rire qui gagna bien vite le sérieux Camus.
« Franchement,
il y en a ici qui ont l’esprit mal placé ! » ronchonna
Aphrodite, commençant lui-même à se prendre à son propre jeu. « Vous
êtes vraiment infréquentables ! » hoqueta-t-il.
O
Milo
regarda d'un air désabusé le groupe de Camus, Shura, Angelo et
Aphrodite.
« Ils
ont l'air de bien s'entendre... » Il soupira, sentant une pointe de
jalousie l’aiguillonner.
« Oui,
entre mauvaises graines, bougonna Aiolia,
tout en glissant
un regard sur les deux frères qui se tenaient silencieux, non loin d'eux.
Ils
devraient les rejoindre, et la famille des mauvaises herbes sera au
complet. »
O
La
porte s'ouvrit en grand, laissant le passage à un homme et une femme aux
cheveux blonds, tous deux vêtus de costumes sombres semblant venir d’un
autre âge. Camus nota qu’il portait tous les deux de lourds colliers en
or où ressortait un entrelacement de deux lettres gothiques, un « O »
et un « E ». Il sentit également l’atmosphère changer ;
les regards des anciens chevaliers se reportèrent discrètement sur les
deux nouveaux venus, qui les ignorèrent. Le volume des conversations
baissa d’un cran.
« Qui
est-ce ? demanda-t-il à Aphrodite.
–Les
deux Grands Maîtres de l’Ordre. Lui, c’est James. C’est lui qui a
préparé votre sauvetage. »
Camus
observa une nouvelle fois l’assistance et vit que Milo avait l’air
particulièrement nerveux.
« Pourquoi
sont-ils aussi tendus ?
–Disons
que Milo s’est montré fidèle à lui-même, c’est-à-dire impulsif et
agressif, chuchota le Suédois. Il voulait participer au sauvetage,
certainement parce qu’il se faisait du souci pour toi. James a refusé
et il a failli exploser et le frapper. »
Camus
s’efforça à ne pas battre ne serait-ce qu’un cil à cette nouvelle.
O
Shura
observa du coin de l’œil le sourire discret qui illuminait le visage de
l’ancien chevalier du Cancer.
« Je
vois que tu vas mieux depuis la dernière fois.
–
Hein ? » Le regard cobalt de l’Italien vint s’accrocher à
celui, sombre, de l’Espagnol.
« Je
n’ai toujours pas oublié ce que tu as essayé de faire sur ce toit,
lors du sauvetage. » Le relatif enjouement d’Angelo s’effaça et
un pli soucieux apparut sur son front. Shura savait qu’Angelo ne désirait
pas s’épancher, mais il voulait des explications. « Alors ?
–
Alors, quoi ? » Angelo regarda ostensiblement dans une autre
direction.
« Angelo,
ça ne sert à rien de… »
– Messieurs,
je vous demande votre attention ! »
Angelo
profita de l’annonce faite par Sorrente pour échapper à
l’inquisition. Mais Shura n’était pas dupe : il savait que
l’Italien était rongé par le mal-être, et était bien décidé à en
connaître l’origine.
O
Le
regard bleu acier de James se posa sur chaque membre de l’assistance
sans vraiment s’arrêter sur l’un d’entre eux. Lui et Eleny se
tenaient droits comme deux hallebardes devant la cheminée où un feu crépitait,
réchauffant l’atmosphère refroidie par la tension générale.
« Cette
réunion ne sera pas longue, car nous connaissons tous ici les
circonstances de votre retour, et vous avez déjà reçu toutes les
informations nécessaires sur l’Ordre d’Ermengardis. Le but de réunion
est donc de décider de ce que nous allons faire maintenant. » Il
s'interrompit pour vérifier que tous prêtaient bien attention à ses
paroles. « En particulier de votre avenir. »
Aucun
murmure ne filtra, preuve que tous s’attendaient à voir la question
abordée. Cela facilitait grandement la tâche pour James.
« Je
vais aller droit au but : je vous laisse le choix entre deux
solutions. La première est que vous rejoigniez les rangs d'Ermengardis.
Nous avons grand besoin de personnes ayant vos connaissances sur le
Sanctuaire dans l'Ordre. La deuxième solution vous laisse la possibilité
de rejoindre la vie civile, et continuer une vie normale sous couvert de
votre nouvelle identité. L'Ordre
comprendrait tout à fait qu'après toutes vos péripéties, vous préfériez
retourner à une vie plus calme et moins dangereuse, et est prêt à vous
y aider. »
Quelques
murmures accueillirent ses paroles, mais il ne décela aucune surprise ou
même appréhension. Il vit l’un des jumeaux s’agiter puis finalement
s’avancer en dehors du rang.
O
Eleny
écoutait d’une oreille discrète le discours de son compagnon. Elle
avait accepté de se joindre à la réunion dans un but très précis :
comprendre pourquoi Shion affichait une telle hostilité envers James. A
en juger par les éclairs que lui jetait le Tibétain, elle en avait
conclu qu’il n’entretenait pas de meilleurs sentiments à son égard.
Restait à percer ce mystère en lisant sa mémoire. Malheureusement,
Shion s’ingéniait à fuir son regard.
« Allons,
laisse-toi faire. »
Peine
perdue… Shion avait les yeux rivés sur Saga, qui se tenait maintenant
au milieu de la pièce.
O
« Si
vous le permettez, j’aimerais poser une question. »
James
esquissa un léger sourire en constatant qu’il n’y avait aucune hésitation
dans la voix de Saga. Cela le confortait dans l’opinion qu’il commençait
à avoir de lui.
« Je
t’écoute.
–Plus
concrètement, qu’attendez-vous de nous ? » Le Grec lança sa
question comme on décoche une flèche à un ennemi, et plongea son
incomparable regard bleu vert dans celui du Grand Maître.
Loin
de s’attirer la foudre de James, il marqua des points supplémentaires.
« Pour
vous ramener à la vie, le Sanctuaire Terrestre de l'Olympe n'a pas hésité
à faire réveiller deux vampires extrêmement puissants, deux de ceux que
nous appelons les «Grands Anciens»... Tout porte à croire que leur réveil
est le fait d'un autre vampire, presque aussi âgé que les Grands
Anciens,
qui posséderaient les clés pour ouvrir les cercueils de l'île de
Telemny, où les huit vampires
ont été enfermés.
–
Et donc?
–
Et donc, dès que vous serez rétablis, je vous propose de nous aider à
poursuivre ce vampire, et à récupérer les clés avant qu'il ne réveille
les six autres vampires », répondit James.
Les
murmures s’élevèrent, plus nombreux et plus surpris cette fois. Aucun
des anciens chevaliers d’Or ne s’était sans doute attendu à la
teneur du marché qui leur était mis en main.
« Bien,
maintenant que je vous ai présenté les différents choix qui vous sont
offerts, j’aimerais avoir les positions de chacun… d’ici à
soixante-douze heures. »
La
rumeur prenait des échos de consternation cette fois-ci. Dohko s’avança
à son tour du rang.
« Pardonnez-moi
d’intervenir de la sorte, mais le délai me semble un peu cours pour
choisir notre destinée », fit remarquer calmement le Chinois.
« Pourrions-nous avoir un peu plus de temps ?
–
J’en suis conscient, mais je n’accorderai pas plus de délais. J’ai
besoin de savoir au plus vite ceux sur qui je dois compter. » Le
regard de James oscilla entre Saga et Dohko. « Je suis certain que
vous comprenez ma position. »
O
Eleny
commençait à désespérer lorsque Shion finit par commettre l’erreur
qu’elle attendait depuis de longues minutes.
Il braqua ses yeux sur James tandis que celui-ci lançait son
ultimatum, puis dévia sur elle. Les prunelles céruléennes de la femme
vampire s’agrandir, alors qu’elle lisait dans les orbes violets comme
dans un livre ouvert.
Les
souvenirs de Shion la ramenèrent plus de deux siècles en arrière…
Mai
1742.
Shion
revenait d'une visite au village voisin
de Rodorio.
Il avançait lentement sur le chemin en pierres menant au Sanctuaire,
le
regard perdu sur le paysage nocturne de la campagne, ses pensées dirigées
vers les préparatifs de Guerre contre Hadès. La prochaine Guerre Sainte
était imminente et inévitable, laissant planer son ombre angoissante sur
l'Ordre
de la chevalerie
d'Athéna.
Ce
furent les
cris d'une enfant, venant de l'un des sous-bois,
qui le tirèrent de sa réflexion. Shion s'élança sans hésiter dans les
ténèbres végétales, bataillant avec les branches et les feuillages qui
lui barraient la route. Les hurlements étaient de plus en plus perçants
et
terrifiés.
Écartant
les rameaux d’un saule, Shion les vit enfin...
La
petite fille pleurait, agenouillée près du cadavre de sa mère, qu'elle
secouait. Celle-ci était exsangue, une morsure dans le cou laissant présager
de ce qui s’était passé. Un couple de voyageurs, habillés de riches
costumes d’aristocrates, se tenaient à leurs côtés. L'homme, malgré
son visage et ses vêtements tachés de vermillon, embrassait sans retenue
sa compagne, souillant son corsage. « Des vampires » Shion sut
tout de suite trouver le nom de ces créatures, bon nombre de contes
battant la campagne sur les exploits sanguinaires de ces monstres venus
des tréfonds des ténèbres.
Les
deux prédateurs cessèrent leur baiser animal et se retournèrent vers la
petite fille.
«
A son tour! murmura la jeune femme. Tu t’es repu, mais je reste sur ma
faim ! »
Elle
se libéra des bras de son compagnon ; son beau visage se boursoufla
et ses dents saillirent alors qu’elle s'approchait d'un pas décidé
vers la petite fille. Elle la saisit d'un geste vif et la força à se
lever. La gamine hurla de terreur lorsqu’elle vit le monstre se pencher
sur elle.
« Ça
suffit, lâchez-la! » cria Shion en se découvrant à la vue des
deux assassins.
L'homme
se retourna avec un grognement de contrariété. Sa complice se figea,
permettant à la petite fille de s'enfuir dans les bois, et fit aussitôt
mine de s'élancer à sa poursuite.
« Restez
là ! hurla Shion, tout en faisant exploser son cosmos. Je ne vous
laisserai pas vous en prendre à elle ! »
L'homme
accrocha son regard d’acier au chevalier. Shion n’y lut aucune peur :
juste de la provocation et de la haine.
«
Tiens, tiens, s’amusa le vampire. Quelle chance ! Nous avons
l’honneur de la visite d’un représentant d’Athéna.
–
Je suis, Shion, Chevalier du Bélier. Qui êtes-vous ?
–
Peu importe.
–
Seriez-vous trop lâche pour me donner votre nom ?
–
Lâche ? » répéta le vampire, alors que sa mâchoire se
crispait et ses yeux lançaient des éclairs. « Tu oses me traiter
de lâche ? Sache que le chevalier James Gladstone ne connaît ni la
lâcheté ni la peur !
–
Chevalier ? Je ne savais pas que ce nom s'appliquait à des monstres
tueurs de femmes et d'enfants !»
Shion
sut que son insulte avait touché juste ; James Gladstone bouillait
de rage et était prêt à lui sauter à la gorge. C’était exactement
le but recherché : forcer le buveur de sang à l’attaquer et le
mettre à mort sans tarder. Comprenant ses intentions, la femme vampire,
dont le visage avait repris des traits doux, glissa sa main au bras de son
compagnon.
«
Viens, tu n'as aucune chance contre lui. Rattrapons plutôt la petite
fille... » murmura-t-elle d'une voix cajoleuse, mais ferme.
Shion
se mordit les lèvres : c'était ce qu'il voulait éviter à tout
prix. Il fallait qu'il gagne du temps pour permettre à la petite fille de
s’enfuir.
James
Gladstone recula d'un pas, prêt à suivre la voix de la raison.
« Fuirais-tu,
chevalier Gladstone ? Montre-moi que tu mérites ton titre ! »
Shion
continua à brûler son cosmos de toute son intensité, défiant
clairement le vampire, ce qui fit se retourner James Gladstone dans sa
direction. Son visage s'était transformé, prenant le même faciès
bestial que sa complice quelques minutes plutôt.
« Je
vais te faire ravaler ces paroles, mouton ! » hurla-t-il.
Sa
compagne l'attrapa par la main et le tira de toutes ses forces en arrière.
«
James, je t'en prie, ne fais pas ça ! »
Gladstone
la regarda, puis son visage reprit son apparence calme. Il recula, puis
s'enfuit en un éclair dans les bois, à la suite de sa compagne.
« Restez
ici, bande de lâches ! » hurla Shion.
Il
s’élança à leur poursuite, mais les deux vampires étaient hors de
vue. Sans doute s'étaient-elles glissées sans difficulté entre les
branches et les feuillages, telles des ombres de la nuit.
Shion
tourna plusieurs heures dans la forêt, à la recherche de la gamine et
des deux créatures.
Il
trouva la petite paysanne au lever du soleil,
morte,
deux morsures imprimées dans le cou. Il
s'effondra à côté du corps, ivre de colère contre son impuissance.
Eleny
battit des paupières tandis que Shion détournait le regard, inconscient
des souvenirs qu’il avait ainsi livrés en quelques secondes. Elle
adressa un discret hochement de tête à son compagnon, l’informant du
succès de l’opération.
O
James
rendit son signe de tête à Eleny avant de poursuivre son discours. Ou
plutôt de le conclure ; il était temps de préparer sa sortie.
« Bien,
maintenant que nous sommes d'accord, je vous propose de désigner un chef
parmi, qui sera mon interlocuteur et m’informera de qui reste et qui
s’en va.
Les
murmures reprirent.
« Un
chef ? demanda Dohko, surpris.
–
Oui, vous êtes trop nombreux pour que l’on organise des réunions
efficaces, expliqua James. Vous me ferez parvenir le résultat des élections
d'ici une heure ! »
Saga
et Dohko se dévisagèrent avant d’acquiescer
silencieusement pour leurs camarades.
James
salua brièvement l'assistance,
puis
donnant le bras à Eleny, se dirigea vers la porte de la salle.
O
Kanon
ne perdit pas de temps pour se rapprocher de Sorrente, lequel ne sembla
pas surpris de sa réaction.
« Dis-moi,
Gladstone est au courant des tensions qui existent ici ? demanda
l’ancien général. Sait-il que certains ici sont prêts à s’étrangler
rien que pour un regard de travers ? Alors, nous demander de choisir
un chef…
–
Il est au courant, je pense. » Sorrente attrapa une carafe de vin et
servit deux verres. Il en tendit un à son ancien supérieur. « Ne
t’inquiète pas, il sait ce qu’il fait. Et il ne se passera rien de fâcheux
ici, puisque Marine et moi ne quitterons pas cette pièce jusqu’à ce
vous désigniez un représentant. »
Kanon
avala son verre d’un trait.
« C’est
supposé me rassurer ? »
Sorrente
laissa échapper un léger rire amusé.
« On
peut voir les choses sous cet angle. »
O
Cinq
minutes s’étaient à peine écoulées depuis le départ des Grands Maîtres
que les groupes s’étaient reformés pratiquement à l’identique.
« Je
ne m’attendais pas à ce qu’il nous mette face à un tel choix aussi
vite, avoua Dohko.
–
J’avoue que moi non plus, confessa Saga. Il ne nous laisse pas beaucoup
de temps pour décider de ce que nous allons faire dans les années venir. »
Shaka
restait silencieux, promenant son regard sur ces anciens pairs.
« J’ai
du mal à croire que dans soixante-douze heures, je vais devoir donner une
telle réponse. » Mü baissa la tête, visiblement soucieux.
« Vu d’ici, cela me paraît impossible de prendre une telle décision.
–
Je ne pense pas mieux. » Aldébaran se gratta le menton d’un air
ennuyé. « Franchement, je m’imagine mal choisir en si peu de
temps entre reprendre la vie de Joaõ et joindre cet ordre dont je ne
connais presque rien. » Il leva les bras au ciel. « Vous
parlez d’un choix cornélien !
–
Je pense qu’il faut nous calmer et procéder par ordre. » Les
regards se tournèrent vers Shaka, dont le visage n’exprimait comme à
son habitude aucun sentiment particulier. « Je pense qu’il veut
nous tester. À nous de ne pas tomber dans le piège.
–
Parce que tu penses que c’est un piège ? » Dohko le dévisagea
avec une certaine incrédulité. « Pourquoi ferait-il une chose
pareille ?
–
Parce qu’il a un esprit démoniaque et qu’on ne peut pas lui faire
confiance. » Resté une fois de plus à l’écart, Shion se décida
à se mêler à la conversation. « À nous de ne pas être dupes. »
Shaka,
Saga, Dohko, Mü et Aldébaran l’observèrent sans rien dire, tentant de
décrypter ce que signifiait l’aîné des Tibétains. Tous avaient
remarqué son comportement hostile envers le Grand Maître, sans toutefois
arriver à en comprendre la raison. Mais Shion ne semblait pas disposé à
en ajouter davantage.
« Je
pense que le plus urgent est de désigner un chef comme Gladstone nous
l’a demandé, poursuivit Shaka. Après, il nous faudra nous organiser
pour lui fournir une réponse, quitte à temporiser. »
A
l’extérieur du salon
Eleny
attendit de s’être suffisamment éloignée du salon pour révéler à
son compagnon ce qu’elle avait appris.
« Te
souviens-tu du chevalier que nous avons croisé la toute dernière fois
que nous avons sévi au Sanctuaire d’Athéna ? demanda-t-elle.
–
C’était il y a plus de deux cent cinquante ans. Je t’avouerais que…
–
C’était Shion, l’interrompit Eleny. Il a tenté de nous empêcher de
tuer une gamine ce soir-là, sans succès. »
James
s’arrêta pour la dévisager.
« Je
commence à m’en rappeler. Oui… Maintenant, je comprends pourquoi il
me regarde avec tant de haine, murmura-t-il.
–
Il va très certainement révéler ce que nous sommes à ses compagnons,
ruinant nos plans, observa la femme vampire.
–
J’en doute. En tout cas, pas dans l’immédiat. » James fit signe
à Eleny de le suivre. Il ne tenait pas à ce quelqu’un surprenne leur
conversation. « Par contre, il faut s’attendre à ce qu’il
vienne nous demander des comptes.
–
Comment peux-tu être aussi certain qu’il ne révèlera rien ? s’étonna
sa compagne.
–
Il est comme les autres anciens chevaliers d’or : il ne sait pas ce
qu’il veut faire de sa nouvelle vie. Il ne se risquera pas à se priver
de la possibilité de joindre l’Ordre, en tout cas pas dans les
prochaines soixante-douze heures. » James glissa la main derrière
un meuble, actionnant un bouton dont peu de gens connaissaient
l’existence. Une porte dérobée s’ouvrit dans le mur de lambris,
donnant sur un couloir secret richement décoré à l’occidentale.
« Avec cet ultimatum, je les ai tous placés au bord du précipice.
–
Ta stratégie est risquée, James, observa Eleny en le suivant dans le
couloir.
–
Je sais. Elle est même brutale. Mais il ne leur reste que deux
alternatives : soit se raccrocher aux perches que leur tendre
l’Ordre, soit sauter dans le précipice, c’est-à-dire s’effondrer
ou accepter une vie normale. »
La
porte du passage se referma sans bruit derrière eux. Désormais dans leur
territoire, les deux vampires se détendirent.
« Reste
à savoir si certains d’entre eux seront assez intelligents pour
comprendre qu'il leur faut rester unis pour éviter la chute. »
Dans
le Grand Salon
« Un
verre ?
–
Oui, là, j’en ai besoin. » Milo accepta volontiers le verre de
saké que lui tendit Aiolia et l’avala d’un trait, grimaçant lorsque
le liquide lui brûla la gorge. « C’est fort, mais ça fait du
bien.
–
Je suis bien d’accord. » Aiolia but avec la même rapidité le
fond d’alcool de riz. « Je ne peux pas croire qu’on doive faire
un tel choix en trois jours.
–
Tu sais ce que tu vas décider ?
–
Concernant mon avenir ? » Aiolia se resservit
et vida son verre avec égal empressement. « Non. » Son
regard glissa vers Saga, puis sur Shura. « Tout dépend avec qui je
devrai cohabiter si je reste ici. »
Milo
acquiesça silencieusement, observant lui aussi le groupe où se trouvait
Shura. Comme par inadvertance, son regard s’attacha quelques secondes à
celui de Camus. Ils se séparèrent aussitôt.
O
Camus
se força à refouler le trouble qui montait en lui et se concentra sur
Shura et Aphrodite, plus loquaces qu’Angelo ou lui-même.
« Je
ne m’attendais tout de même pas à me retrouver au pied du mur comme
cela. » Shura réprima un geste d’énervement. « Comme si on
pouvait décider de sa vie en trois jours !
–
Pourquoi pas ? Après tout, j’ai toute la fortune de Garn et sa vie
dissolue qui m’attendent ! » Aphrodite força un sourire
radieux sur ces lèvres. « Je n’ai plus qu’à dépenser toutes
ses livres sterling en chirurgie pour faire disparaître cette balafre, et
revoilà le séducteur Garn Olgers sur les rails ! »
Shura
lui jeta un regard dubitatif.
« Après
avoir usurpé son corps, tu serais prêt à prendre sa place dans la vie ?
À regarder ses collègues en face et à supporter ton reflet dans la
glace ? Réfléchis bien : je suis certain que tu ne tiendrais
pas longtemps.
–
Ça va, tu marques un point. » Aphrodite laissa échapper un rire
moqueur. « C’est vrai, je ne supporterai pas de voler à ce point
la vie de Garn. Reste à savoir quelle réponse je vais pouvoir donner
dans soixante-douze heures.
–
Moi, je vais accepter l’offre de Gladstone de rester à L’Ordre. »
L’attention des trois hommes se reporta sur Angelo. « Cela vaut
beaucoup mieux pour tout le monde, ajouta-t-il.
–
Qu’est-ce que tu veux dire par là ? s’étonna Aphrodite.
–
Rien d’important. » Angelo se garda bien de préciser ses pensées.
Il se détendit un peu alors qu’il braquait ses yeux sur deux jeunes
femmes. « Voilà Ambre », annonça-t-il.
Camus
se sentit rougir jusqu’aux oreilles, certaines sensations héritées de
son expérience à Onimura lui revenant en mémoire. Un large sourire
apparut sur son visage lorsque la Française s’invita dans leur cercle,
accompagnée d’une jolie blonde.
« Shura,
Angelo, Camus, dit-elle en les saluant tour à tour, je suis heureuse de
voir que vous vous êtes bien remis de notre malheureuse aventure.
–
Il en faut plus pour nous abattre, s’exclama Shura, jetant un regard en
coin à l'inconnue.
–
Nous sommes en vie, c’est l’essentiel. Mais merci de demander des
nouvelles, la remercia Camus, rougissant encore davantage.
Angelo
sembla vouloir dire quelque chose, mais finalement baissa les cils et
resta silencieux
Profitant
du bref silence, Aphrodite se planta devant les deux jeunes femmes et leur
offrit son sourire le plus charmeur.
« Ambre,
je te félicite d’avoir supporté ces trois rustres durant tout le
voyage, et en plus de leur avoir sauvé la vie ! » minauda-t-il
en faisant un grand clin d’œil à l’intéressée. Il se fit encore
plus séducteur lorsqu’il se tourna vers la blonde, « En tout cas,
il est réconfortant de constater que l’Ordre d’Ermengardis compte
dans ses rangs des personnes aussi charmantes que vous deux.
–
Aphrodite, laisse-les tranquilles », gronda Shura.
Le
Suédois fit une moue boudeuse et contrariée.
« J’essaie
d’être aimable, au contraire d’un certain bouquetin des Pyrénées, rétorqua-t-il.
–
Tu n’es pas aimable, tu es lourd, nuance », corrigea Angelo, excédé.
Ambre
et Camus laissèrent échapper un petit rire, tandis qu’Aphrodite
rejetait la critique d’un geste de la main avant de s’intéresser de
nouveau à l’inconnue.
« Et
comment vous appelez-vous, si ce n’est pas trop indiscret ? »
La
blonde promena son regard émeraude sur les quatre hommes, sa chevelure
ondulant gracieusement sur ses épaules à mesure qu’elle tournait la tête.
« La
dernière fois que certains d’entre vous m’ont vue, je portais un
masque et l’armure d’Ophiuchus. »
La
réponse, fait sur ce ton cassant et autoritaire, ne laissa aucun doute
quant à son identité. Une fois de plus, Aphrodite fut le premier à
revenir de sa surprise.
« Et
bien que dire ? » Il la détailla de la tête au pied, avant de
lui faire un large sourire, « Shina, ce tailleur te va bien mieux
que ton armure, et enfin, ton masque ne nous cache plus ta beauté »,
lança-t-il joyeusement avec un clin d’œil séducteur.
« Aphrodite !
–
Quoi encore ? » Le Suédois lança un regard noir à Shura, ce
qui eut pour effet de déclencher un petit rire moqueur chez
l’Italienne.
« Je
vais prendre ça pour un compliment », déclara-t-elle avant de se détacher
du groupe. «Mais je ne vais pas en abuser davantage : je suis
convoquée chez le Grand Maître, ajouta-t-elle. Ambre, ne soit pas trop
longue, tu es concernée toi aussi.
–
J’arrive tout de suite. »
Shina
s’éloigna sous l’œil attentif de Shura et Aphrodite, qui lui fit un
petit signe d’adieu de la main auquel elle ne répondit pas. Camus
profita du flottement général pour saisir Ambre par la taille et
l’entraîner à quelques pas de là. La jeune femme se dégagea
poliment, mais fermement.
« Tu
veux me dire quelque chose ? » demanda-t-elle un peu
froidement.
Camus
baissa les yeux, comprenant qu’il l’avait un peu froissée.
« Désolée…
En fait, je voudrais te demander un service. » Reprenant son courage
à deux mains, il glissa un papier hors de sa veste et le lui tendit.
« Voilà, je voudrais retrouver un ami... Son nom est Philippe de
Grandfort. Il vivait en France, près de Lyon, des années 1967 à 1986.
Il avait un fils, Anton... J'aimerais savoir ce qui leur est arrivé. J’ai
tout écrit sur le papier.
–
Ce sont des amis ?
–
Oui, des amis... de ma famille.
–
C'est étrange, ce nom me dit quelque chose», murmura Ambre en prenant un
air songeur. Elle se ressaisit, fourrant le bout de papier dans une poche.
« Je ne te promets rien, mais je vais chercher. Il faut que je te
laisse maintenant. »
Elle
fit un petit signe d’adieu à son compatriote puis s’éloigna d’un
pas rapide.
O
Un
sourire apparut aux coins des lèvres d’Aphrodite au fur et à mesure
qu’il observait le visage d’Angelo. Plus particulièrement ses yeux,
notant comment il baissait les cils à chaque fois qu’Ambre jetait un
coup d'œil dans sa direction, ou comment il la dévorait du regard alors
qu’elle quittait le salon.
« Je
rêve ou… le crabe en pince pour la demoiselle ? »
gloussa-t-il, incapable de se retenir plus longtemps.
Angelo
prit une expression dure, presque inquiétante.
« Oui
tu rêves, aboya-t-il. Maintenant, au lieu de dire des conneries, tu
ferais mieux de réfléchir à ce que tu vas répondre dans trois jours ! »
L’Italien
s’éloigna pour aller se servir un verre de cognac, laissant Shura et
Aphrodite en tête-à-tête.
« Ouah !
J’ai fait mouche, on dirait, commenta le Suédois. Mais c’est moi, ou
Angelo est bizarre ?
–
Tu n’as pas idée… répondit laconiquement Shura. Mais il a raison sur
un point : essaie un peu de te calmer. On dirait que tu es monté sur
pile électrique aujourd’hui. »
L’Espagnol
s’éloigna à son tour pour rejoindre Angelo, qui savourait son verre près
d’une fenêtre. Aphrodite leva les yeux sur une grande glace décorant
un pan de mur, son regard immédiatement attiré par la balafre qui
fendait sa joue droite.
« Pourquoi ?
Vous préféreriez me voir déprimer ou pleurer ? Je ne demande que
ça… »
Grèce,
Sanctuaire Terrestre, 6 Mars 2004, 21h30 (March
5 7 :30 PM GMT +2:00)
Palais
d’Athéna
Jabu
avançait vers les appartements de sa
déesse, perdu dans ses pensées
comme à l'accoutumée, et tout juste
intrigué par l'heure tardive choisie pour cette convocation.
Il
jeta un regard aux voûtes de l'édifice,
celui
qui jadis fut celui du Verseau, et qui avait été rebaptisé par la suite
Temple d'Athéna.
Après
le traité, chaque temple du Sanctuaire avait
été
assigné à une divinité,
et
bien entendu, restauré et décoré en conséquence. Athéna s'était
vue
attribuer la demeure du Verseau. Un choix proposé par Apollon, qui avait
décidé
d'occuper l'ancienne demeure des Poissons, qui lui offrait une vue
imprenable sur tout le domaine sacré, une place prédominante auprès de
son père
- qui
occupait l'ancien Palais du Pope
-
un magnifique jardin de roses, et surtout, un point de
vue d'où
il pouvait épier Athéna, la demi-sœur qu'il détestait et jalousait.
Artémis avait investi le Palais du Capricorne, et étant la voisine
directe de l'ancien palais du Verseau, apportait tout son soutien à son
jumeau. Perséphone, l'épouse du dieu des morts Hadès, avait elle choisi
l'ancien temple du Cancer. Un lieu prédestiné... Quant à Julian Solo,
ou plutôt Poséidon, il avait été relégué dans l'ancien temple du Bélier,
suffisamment éloigné pour qu'il ne puisse constituer un appui efficace
à Athéna.
Telle
était la nouvelle géographie du Sanctuaire Terrestre...
Le
regard de Jabu se posa sur la porte en or et en marbre sculptée qui
barrait le passage à la Salle du Trône. Des scènes retraçant la légende
de Ganymède en décoraient toute la surface. Depuis combien de temps sa
vie s'était-elle arrêtée à la vision de ses murs? À l'espace
restreint du Sanctuaire? Onze
ans... Onze
ans qu'il avait aidé les autres chevaliers de bronze à s'enfuir, et que
lui était resté là. Onze longues années, durant lesquelles il avait été,
et ne cessait d'être, un prisonnier, tout comme sa déesse, et la dizaine
de chevaliers d'argent qui n'avaient pas pu quitter les lieux.
Jabu
salua bien bas Athéna. Sa déesse,
celle
pour laquelle son cœur ne cesserait de battre. Celle vers laquelle ses
pensées voguaient,
sans
aucun espoir de réciprocité.
« Vous
m'avez fait appeler, Ô Déesse Athéna?
–
Oui, Jabu, j'aurais une mission à te confier.
–
C'est avec honneur et joie que je l'accepterai...
Athéna
se leva de son trône, et s'approcha du chevalier de la Licorne, toujours
agenouillé, et qui n'osait lever les yeux sur elle.
« Jabu?
–
Oui?
–
Je te demande d'épier le Palais d'Apollon. »
Jabu
releva la tête et adressa un regard surpris sinon réprobateur à Athéna.
« Mais,
ma Déesse, savez-vous quel danger nous encourrons en faisant cela?
–
J'en ai conscience Jabu. Mais tu dois savoir qu'Apollon a fait libérer
deux vampires millénaires, afin de faire revenir nos chers chevaliers
d'or, au prix d'horribles souffrances. »
Jabu
écarquilla les yeux en entendant cette nouvelle.
« Les
chevaliers d'or sont revenus à la vie?
–
Oui, il y a deux mois de cela. Mais le plus grave est que les deux
vampires sont désormais en liberté, libres de tuer qui bon leur semble.
Et l’un d’entre eux a été vu dans un jardin du palais d’Apollon,
en compagnie du maître des lieux. »
Jabu
se releva lentement.
« Non!
Je ne laisserai jamais ces monstres faire régner la terreur ! »
déclara-t-il avec véhémence.
Sa
Déesse lui adressa un sourire.
« Merci
Jabu, je savais que je pouvais compter sur toi. Sois prudent surtout :
les deux Grands Anciens sont connus pour leur cruauté, et Apollon
n’attend qu’un faux pas de ma part pour m’abattre. »
–
Ne vous inquiétez pas : je débusquerai ces monstres sans donner
l’occasion au Dieu Apollon de se retourner contre vous », assura
la Licorne, trop heureux de se sortir de la monotonie de la vie
quotidienne.
La
Déesse lui adressa un sourire plein de bonté qui fit battre le cœur de
Jabu à tout rompre, lui rappelant combien il aimait toujours Saori Kido.
Chapitre
10
/ Chapitre 12
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