|
Japon,
Quartier
Général
d'Ermengardis,
28 février 2004, 2h30 (February 27,
5 :30 PM, GMT +9 :00)
« Voilà
la situation, et je ne cacherai pas qu’elle n’est pas brillante. »
James étala la carte sur la table centrale, conscient de la méfiance générale
que son apparition dans ce salon avait suscitée. « Aucun
endroit dans le périmètre désigné par Ambre n’a connu de phénomènes
paranormaux ces dernières quarante années. »
O
Tous
les anciens chevaliers d’or, ainsi que Marine, Thétis et Sorrente se
rapprochèrent de celle-ci, interrogeant presque le bout de papier du
regard. Seul Shion resta légèrement à l’écart, le visage tendu,
jetant de temps en temps un coup d’œil hostile en direction de James
Gladstone. Il avait adopté cet étrange comportement depuis que le maître
des lieux avait décidé de sortir de sa tanière pour les rejoindre.
Dohko était même persuadé qu’il avait entraperçu une lueur de haine
briller dans les prunelles bleu violacé de son vieil ami. Interrogé à
voix basse sur son attitude, Shion n’avait pas décroché un mot,
affichant une irritation grandissante envers leur hôte.
O
James
posa son doigt sur la carte, à l’endroit où se trouvait l’aéroport
de Narita.
« Ils
sont partis d’ici, vers 8 h 30 du soir, puis ils ont pris l’autoroute,
et enfin la route à partir d’Utsunomiya, vers 10 h 30. Il pleuvait beaucoup
à ce moment-là, donc ils ont dû certainement rouler
très doucement, ce qui laisse à penser qu’ils sont arrivés dans cette
zone-ci... »
Le
doigt de James décrivit un cercle de trois centimètres de diamètre,
englobant une zone de montagne boisée, à une centaine de kilomètres
plus au sud du quartier général.
« Cela
fait pas mal d’hectares à fouiller,
soupira
Sorrente.
–
Par temps dégagé, cela nous
prendrait
des heures avant de couvrir toute la zone. » Thétis agrippa
nerveusement le nœud du foulard qu’elle portait au cou. « Mais
avec les fortes chutes de neige d’aujourd’hui, nous avons un handicap
supplémentaire : il sera impossible de faire tourner les hélicoptères
très longtemps.
–
Il n’y a pas d’autres moyens pour les localiser ? »
James
leva les yeux sur Milo, dont l’angoisse s’affichait très nettement
sur son visage.
–
À quoi penses-tu ?
–
Je ne sais pas. Vous disposez bien de moyens technologiques avancés,
comme dans les films… Pourquoi pas un repérage par satellite ? »
Milo
avait dit ça au hasard, ignorant d’où une telle idée pouvait
provenir. Certainement de vagues souvenirs de tournage de Keleus. Un peu
honteux, il songea qu’il savait à peine ce qu’était un satellite.
« Malheureusement,
cela risque d’être inutile avec une couverture nuageuse aussi épaisse »,
répondit James en hochant la tête.
O
Aphrodite
était plongé dans ses pensées lorsque son regard se posa sur un grand
jeune homme blond, habillé d’un costume beige clair, qui le regardait
en souriant.
« Garn !
Oh, non, mes visions, elles recommencent ! »
Il
ne put réprimer un frisson et tourna la tête dans une autre direction.
Peine
perdue...
Il
se trouva nez à nez avec les yeux rieurs de Garn.
« Inutile
de prendre peur, Aphrodite, je ne suis pas là pour t’effrayer, bien au
contraire. »
La
voix de Garn était rassurante : Aphrodite osa enfin relever les yeux
sur lui
et contempler ce visage,
identique
au
sien, mais vierge de la balafre. Garn lui
apparaissait tel qu'il était quelques
minutes avant son agression.
« Merci
de m’accorder ta confiance, Aphrodite. Maintenant, écoute-moi bien :
je sais où sont tes amis, et je vais l’indiquer sur cette carte. Mais
j’ai besoin de toi pour pouvoir communiquer avec les gens qui sont ici.
Ils ne peuvent ni me voir, ni m’entendre. Veux-tu bien m’aider ? »
Aphrodite
hocha la tête d’un air affirmatif, et baissa les yeux lorsqu’Aldébaran
lui jeta un regard interrogateur, ne comprenant visiblement pas son geste.
« D'accord...
Je vais passer pour un fou, mais j’accepte.
–
Bien, maintenant, approche-toi de la carte. »
Aphrodite
s’avança vers la table et fendit le cercle, poussant légèrement du
coude Aiolia et Mü au passage.
« Aphrodite,
que fais-tu ? » demanda
Mu, surpris.
Sans
répondre
à
cette question, Aphrodite
s’arrêta devant la carte.
L'un
des
crayons
posés à plat se mit à frémir, puis se leva doucement pour terminer à
la verticale. Des exclamations d’étonnement firent échos à ce phénomène.
Même
James ouvrit des yeux ronds lorsque
le
crayon se déplaça vers la droite, repartit en arrière, puis
glissa sur la gauche,
dessinant
une croix.
Aphrodite
pointa le doigt vers l’endroit ainsi marqué.
« Ils
sont là... A huit kilomètres de la ville de Minakami, dans une route de
montagne, la 436. Au tournant 21, il y a une route qui part dans la forêt.
Elle n’est pas répertoriée sur les cartes, car elle est
quasi-impraticable. C’est au bout de ce chemin que se trouve un lieu
appelé Onimura...
–
Aphrodite, mais qu’est-ce que... ? murmura
Dohko en le regardant, ébahi. Comment fais-tu cela ?
–
Ce village est composé de quatre
bâtisses disposées en carré autour d’une place centrale : le
pavillon du Nord, le Pavillon du Sud, le pavillon de l’Est, et le
pavillon de l’Ouest... »
Aphrodite
interrompit sa litanie lorsque, relevant les yeux, il vit que tout le
monde le fixait d’un regard confus ou suspicieux. Jadis, être ainsi le
centre de toutes les attentions flattait son égo ; mais dans le cas
présent, cela le mettait des plus mal à l’aise. Il n’avait plus
l’impression d’être un objet d’admiration, mais plutôt un phénomène
de foire. A freak.
« Ne
t’arrête pas Aphrodite, l’encouragea Saga. Que sais-tu
d’autre ?
–
Les habitants de ces pavillons sont ce qu’on appelle des démons de la
nuit ou des cauchemars », poursuivit le Suédois d’une voix
devenue incertaine. « Ce sont des succubes,
des incubes, des démons
des cauchemars, dotés
de pouvoirs psychiques très développés, capables de créer des
illusions fondées sur les souvenirs de
leurs
victimes. Actuellement, nos amis ont été séparés et ont dû affronter
les démons chacun de leur côté. Ils ont réussi à repousser les
attaques, et tentent de fuir les pavillons par les toits. Notre aide ne
peut donc venir que du ciel. »
Aphrodite
s’arrêta, comme épuisé par cette longue explication. Il baissa les
cils, incapable de supporter l’insistance des regards qui étaient fixés
sur lui.
« Aphrodite,
comment sais-tu tout cela ? » Même
le
Grand Maître semblait avoir du mal à revenir de sa surprise.
Le
Suédois se tordit la bouche, visiblement hésitant à donner une réponse.
« C’est
le fantôme de Garn, avoua-t-il. Je crois qu’il me possède. »
Japon,
Village d'Onimura, 28 février 2004, 2h30 (February
27, 5 :30 PM, GMT +9 :00)
Pavillon
Est
Angelo
courait à perdre haleine dans la direction que lui avait indiquée
Lorenzo. Celui-ci avait bien spécifié qu’il devait traverser le
pavillon Est et remonter
jusqu’au troisième étage,
puis
gagner le toit au plus vite.
L’Italien
enjamba les dernières marches rapidement,
et
s’arrêta net en découvrant Camus et Ambre tendrement enlacés.
Son
premier réflexe fut de reculer, presque gêné,
avant de sentir une pointe de jalousie l’aiguillonner. Qu’est-ce que
cette fille trouvait à Camus ? Le Français était paumé et pas
vraiment à l’aise avec elle. Ambre avait du caractère : c’était
plutôt un homme comme lui dont elle avait besoin.
« Oui,
mais moi je suis un monstre. Aucune femme ne s’intéressera jamais à
moi… à part Salem.»
Il
recula dans la pénombre des escaliers et s’adossa au mur, laissant son
regard se perdre dans les poutres du plafond. Il tenait toujours le sabre
à la main, après tout : il n’était pas trop tard pour en finir.
Il méritait de pourrir en enfer pour ses crimes passés. Et cet endroit
était un enfer…
Son
attention se tourna malgré lui vers le couple. Il tressaillit
lorsqu’une lueur jaune brilla dans les yeux de Camus. Angelo comprit immédiatement :
ce n’était pas l’ancien Saint du Verseau qui embrassait Ambre.
Quelque part requinqué par cette nouvelle, il chassa ses idées noires
alors qu’il se sentait appelé par l’action.
« Et
bien
vous deux, je vois que vous êtes très occupés ! »
s’écria-t-il
en avançant d’un pas décidé, sa main se crispant sur le pommeau.
Les
deux jeunes
gens
cessèrent leur baiser.
Camus
jeta à l’importun un regard furieux, au travers duquel Angelo aperçut
de nouveau la lueur surnaturelle.
Sans hésitation,
il
bondit sur lui, et d’un coup de sabre précis, lui trancha la tête.
Celle-ci
roula à terre et le corps s’affaissa à ses pieds, déversant un
immonde torrent noirâtre.
Le
sourire féroce d’Angelo s’effaça lorsqu’il vit l’horreur se
peindre sur le visage éclaboussé de sang de la jeune femme.
« Ambre,
je suis désolé, mais il n’y avait pas d’autre solution... Ce n’était
pas Camus, mais un démon. »
Il
tenta de la prendre dans ses bras pour l’apaiser, mais elle se dégagea
aussitôt, reculant jusqu’à ce qu’elle se retrouvât dos au mur. Elle
semblait apeurée, comme si Masque de Mort se tenait devant elle, prêt à
la torturer.
« Je
te jure que je ne voulais pas t’effrayer », poursuivit-il, prenant
conscience qu’en voulant la sauver, il lui avait montré le côté de sa
personnalité le desservant le plus au monde.
O
Ambre
glissa un regard sur la forme étendue à ses pieds, et fut soulagée
de voir la peau verdâtre repoussante. Non, ce n’était pas Camus qui
gisait là. Puis elle sentit comme un sentiment de dégoût lui monter à
la gorge.
Comment avait-elle pu embrasser cette chose ?
Levant
les yeux, elle réalisa qu’Angelo s’était approché d’elle, et elle
ne put réprimer un frisson d’angoisse. La réaction de l’Italien
avait été salutaire, mais il n’en restait pas moins un homme
dangereux. Qui pouvait prédire quand il péterait les plombs et s’en
prendrait à quelqu’un d’autre qu’à un démon ?
« Je
sais, tu voulais m’aider. » Elle fit de son mieux pour refouler
son appréhension et chasser la peur de son visage. « Je vais bien
maintenant. »
Un
nouveau frisson la saisit alors qu’Angelo s’empara de son poignet. Son
toucher était comme électrique. Elle essaya de se dégager, mais il l’entraîna
dans l’escalier qui montait à l’étage supérieur.
«
Il faut aller sur le toit ! Pas de temps à perdre ! »
s’écria-t-il.
Pavillon
Ouest
Shura
brisa le volet en bois qui obstruait la fenêtre d’un vigoureux coup de
pied, ouvrant un passage sur un petit balcon.
Il
s’approcha du bord de celui-ci et se retournant, observa avec attention
la configuration des lieux : une
fois perché
sur la rambarde, il
n’aurait aucune difficulté à se
hisser sur l’avant-toit. Sans
attendre, il grimpa sur le rebord glissant et agrippa une gouttière.
Celle-ci grinça sous son poids, mais tint bon.
Le
toit était pentu, mais les larges tuiles permettaient de se déplacer
sans trop glisser,
tels d'énormes pavés
à
la stabilité remarquable. Tout en regardant où il mettait les pieds, Shura
se remémora les paroles d’Armando : « Monte
sur le toit, et rejoint le pavillon Nord. C’est là que tu retrouveras
tes compagnons. »
Shura
balaya du regard le paysage qui l’entourait. Les toitures des quatre bâtisses
s’étalaient à perte de vue, telles des plaines grises fouettées par
une tempête.
Il
avança en direction du pavillon Nord, et crut
apercevoir une silhouette qui s’y tenait debout, comme un garde en
faction.
La
main de Shura se crispa sur son sabre.
« Ami
ou ennemi ? »
Il allait vite en avoir le cœur net.
Il
se déplaça avec l’agilité d’un félin, le martèlement des gouttes
de pluie couvrant ses bruits de pas.
Arrivé
au rebord du toit du pavillon Ouest, il sauta silencieusement sur celui du
bâtiment Nord, qui le jouxtait.
Le
mystérieux garde lui tournait toujours
le
dos, les cheveux agités par le vent.
Shura
s’approcha encore un peu, jusqu'à se retrouver à quelques mètres de
lui.
C’est
à ce moment que l’homme se retourna, un sabre dégainé à la main,
visiblement prêt au combat.
« Camus ?
–
Shura ? »
Les
deux hommes se dévisagèrent, réalisant qu’ils étaient passés à
deux doigts de se décapiter l’un l’autre. Puis un sourire vint détendre leurs
visages.
« Heureux
de te retrouver Shura !
–
Et moi donc ! » Shura eut soudain un doute qui traversa son
esprit. « Comment savais-tu qu’on se retrouverait ici ? »
Camus
se mordit la lèvre, visiblement ne sachant pas quoi répondre.
« Écoute,
Shura, c’est difficile à croire, mais après ce soir, tout me semble
possible… C’est Gabriel qui m’a dit de venir ici. Il
m’est apparu plusieurs fois en quelques heures. »
Japon,
Quartier
Général
d'Ermengardis,
28 février 2004, 2h38 (February 27,
5:38 PM, GMT +9:00)
Après
un moment de flottement où les murmures avaient fusé de toute part, un
silence de mort s’était installé dans la pièce. Aphrodite se tenait
toujours devant la carte, qu'il fixait intensément, comme s'il avait peur
de lever les yeux et se faire juger par ses anciens pairs. A cet instant même,
il semblait même lutter pour garder toute sa raison. James l’observait
comme tous les autres, tentant de déchiffrer
sur le visage fermé
le moindre indice permettant de comprendre comment il avait pu avoir ses
informations, et surtout, si elles étaient fiables. La possession
n’expliquait pas tout…
L'assistance
étant
de plus en plus gagnée par le désarroi,
le Grand Maître songea qu'il était temps d'y mettre fin.
« Très
bien. Je crois que le moment n’est plus aux tergiversations », décréta-t-il
avant de se tourner vers Sorrente. « Je
vais faire décoller deux hélicoptères dans une demi-heure, destination
Onimura. Tu vas réveiller Tomoki Ono et Bill Phelps, ce sont nos deux
meilleurs pilotes. Ces deux là piloteraient un hélicoptère même dans
un cyclone !
–
James, la tempête redouble dehors,
remarqua
Sorrente. Ce n’est pas prudent.
–
C’est cette option, ou courir le risque de les perdre définitivement.
Fais ce que je te dis ! »
James
allait tourner les talons lorsque Milo se planta devant lui avec des yeux
implorants.
« Grand
Maître, laissez-moi y aller aussi !
–
C’est hors de question, aucun d’entre vous n’ira nulle part. Ce sont
des démons qui les tiennent : je préfère envoyer des personnes
compétentes pour traiter ce problème. »
La
main de Milo s’agrippa au bras de James.
« Laissez-moi
insister, Grand Maître.
–
Oh, tu peux insister, Milo du Scorpion ! » James saisit sa main
et le força à le lâcher. « Ma réponse ne changera pas :
aucun de vous ne sortira de cette pièce tant que nous n’aurons pas
retrouvé vos trois compagnons. »
Milo
le foudroya du regard, prêt à perdre son calme. James se força à ne
pas reculer, désireux de ne pas manquer la sortie de cette première
entrevue. Il était conscient qu’il n’était pas totalement en terrain
conquis dans ce salon, entouré d’anciens chevaliers. D’importantes
tensions existaient peut-être entre eux, mais ils étaient forts capables
de se rebeller vu les circonstances. En était pour preuve le regard
hostile que lui jetait le dénommé Shion depuis qu’il était arrivé.
Non,
il ne fallait pas céder, et leur montrer qui était leur nouveau maître.
« Marine,
tu restes avec eux... Assure-toi qu’ils ne passeront pas le seuil de
cette porte jusqu’au retour de leurs compagnons. » Il se tourna
vers les deux anciens Marinas. « Thétis et Sorrente, vous prendrez
place dans les hélicoptères de secours. Tâchez de ramener nos naufragés
dans les meilleurs délais.
–
Très bien maître ! »
Thétis
inclina la tête en signe d’approbation avant de jeter un regard en coin
à l’ex-Général. « Après tout, avec toute l’eau qui tombe,
nous serons dans notre élément.
–
Oui,
on peut voir cela sous cet angle. » La réponse de Sorrente était
totalement dépourvue d’enthousiasme.
James
jeta un dernier regard sur les anciens chevaliers du sanctuaire qui
l'observaient, et comprit qu’il était loin d’avoir gagné leur
confiance. Les futurs échanges promettaient d’être tendus, surtout
s’il n’arrivait pas à rapatrier en vie les trois disparus.
« Très
bien. Messieurs les chevaliers, je vous quitte... Mais nous nous reverrons
très bientôt », conclut-il en sortant.
O
« Là,
je crois que tu l’as braqué », fit remarquer Aldébaran à Milo.
« Il vaudrait mieux éviter de lui hérisser le poil à l’avenir.
–Et
pourquoi cela ? Parce qu’il nous a amenés ici et que nous sommes
supposés lui obéir ! explosa le Scorpion.
–Précisément,
répondit Saga d’une voix tranchante. Milo, je sais que tu es inquiet
pour Camus, mais tu devrais te calmer. »
Pour
toute réponse, Milo serra le poing et fit mine de s’approcher de l’aîné
des jumeaux. Sentant que la situation pouvait dégénérer à tout
instant, Dohko et Kanon s’interposèrent immédiatement, repoussant le
plus calmement possible le bouillant Grec.
« Doucement,
là, on ne va pas commencer à se taper dessus, tenta de le raisonner
Kanon.
–Pourquoi
pas ?!
–Milo,
sois raisonnable, et essaie de te calmer ! ajouta Dohko. Dans une épreuve
pareille, il nous faut rester unis !
–Unis,
nous ne le sommes plus depuis belle lurette ! » rétorqua
Aiolia en se levant. Il fit signe à Milo de le rejoindre sur le canapé.
« Viens, pas la peine de discuter avec certaines personnes. »
Le
Grec lança un regard de défi aux jumeaux avant de rejoindre son
compatriote. Aiolia et lui se plongèrent alors dans un silence qui acheva
de glacer l’atmosphère.
« Je
ne comprends pas sa réaction de tout à l’heure, murmura Saga à Dohko.
Cela crève les yeux qu’il s’inquiète pour Camus. Alors, pourquoi
exploser de la sorte ?
–Il
n’a toujours pas digéré ce que vous avez fait pour vous infiltrer au
Sanctuaire. Les surplis… Athéna Exclamation, l’informa le Chinois.
Cela passera sans doute avec le temps et la patience.
–Je
l’espère. »
O
Resté
à l’écart de l’altercation, Mü soupira et reporta son attention sur
Aphrodite. Il se tenait toujours debout près de la carte, n’osant pas
bouger ou relever les yeux. Le désespoir qu’il lut sur son beau visage
fit pitié au Tibétain. Il se dirigea vers l’éphèbe et lui prit le
bras.
« Aphrodite,
viens t’asseoir, tu as l’air épuisé.
–Oui,
merci. »
Aphrodite
n’offrit aucune résistance, et se laissa guider jusqu’à un siège à
l’écart de la mauvaise humeur de certains.
O
Shaka
promena son regard sur chacun de ses anciens pairs, se gardant de formuler
une quelconque remarque sur les comportements des uns et des autres. Les
dissensions étaient encore larvées, mais elles finiraient par éclater
au grand jour, c’était inévitable. C’était également un mal nécessaire
pour atteindre un jour la bonne entente.
Il
fixa discrètement Aphrodite. Ce qu’il avait réussi à faire tenait du
pur prodige. Il semblait avoir développé une connexion particulière
avec le défunt qui jadis habitait son corps. Un lien que nul autre
chevalier dans cette pièce n’était capable de reproduire.
Ce
mystère, Shaka était bien décidé à l’élucider une fois la crise
passée.
O
Marine
également baissait les yeux. Elle était désolée du drame qui s’était
noué autour des quatre disparus. Elle était navrée d’être consignée
ici, réduite à épier les anciens chevaliers au lieu de participer au
sauvetage. Elle était surtout mortifiée de la mésentente qui régnait
entre eux.
Japon,
Village d'Onimura, 28 février 2004, 2h50 (February
27, 5:50 PM, GMT +9:00)
La
pluie redoubla d’intensité, comme pour mieux les accabler.
Camus
et Shura étaient complètement trempés et avaient du mal à distinguer
le paysage autour d’eux. Ils avaient juste aperçu quelques minutes
plus tôt le toit de la Benz disparaître dans la glaise de
l’immense cours.
« Tu
crois qu’ils viendront ? demanda Camus, de plus en plus tendu.
–
J’en suis certain ! Si Gabriel et Armando sont venus à notre
secours, Lorenzo aura certainement fait de même pour Angelo, et avec un
peu de chance, pour Ambre également. Il suffit d'attendre.
–
Comment peux-tu en être aussi sûr?
Shura
darda ses prunelles noires sur le Français.
–
Cet endroit n’est pas comme les autres, il a réveillé quelque chose en
nous.
–
Mais quoi, à part d’horribles souvenirs ? » Le Français
baissa la tête, la pluie ruisselant sur ses joues, cachant probablement
des larmes.
« Camus,
certains mauvais souvenirs sont faits pour être oubliés. »
Shura
posa une main sur l’épaule du Français, compatissant à la peine de
son compagnon. Celui-ci détourna son regard vers les pavillons :
comme il lui tardait de voir les visages d’Angelo et d’Ambre de
nouveau. S’il avait su que les choses allaient tourner ainsi, il ne se
serait pas laissé aller à sa rêverie ni à sa froideur habituelle.
« Ils
sont là ! » Shura
pointa
le doigt vers deux ombres qui progressaient rapidement sur le toit voisin.
Camus
cligna des yeux
et crut deviner
peu à peu la silhouette d’un homme, puis celle d’une femme. Un éclair
foudroya un arbre sur la lointaine colline, qui prit feu dans des gerbes
rouge orangé,
éclairant toute la scène. Cette fois, il n’y avait plus de doute :
c’était bien Ambre et Angelo.
« Vivants,
ils sont vivants ! »
Ils
coururent à la rencontre de leurs compagnons retrouvés.
Shura
donna une vigoureuse poignée de main à Angelo, qui lui répondit à
peine, semblant triste et dépité. Camus quant à lui dévisagea Ambre,
dont le visage était maculé d’un sang noirâtre et tenace. Celle-ci
semblait
éviter son regard.
Il
hésita,
puis se décida
à
franchir le pas, l’enlaçant
dans ses bras,
le
cœur battant, trop heureux
de l’avoir retrouvée en vie.
Mais celle-ci
le repoussa de toutes ses forces,
laissant
Camus consterné et abattu.
« Ambre,
mais que se passe-t-il ?
–
T’inquiète. Disons que c’est un peu de ta faute et beaucoup de la
mienne, répondit laconiquement Angelo.
–Quoi ? »
Camus
ne comprenait pas un traître mot de ce que l’Italien voulait dire.
Pendant ce temps, Ambre s’était approchée du toit, et semblait
fouiller l’obscurité du regard.
« Où
est la voiture ? cria-t-elle.
–
Disparue dans la boue... »
Shura
passa une main nerveuse sur sa joue ruisselante de pluie. « Comme
avalée par une bête gigantesque qui serait cachée dans la bourbe de la
cour. »
O
« C’est
pas vrai !
Comment
on va s’en sortir maintenant ! » Ambre
tira son portable de la poche de son jeans, et composa un code.
« Espérons
qu’Ermengardis ou la Milice ont branché leurs sonars... Ou Lilith nous
engloutira avant l’Aube. »
Une
effroyable secousse interrompit le cours de ses pensées et ébranla toute
la surface du toit.
Grèce,
Sanctuaire Terrestre, 27 février 2004, 20h00 (February
27, 6:00 PM, GMT +9:00)
Ishara
flânait dans l'immense jardin, cueillant par-ci par-là une rose, ou un
œillet. Elle serrait contre elle un bouquet de fleurs aux couleurs
chatoyantes et aux formes variées.
Elle
s'arrêta devant un magnifique massif de roses bleues, et poussa un petit
cri de joie devant les délicates fleurs.
Elle
se mit à tournoyer devant l’arbuste, comme si elle esquissait une
danse, et finit par une gracieuse révérence.
« Permettez
que je cueille deux ou trois de vos magnifiques fleurs, monsieur le
rosier? »
Elle
avança la main et saisit une branche. Elle la tordit, essayant tant bien
que mal d'éviter de se faire piquer par les épines.
« Que
faites-vous ici, ce jardin est interdit aux visiteurs ! »
gronda une voix masculine derrière elle.
Ishara
se retourna vivement et laissa tomber son bouquet.
Elle
se baissa en
hâte
pour
rassembler les fleurs éparpillées devant elle.
Elle
releva la tête, effrayée, car elle avait reconnu l'homme, ou plutôt la
réincarnation divine qui se tenait devant elle.
Apollon
la regardait d'un air sévère, engoncé dans une longue tunique rouge
sang, rehaussée de parures en or. Il se tenait les mains dans le dos, le
corps droit, ce qui soulignait sa haute taille et son port altier.
« Et
bien, vampire, je t'ai posé une question… Réponds ! »
insista Apollon avec son agressivité coutumière.
« Ô
Dieu Apollon, c'est par mégarde que je me suis introduite ici. Je
cueillais des fleurs pour Amalric... Il aimait bien les fleurs, je m'en
souviens. » Ishara fit un triste sourire, puis baissa la tête.
Elle
ramassa à la hâte les fleurs éparses et se releva. « Je peux m'en
aller maintenant ? » demanda-t-elle d'une voix tremblante.
O
Apollon
fut surpris par l'expression d'Ishara : la femme vampire le regardait
avec du respect et de la crainte mêlés. Ses yeux bleu vert étaient
grands ouverts et semblaient l'interroger sur la suite des évènements.
« Se
pourrait-il qu'elle ait peur de moi »?
Apollon
sentit une vague de fierté le submerger,
alors
que quelques minutes auparavant, c'est avec hésitation qu'il s'était décidé
à apostropher Ishara, craignant une réaction violente. Il l'avait très
bien reconnue, et se souvenait de l'impression sinistre que cette créature
à l'esprit dérangé avait eue sur lui.
Il
s'approcha d'Ishara, se tenant encore plus droit qu'il ne l'était déjà,
ce qui fit encore plus ressortir son imposante stature. Il jubila secrètement
en voyant qu’elle s’affaissait légèrement sur elle.
« Je
ne te punirai pas cette fois-ci... Mais tâche de ne pas revenir ici sans
mon autorisation ! »
Ishara
s'inclina profondément puis recula, sans tourner le dos à Apollon.
Elle
glissa un regard sur le massif de roses et la branche aux magnifiques
fleurs qu'elle devait abandonner.
Apollon
vit que le regard du vampire s’attardait sur la branche cassée qui
pendait lamentablement.
Il
leva une main :
le rameau
fut coupé net, comme tranché par une lame invisible. Au lieu de tomber,
celui-ci s'éleva dans les airs, et vola jusque dans les bras d'Ishara, et
se glissa dans le bouquet, sous le regard effaré de la Babylonienne.
« Tu
peux emporter également ceci, ajouta-t-il en la congédiant d’un geste.
Tu as souillé cette branche en la touchant, elle n’a plus sa place ici. »
Ishara
s’inclina profondément et s'éloigna en courant dans les ténèbres du
jardin, sous le regard pourpre d’Apollon.
« Il
faudra que je visite Perséphone... Je n'aime pas que ces créatures se
promènent en liberté au Sanctuaire », murmura-t-il entre ses
dents.
Il
aperçut à ses pieds un bouton de rose, tombé du bouquet d'Ishara.
Il
se baissa et ramassa la fleur, qui était d'une magnifique couleur
bleu-vert.
Il
porta le bouton à son visage et observa les délicats pétales.
« Par
contre, quelle magnifique couleur ont ses yeux ! »
Japon,
Village d'Onimura, 28 février 2004, 3h10 (February
27, 6:10 PM, GMT +9:00)
Le
pavillon entier tremblait sur ses fondations. Les tuiles bougeaient à
chaque secousse, glissant
lentement de leur emplacement.
Mais
il n’y avait pas que le Pavillon Nord qui craquait ainsi. Les charpentes
des trois autres bâtisses poussaient la même complainte, et le Pavillon
Sud avait très nettement commencé à s’enfoncer dans la boue, tout
comme la voiture l’avait fait avant.
« Que
se passe-t-il encore ? » s’écria Shura en tentant de
garder son équilibre.
À
ses côtés, Angelo, Camus et Ambre s’étaient accroupis, et tentaient
de s’accrocher à ce qu’ils pouvaient pour ne pas glisser.
« Regardez
les autres pavillons s’enfoncent ! » cria
Angelo.
La
boue avait fait disparaître le péristyle du Pavillon Sud et léchait déjà
ses
fenêtres. Le Pavillon Est avait visiblement amorcé la même descente
dans ces marécages boueux. Il ne restait guère de doute sur ce qu’il
était en train d’arriver au bâtiment sur lequel ils étaient perchés.
Une
nouvelle secousse projeta Shura contre le toit. Il s’accrocha de toutes
ses forces aux tuiles, griffant celles-ci pour freiner sa glissade, alors
qu'Angelo
et Camus l’attrapaient l’un par le bras, l’autre par la ceinture,
pour le retenir.
« C’est
Lilith ! Son envoyé m’a dit qu’elle nous tuerait avant le lever
du jour, répondit Ambre. Il faut qu’on essaie de tenir jusqu’à
l’Aube.
–
Oui, mais comment ? demanda Camus.
–
Prier me semble un bon début ?
répliqua
Shura, une pointe d’ironie dans la voix.
–
Taisez-vous ! J’entends un bruit ! » Ambre tendit
l’oreille. Au milieu des grondements de tonnerre, du ruissellement de
l’eau et des craquements de charpente, elle crut discerner une sorte de
ronflement
assez
familier. Le bruit se rapprocha, devenant de plus en plus distinct.
« Un hélicoptère... Un hélicoptère approche ! s’écria-t-elle.
–
Quoi ? »
Camus
tendit lui
aussi l’oreille,
et
effectivement,
perçut un grondement similaire à celui d’un retors d’hélice.
Le
pavillon Nord fut alors parcouru d’une énorme vibration qui fit glisser
les tuiles une par une. La charpente du toit apparut dans un fracas de
bois et de poterie. A l’intérieur, on pouvait entendre les meubles
tomber dans le vide et les murs se fendre.
« Accrochez-vous
à ce que vous pouvez ! Il faut tenir bon ! » Ambre
s’agrippa de toutes ses forces à une poutrelle apparente. « Il
n’y a plus très longtemps à attendre maintenant ! »
À
côté d’elle, Camus, Shura et Angelo en firent de même.
« Regardez,
à droite ... Il y a deux hélicoptères ! » cria Shura.
Les
quatre paires d’yeux fixèrent l’horizon gris, et virent très
nettement la silhouette de deux hélicoptères s’approchant à vive
allure.
Un
bruit assourdissant couvrit le grondement des pales l’espace de quelques
secondes. Le pavillon Est venait de s’effondrer dans un enchevêtrement
de poutrelles et de pierres.
Les
murs et les fondations du pavillon Sud cédèrent à leur tour, soulevant
une vague de boue, de pierres et de matériaux divers.
«
Ce foutu bâtiment ne tiendra pas une minute de plus ! »
maugréa
Shura.
O
Dans
l’hélicoptère, Naoki Ono et Thétis n’en revenaient toujours pas.
L’hélicoptère avait décollé en pleine tempête de neige, et avait
pris la direction indiquée par Aphrodite.
À
peine avaient-ils parcouru une cinquantaine de kilomètres qu’ils virent
à l’horizon l’un des plus curieux phénomènes météorologiques
qu’il leur ait été donné de voir : sur une surface d’un diamètre
d’environ dix kilomètres, des nuages étrangement noirs crachaient une
pluie diluvienne et chaude, créant une importante évaporation au contact
des nuages chargés de neige.
Dans
le second hélicoptère, Sorrente et Bill Phelps étaient tout autant
surpris.
Bill
attrapa son micro.
« Nao,
t’es prêt à balancer les échelles de cordée ? Je passe en
premier… »
O
L’un
des hélicoptères s’approcha doucement du toit, et maintint sa position
stationnaire. Une échelle de cordée tomba de l’une des portes, alors
qu’une voix indistincte, couverte par le bruit de l’hélice, leur
intimait l’ordre de monter.
« Ambre
vas-y, monte en premier !
cria
Shura.
–
Hors de question... Je suis là pour vous protéger ! Je
monterai en dernier ! »
Camus
attrapa alors Ambre par le poignet et l’entraîna vers l’échelle de
cordée, mais elle se dégagea d’un geste vif. « J’ai dit que je
partirai en dernier ! » gronda-t-elle.
Un
nouveau fracas d’effondrement retentit :
le
pavillon Ouest venait de céder à son tour.
« Monte !
Si tu ne montes pas, alors moi non plus ! »
répliqua
Camus en la poussant contre l’échelle.
Ambre,
surprise par la soudaine détermination de son compatriote, n’osa plus
protester et commença à grimper.
Camus
la suivit :
il
avait à peine mis le pied sur l’un des barreaux que l’hélicoptère
commença à reprendre de l’altitude, laissant la place au deuxième hélicoptère.
« A
notre tour ! »
Shura
fit signe à Angelo de le suivre et attrapa l’échelle. Il mit son pied
sur le premier barreau, alors que se propageait sur ce qui restait de la
surface du toit une vibration sourde. Comprenant que le bâtiment était
sur le point de s’effondrer, il grimpa deux barreaux supplémentaires
pour laisser la place à Angelo.
« Vas-y !
Magne-toi ! »
Il
se retourna pour voir si l’Italien suivait. Mais Angelo ne bougeait pas,
le contemplant de se regard égaré qu’il connaissait si bien. C’était
celui qu’il avait vu dans les yeux d’Angelo adolescent lorsque celui
commençait à comprendre quel genre de chevalier il allait devenir.
« Ne
fais pas l’imbécile, Angelo ! »
Malgré
son injonction, le Cancer refusa de bouger. Comprenant ce qu’il
cherchait à faire, Shura se baissa et agrippa le bras de son ancien
camarade d’entraînement. L’espace d’une seconde, l’Espagnol crut
qu’il allait le perdre. Le toit se déroba sous Angelo, tandis que la
main de Shura glissait le long de son bras, s’immobilisant
miraculeusement autour de son poignet.
« Ne
fais pas ça Angelo ! » supplia Shura, sentant sa prise lui échapper.
L’Italien
posa sur lui son regard vide, puis il baissa les yeux sur le
bouillonnement de boue, de pierres et de bois qui ne demandaient qu’à
l’avaler. Il releva la tête, légèrement effrayé, et enfin attrapa le
dernier barreau de sa main libre. N’ayant pas confiance, Shura ne le lâcha
pas pour autant, et l’aida à se hisser à son niveau. Là, il
l’attrapa par la taille et le plaqua contre lui, pour être sûr qu’il
ne retenterait pas la même folie.
« Bon
sang, le Crabe, à quoi tu joues ?
–
Ce n’était pas un jeu, bredouilla Angelo en baissant tristement les
yeux.
–
Ça, j’avais compris ! » Shura décida d’abandonner là les
remontrances, se doutant bien qu’Angelo ne révèlerait rien du tréfonds
de ses pensées. Il faut dire que l’endroit n’était pas propice aux
confidences. « Remontez-nous ! » hurla-t-il à
l’adresse de l’équipage.
Japon,
Quartier
Général
d'Ermengardis,
28 février 2004, 4h15 (February 27,
7h15 PM, GMT +9:00)
Tous
les regards se braquèrent sur la porte lorsque des voix raisonnèrent
dans le couloir.
Une
voix féminine, et d'autres, plus graves, masculines.
La
gorge de Milo se noua. Qu'allait-il avoir le courage de
dire,
faire, en face de celui qu'il considérait comme son frère ?
La
porte s'ouvrit sur une jeune femme aux cheveux roux.
Son
pull-over était taché d’un sang noir,
de même que son visage. Elle
pénétra dans la salle, suivie de Camus et Shura. Angelo, Thétis et
Sorrente fermaient la marche.
« Mon
Dieu ! Ambre, mais où étiez-vous ? » Marine
accourut auprès de la jeune femme et la prit dans ses bras. « Mais
que s'est-il passé ?
–
Et
bien, on a fait comme David Vincent : on a pris un chemin qu'on
n’aurait jamais dû prendre ! » La plaisanterie sonnait faux.
Ambre passa une main tremblante sur ses yeux fatigués. « On est
tombé dans le repère de Lilith et de ses fidèles. Ils ont essayé de
nous faire la peau… par tous les moyens.»
Cette
simple explication suffit pour glacer Milo d’effroi, ainsi que ses
compagnons. Il détailla rapidement Camus : du sang maculait sa joue
droite, son cou et son pull-over.
Mais
surtout, il avait l'air complètement épuisé, les yeux cernés de noir
et une expression triste au coin des lèvres.
Il
aurait tellement voulu le prendre dans ses bras, lui dire combien il était
heureux de le revoir,
mais
il ne bougea pas.
Quelle
étrange sensation ! En
même temps que de vieux sentiments renaissaient dans son cœur, les
images de la guerre d'Hadès lui revinrent, elles aussi, en mémoire.
Athéna
Exclamation.
Saga,
Shura et Camus, réunis en une seule entité, lançant cette effroyable
attaque contre Mu, Aiolia et lui-même, les obligeant à transgresser
eux-aussi les règles d'Athéna.
« Comment
puis-je lui pardonner cela? »
Puis
il revit le
suicide d'Athéna, alors que la vérité éclatait sur les réelles
intentions de Saga, Shura et Camus. Malgré cela, écrasé par la douleur
d'avoir perdu leur déesse, Milo avait tenté d'étrangler son meilleur
ami.
« Comment
pourrais-je m'excuser pour ce geste? »
O
Aiolia
contempla les trois hommes qui venaient d'entrer.
La
compassion submergea son cœur tout d'abord :
du
sang maculait leurs visages et leurs vêtements, et ils avaient l'air
totalement perdus.
Pourquoi
fallait-il que le destin s'acharne à les faire combattre ?
N'avaient-ils pas gagné le droit de vivre en paix ?
Puis
les images du passé remontèrent à la surface de sa mémoire :
celles de chevaliers renégats mués en justiciers prêts à tous les
sacrifices pour apporter son armure à la déesse Athéna, y compris à
tuer leurs paires.
Aiolia
les avait autant admirés que détestés pour cela.
Mais
ses griefs envers eux remontaient à plus loin.
« Saga...
C’est lui qui a usurpé l'identité du Grand Pope et a précipité le
Sanctuaire dans la guerre. Celui qui a commandité la mort d'Aiolos»,
rumina-t-il avant de poser son regard sur Shura. « L’assassin de mon frère. » Toute compassion
disparut lorsqu’il vit Masque de Mort. « Un
fou meurtrier, un homme qui n'aurait jamais dû avoir le droit d'être
chevalier ! » Camus ne trouva guère plus grâce à ses
yeux. « Ce pantin au cœur de
glace, trop effrayé de ses sentiments pour ne jamais oser les montrer »,
songea-t-il avec amertume.
Pourquoi
ces quatre hommes avaient eu le droit de revenir à la vie, et non son frère
Aiolos ?
O
« Tu
dois
être épuisé… Viens
t'asseoir ! »
Kanon
ne demanda pas son avis à Camus et le prit par le poignet, le guidant
jusqu’à un fauteuil, non loin de Milo.
Dohko
et Aldébaran en firent autant pour Shura et Angelo.
Camus
sentit un nouveau mal de tête l'assaillir,
et il
porta ses mains à ses tempes.
Dieu
qu'il était fatigué !
Il
leva les yeux, et son regard croisa celui de Milo, qui le regardait intensément.
Il
sentit un sentiment d'allégresse pousser dans sa poitrine :
IL
était en vie ! Pourtant, il baissa les yeux.
Aucun
sourire ne s'afficha sur son visage. Aucun mot ne sortit de sa bouche.
Trop
de sentiments contradictoires l'assaillirent pour qu'il puisse formuler la
moindre parole :
joie
et tristesse,
amour
et haine,
espoir
et déception.
« Tu
es en sécurité ici, Camus ! On va s’occuper de toi. »
Camus
releva les yeux, surpris par cette voix devenue familière, car entendue
si souvent dans les dernières heures de sa vie :
Saga
se tenait devant lui, un verre d'eau à la main.
Camus
le prit sans un mot, esquissant un remerciement de la tête.
Il sentit Saga poser une main sur son épaule, en signe d'encouragement.
Il
tourna la tête vers Milo, et
vit qu'il
s'était
éloigné.
O
Shura
se sentait complètement sonné.
La poussée d’adrénaline qu’il avait eue dans la dernière partie de
la nuit s’était estompée, le laissant sans force. Sans compter le choc
causé par la vision de tous
ces visages familiers – qu'il ne pensait plus jamais revoir – se
pressant autour de lui.
Comme dans un rêve,
il
vit Dohko s'approcher de lui.
« Shura !
Est-ce
que ça
va mieux ?
–
Je me suis déjà trouvé en meilleure forme, bredouilla-t-il, se sentant
de plus en plus perdu.
–
On va te remettre sur pieds ! » assura Aldébaran avec un large
sourire.
Shura
fut incapable de le lui rendre.
Il
sentait le regard accusateur d’Aiolia se poser pour lui,
et l’émotion
et la
gêne
le
saisirent à la gorge.
O
Affairés
à s’occuper des rescapés, personne présent dans le salon ne se rendit
compte de l’ombre discrète qui se projetait dans les carreaux de la
porte d’entrée. La silhouette se précisa, laissant deviner la présence
d’une femme aux longs cheveux noirs habillée en costume masculin du
XVIIIe siècle. Un sourire boudeur joua sur ses lèvres alors que son
regard se fixait sur Angelo.
« Qu’as-tu
essayé de faire sur ce toit ? Je te l’ai déjà dit, mon ange. Tu
ne peux pas m’échapper. »
Elle fixa son regard translucide sur Shion. « Et
toi non plus. »
O
« Mon
ange… »
Angelo
sortit de l’espèce de brume dans laquelle était enlisé son esprit
alors qu’une sorte de murmure lui parvenait. En alerte, il releva la tête,
cherchant du regard la présence tant redoutée. Ne découvrant rien
d’anormal, il ferma les yeux, essayant de faire le vide autour de lui.
Quand
il les rouvrit, Aphrodite se trouvait devant lui, tendant un verre d'eau
fraîche. Mü était à ses côtés, l’observant avec un sourire de
compassion.
« Tiens,
Masque de Mort, un peu d'eau, ça te remettra les idées en place... »
Angelo
prit avec des mains tremblantes le verre que lui tendait Aphrodite et
manqua de le renverser. Une peur rétrospective le saisit alors qu’il réalisa
qu’il avait failli se tuer. Il ne savait plus trop ce qui lui avait
pris, à vrai dire. Tout était confus dans son esprit.
« Masque ?
s’inquiéta Aphrodite.
–
Angelo… Je m’appelle Angelo désormais. »
Il
but une gorgée d’eau et ferma les yeux, se laissant aller contre le
dossier du fauteuil.
Aphrodite
et Mü se regardèrent, d'abord surpris puis soulagés.
« Je
suis heureux que tu aies choisi de reprendre ton vrai prénom », lui
répondit Aphrodite en lui tapotant l’épaule, ce qui le tira de sa
torpeur.
Leurs
regards s’accrochèrent et le Suédois lui sourit, rappelant à Angelo
le bon vieux temps où lui, Aphrodite et Shura étaient d’inséparables
amis.
Ailleurs
dans le Quartier Général
De
leur bureau, James et Eleny surveillaient la scène
des retrouvailles.
« Que
faisons-nous maintenant, James ?
demanda
Eleny en se retournant vers son compagnon.
–
Soigner leurs blessures et les laisser se reposer. Je vais repousser la réunion
de
quelques jours :
cela devrait leur permettre de récupérer.
–
Est-ce que tu crois ? » Eleny s'arrêta, hésitante à porter
l’accusation. « Que c'est une nouvelle manœuvre du Sanctuaire
Terrestre?
–
Ambre a parlé de Lilith, la première démone et favorite de Lucifer. En
général, Apollon n’aime pas frayer avec ce genre de démon, mais… »
Il posa son regard clair sur sa compagne. « Compte tenu de ses
manigances avec les vampires, il a peut-être changé d’avis sur les démons… »
James éteignit l'écran. « De
toute façon,
nous serons très
vite fixés. »
Chapitre
9
/ Chapitre 11
|