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Japon, Quartier
Général d'Ermengardis, 27 février 2004, 11h15 (February 27, 2 :15
AM, GMT +9 :00)
« Des
couloirs... Rien que des couloirs interminables et déserts ! »
Le cadet des
Anthaliès pesta silencieusement tout en suivant Saga dans la découverte
de leur nouveau territoire. « Je me demande comment il fait pour
garder son calme. Je trouve ce lieu malsain. »
Le cadre était
luxueux, mais néanmoins quelque chose chiffonnait Kanon. Depuis une
bonne heure qu’ils erraient dans ce dédale de patios et de couloirs, ils
n’avaient pas croisé âme qui vive. Partout, c’était le même décor de
boiseries sombres, de moquettes épaisses, de baies vitrées ouvertes sur
des petits jardins intérieurs, d’immenses écrans de télévision fixés aux
murs. Omniprésentes à chaque angle, des caméras de surveillance
semblaient épier le moindre de leurs gestes.
« Je n'aime
vraiment pas cet endroit ! lâcha-t-il.
– Arrête de te
plaindre... Ça ne fait qu'une journée que nous sommes là ! gronda Saga.
– Une journée,
cela me suffit pour voir les dangers... Et je peux te dire que cet
endroit me parait suffisamment étrange pour qu'on s'essaye à un repli
stratégique dans d'autres lieux !
– Ah oui, et
lesquels, Monsieur le rebelle ? Le sanctuaire de Poséidon ? Manque de
chance, il a disparu sous les eaux… Le Sanctuaire d’Athéna ? Il n'existe
plus ! D'autres suggestions ?
– Non, pas pour
l’instant, mais je trouverai !
– Bien, Kanon...
Quand tu sauras où nous pouvons nous enfuir, n'oublie pas de prévenir
les autres, également, au cas où ils verseraient dans la même
paranoïa. »
Kanon s'arrêta
brusquement et se retourna sur son frère. La remarque ironique de Saga
l’agaçait au plus haut point.
«Pour cela, il
faudrait déjà qu’ils me parlent », répliqua-t-il d’une voix moqueuse.
« Tu as bien vu comment ils nous regardaient la dernière fois ! Je suis
sûr que s’il avait pu, Aiolia nous aurait arraché les yeux.»
Saga dévisagea son
cadet avec une expression douloureuse, comme si une flèche l’avait
atteint en plein cœur. Il est vrai que les retrouvailles avec Aldébaran
avaient été chargées d'émotions. Le géant brésilien n’était pas du type
rancunier. Mais les deux frères avaient très bien perçu l’hostilité
qu’éprouvait Aiolia à leur égard.
Saga et Kanon
avaient reculé autant qu’ils avaient pu la confrontation avec leurs
frères d’armes, mais l’arrivée de Shion, Dohko et Shaka marquait la fin
de leur fuite. Sorrente leur avait d’ailleurs fait comprendre qu’il
était temps d’accepter de les revoir.
Arrivés sur la
pointe des pieds, ils restèrent discrètement sur le pas de la porte,
observant avec envie Aldébaran à moitié étouffer Shaka en le prenant
dans ses bras. Aiolia donna une tape vigoureuse sur l’épaule de Dohko,
mais se figea en regardant Shion. Les deux hommes se fixèrent sans
bouger durant quelques secondes, puis Aiolia détourna le visage, son
regard se posant sur les deux Grecs. Sentant le malaise s’installer,
Dohko suivit son regard et s’aperçut de la présence des deux frères.
« Ne restez pas
sur le pas de la porte. Entrez ! » les enjoignit-il.
Saga et Kanon
s’exécutèrent, avançant lentement jusqu’à lui.
« Cela fait
plaisir de te revoir, Dohko. » L’aîné des Gémeaux regretta que sa voix
tremblât autant. «Je ne pensais pas que nous nous reverrions un jour »,
ajouta-t-il, forçant un sourire à apparaître sur ses lèvres.
« Je pense
qu’aucun d’entre nous ne pensait qu’une telle réunion serait un jour
possible », corrigea Dohko en lui tendant la main. « Et je suis heureux
que pour une fois nous nous trouvions du même côté de la barrière.
– C’est
certain. »
Les deux hommes
échangèrent une vigoureuse poignée de main, ce qui pour effet de
détendre un peu l’atmosphère. La relative bonne humeur, un tant soit peu
retrouvée, retomba lorsqu’un claquement sec de porte fit sursauter tout
le monde : Aiolia venait de quitter la pièce.
« Ne faites pas
attention à lui, il a tendance à ressasser ces derniers jours… »
Aldébaran adressa un sourire gêné à son assistance avant de poursuivre :
« Il est déçu qu’Aiolos ne soit pas revenu à la vie, lui aussi.
– Tu es certain
qu’il n’a pas été ressuscité ? s’enquit Shion.
– Sur et
certain. J’ai posé la question à la personne qui m’a amené jusqu’ici.
Nous sommes treize rescapés, et non quatorze. » La nouvelle plongea un
peu plus l’atmosphère dans la déprime. Mais le géant n’avait pas dit son
dernier mot. « Allez, ne faites pas cette tête. C’est jour de
célébration, après tout » déclama-t-il avant de donner une tape
affectueuse à Saga qui menaça de lui déboîter l’épaule. « Je suis
rudement content de te revoir, toi aussi ! »
« Je sais... Tout
est de ma faute, regretta Saga. Je n'expierai jamais assez pour
l’assassinat de Shion et son usurpation d’identité.
–Saga ! Je ne
voulais pas dire ça... » Kanon se mordit les lèvres. Pourquoi avait-il
fallu qu’il remuât le couteau dans la plaie ? Devant lui, Saga prenait
une mine de plus en plus déconfite. « Tu n’es pas le seul à avoir commis
des crimes dans le passé. Je suis bien placé également sur la liste des
meurtriers du Sanctuaire », ajouta-t-il en lui donnant une accolade.
« Certes… »
Kanon attacha son
regard sur son frère, son double : Saga avait toujours été, était et
resterait un reflet de lui-même, de ses sentiments, de ses espoirs et de
ses doutes. « J’en ai été privé trop longtemps. Pas question que quoi
que ce soit entache nos retrouvailles », songea-t-il avant de pincer
affectueusement la joue de son aîné.
« Aïe ! Idiot, ça
fait mal ! protesta Saga en attrapant le poignet de son frère.
– Au moins, cela a
le mérite de te faire réagir ! » Kanon profita de ce que Saga avait
agrippé son bras pour le tirer en avant. « Allez mon vieux ! On continue
notre visite... » lança-t-il joyeusement. Il se tourna vers une des
caméras, accrochée dans un angle du couloir, et qui se mouvait autour de
son axe, comme pour mieux les observer. « Et arrêtez de nous épier !
Vous n'avez rien d'autre à faire de vos journées ou quoi ? » hurla-t-il
à l’encontre du malheureux appareil.
O
Dans sa salle des
machines, le garde de surveillance s'éveilla en sursaut, renversant son
café à terre.
« Quel est
l'abruti qui a hurlé comme ça ? »
Japon, Aéroport de
Narita, 27 février 2004, 11h30 (February 27, 2 :30 AM, GMT +9 :00)
L'air était sec et
réfrigérant. Aphrodite frissonna et remonta son col de manteau, puis
enroula l’une des écharpes qu’il avait pris soin d’emporter avec lui. À
ses côtés, Milo et Mü, un peu plus légèrement habillés que lui,
grelotaient tout autant. Il leur aurait bien proposé son autre écharpe,
mais se garda de le faire. Milo ne l’appréciait pas, et en profiterait
très certainement pour le lui rappeler une fois de plus.
Le Suédois
soupira, sentant l’air former des glaçons sur le tissu, chatouillant ses
lèvres. Les explications de Marine raisonnaient encore dans sa tête, lui
donnant la nausée. Son passé lui semblait désormais vain, son présent
insipide, et son avenir incertain.
« Si seulement
je n’étais pas revenu… »
O
« La neige. »
Milo
tendit la main et recueillit dans sa paume gantée un flocon. Il
l’observa sans mot dire jusqu’à ce qu’il disparaisse, laissant quelques
minuscules gouttes d’eau. « Camus, toi aussi, tu es en vie. »
« Je suis certain
que vous serez bientôt réunis. »
Milo leva le
visage sur Mü : le jeune Tibétain le regardait avec douceur, un léger
sourire égaré sur ses lèvres. Il aurait aimé ressentir la même joie que
lui, mais il en était totalement incapable. Il détourna le regard,
sentant une larme glisser sur sa joue.
« Plus rien ne
sera comme avant entre Camus et moi », murmura-t-il.
O
Mü posa la main
sur l’épaule de Milo, mais se garda de dire mot, compatissant
silencieusement à la douleur de son ancien frère d’armes. Que pouvait-il
lui dire ? Que lui et Camus se jetteraient dans les bras l’un de
l’autre, et que leur lien d’amitié renaîtrait comme le feuillage des
arbres au printemps. Trop de choses s’étaient passées et les avaient
séparés, à commencer par un surplis de spectre que Camus avait endossé.
Certes, cela avait été pour la bonne cause, pour tromper l’empereur de
l’enfer et ses sbires. Mais Camus avait accepté de se retrouver du
mauvais côté de la barrière, de mentir et de recourir à la fourberie
alors que Milo l’admirait pour sa droiture et son sens de la justice. Le
chevalier du Scorpion s’était senti trahi par celui qu’il considérait
comme son frère.
Il soupira, ses
pensées le ramenant à un autre chevalier pour lequel il avait jadis une
profonde admiration. Lui aussi avait prétendu être un traître, blessant
profondément les sentiments de Mü.
« Mon maître
Shion… j’ai autant envie de vous revoir que de vous fuir »,
songea-t-il avec tristesse.
Japon, Quartier
Général d'Ermengardis, 27 février 2004, 13h30 (February 27, 4 :30 AM,
GMT +9 :00)
Cela faisait deux
bonnes heures que Kanon et Saga déambulaient dans les couloirs du
quartier général. Le pavillon était bâti sur quatre étages, et était
relié à plusieurs bâtiments en tout point identiques, qui ne semblaient
être qu'une succession de corridors en bois, de salles aménagées pour
les réunions ou occupées d'équipements électroniques étranges. Ils
avaient croisé très peu de monde durant leur visite, certainement du
personnel dévoué à l’entretien de cette immense bâtisse. Au détour de
leur exploration, ils débouchèrent dans un couloir qui était un peu
différent de ceux qu'ils avaient vus jusqu'à présent. Il était très
faiblement éclairé et les fenêtres étaient teintées en noir, comme pour
empêcher la lumière du jour d'y pénétrer. Les bouquets japonais avaient
fait place à de lourdes commodes européennes, et des tableaux que Saga
identifia à des vues de Londres décoraient les murs.
Les deux frères
avancèrent à pas feutrés, comme soudainement intimidés par l'atmosphère
qui y régnait. Ils sentaient une présence, indéfinissable et froide.
Pourtant, ils s’engagèrent plus en avant dans le couloir.
« Vous n'avez pas
le droit de vous trouver ici. Je dois vous demander de vous en aller. »
Saga et Kanon se
retournèrent, surpris. Un jeune homme se trouvait dans le couloir,
bloquant le passage. La pâleur de son visage, ses yeux bleus étrangement
brillants et ses vêtements noirs lui donnaient un aspect mystérieux,
presque angoissant.
« Désolé, on ne
faisait que visiter, s’excusa Saga.
– Qui êtes-vous ?
demanda Kanon, intrigué par l'allure du jeune homme.
–Je travaille
ici », répondit évasivement ce dernier, dont le regard plongea droit
dans celui de Kanon. Celui-ci recula, sans trop savoir pourquoi, son
corps frissonnant d'angoisse. « Vous n’êtes pas là à accueillir vos
amis ? poursuivit-il.
– Nos amis ?
– Oui. Milo, Mü et
Aphrodite. Ils vont arriver d'une minute à l'autre.
– Comment se
fait-il que vous connaissiez leurs noms ? s’écria Kanon.
– Je vous l'ai
dit. Je travaille ici. Vous devriez vous dépêcher maintenant...
– Qui êtes-vous, à
la fin ? »
La voix de Kanon
était plus insistante, et trahissait une certaine impatience. Comprenant
qu’il était prêt à sortir de ses gonds, Saga l’attrapa par le bras.
« Viens, Kanon, ne
lui faisons pas perdre d’avantage son temps », dit-il d’une voix ferme.
Il entraîna Kanon presque malgré lui en dehors du couloir, saluant le
jeune homme de la tête au passage.
O
James les regarda
s’éloigner, un sourire aux lèvres.
« Il va falloir
les surveiller d’un peu plus près. Ils sont curieux à ce que je vois »,
conclut-il en se retournant sur sa compagne.
Eleny hocha la
tête.
« On ne peut pas
le leur reprocher. Ils sont un peu perdus et désorientés pour l’instant
», commenta-t-elle avant de faire signa à James de rentrer dans son
bureau. « Tu ne veux pas assister à ces retrouvailles ? Elles risquent
d’être riches d’enseignement.
–Bien sûr ».
O
« Mais pourquoi tu
ne m'as pas laissé discuter plus avec lui ? » s’insurgea Kanon, en
dégageant son bras d’un geste vif.
« Discuter ? Il me
semblait plutôt que tu commençais à t'emporter, corrigea Saga.
– Il faut dire
qu'il n'était pas très sympathique...
– Il avait l'air
jeune, à peine plus de vingt ans sans doute... C'est certainement un
assistant qui a peur de se faire taper sur les doigts par son
supérieur... que voulais-tu qu'il te dise ? » Saga soupira en regardant
son frère. « Bon sang, Kanon, arrête de voir des conspirations partout !
– Si tu le dis. »
Le cadet des Anthaliès fit la moue, un peu vexé de se faire rabrouer par
son aîné. « Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Nous rejoignons les
autres pour accueillir Mü, Milo et Aphrodite ? demanda-t-il.
Le regard de Saga
se troubla à ces mots. Les deux frères restèrent à s’observer durant une
bonne minute, alors que le doute s’emparait de nouveau de leurs esprits.
« Cela risque de
se passer comme la dernière fois », Saga finit-il par répondre. « Aiolia
va nous foudroyer du regard, Milo va certainement nous ignorer… À quoi
bon y aller ? demanda-t-il.
– Nous ne pouvons
pas non plus passer notre temps à les fuir », rétorqua Kanon en posant
une main réconfortante sur l’épaule de son frère. « C’est un mauvais
moment à passer, mais nous ne pouvons l’éviter », poursuivit-il. « Nous
sommes amenés à cohabiter tous ensemble pour une certaine durée. Il va
falloir qu’ils s’habituent à nous voir de toute façon. »
Saga hocha la
tête, visiblement peu convaincu et réticent à se joindre aux
retrouvailles.
O
C'est essoufflés
qu’ils arrivèrent dans le salon Bishamonten, se trouvant au
centre des immenses appartements qui leur avaient été assignés. Ils
restèrent sur le pas de la porte, observant avec des yeux brillants la
scène qui s'offrait à leurs yeux : Milo et Mü étaient entourés par leurs
anciens pairs, qui les accueillaient le plus chaleureusement possible.
Dohko serait Mü dans ses bras, tandis qu’Aiolia en faisait de même avec
Milo, lui donnant des tapes amicales dans le dos. Aldébaran se tenait au
milieu d'eux, tout sourire.
Dohko relâcha Mü
de son étreinte, le prit par le poignet, et le tira vers Shion. Le jeune
homme se laissa faire sans résistance, et se présenta devant son maître,
les yeux embués de larmes, mais les lèvres éclairées d’un pâle sourire.
« Bienvenue parmi
les vivants, Mü ! » Shion parvint-il à articuler, la gorge serrée par
l’émotion.
« Merci, mon
maître », répondit Mü d’une voix voilée. Les larmes roulèrent sur ses
joues, et il se jeta dans les bras de Shion, vaincu par la joie de le
revoir. « Vous m’avez tellement manqué ! »
Resté à l'écart,
Aphrodite contemplait cette heureuse scène de retrouvailles avec un
sourire triste et des yeux brillants lui-aussi. « Peut-être
qu'il attend que quelqu'un fasse attention à lui ? »
se dit Saga, qui s'apprêtait à se diriger vers l'ancien chevalier des
poissons pour lui souhaiter la bienvenue lorsque Dohko le devança. Il
attrapa Aphrodite par une épaule, et l'attira au centre de la pièce.
« Aphrodite aussi
est de retour ! »
Le silence se fit,
en même temps que tous les regards convergèrent sur Aphrodite, cette âme
damnée qui avait jadis sacrifié son honneur de défenseur d’Athéna sur
l'autel de la beauté. Un ancien chevalier d'Athéna, tout comme eux.
« Soit le
bienvenu ! » s’écria Aldébaran alors qu’il attrapait le Suédois pour le
serrer vigoureusement contre lui. Sous l’étreinte du géant, Aphrodite se
mit bien vite à suffoquer.
« Aldébaran, tu
m’étouffes ! Tu veux m'achever ou quoi ? » protesta-t-il, rouge de
confusion.
La réplique
d'Aphrodite déclencha un fou rire chez le fautif, qui gagna également
Shion, Mü et Dohko. Milo et Aiolia restèrent de marbre.
Saga songea qu'il
était temps de rejoindre le groupe et d'accueillir les nouveaux venus.
Il marcha d’un pas sûr jusqu’au centre de la pièce et s’arrêta devant
celui qui avait compté parmi ses complices et assassins.
« Aphrodite... »
Saga remarqua soudain la balafre qui barrait la joue droite du Suédois ;
une incongruité dans ce visage à la régularité et à l'harmonie parfaite.
Il ne put réprimer une expression de surprise. « Aphrodite, bienvenue
parmi nous... » l’aîné conclut en lui adressant son meilleur sourire.
« Merci, Saga,
Merci. » Un franc sourire de bonheur apparut sur les lèvres d’Aphrodite
rehaussant son étrange beauté féminine. « Je suis également content de
te revoir. »
Saga acquiesça
d’un hochement de tête puis regarda Milo, qui se trouvait juste derrière
le jeune Suédois. « Milo !
– Saga...
– Bienvenue...
– Merci. »
O
La réponse de Milo
était polie, mais totalement dénuée de chaleur. Kanon le ressentit comme
un acte d’hostilité, et devina qu'il en était de même pour Saga. Il
s'approcha à son tour du groupe.
« Salut Milo ! En
forme ? » Et ce disant, il posa sa main sur l'épaule de son frère,
signifiant ainsi à tous ceux qui étaient présents dans la salle qu'il
accordait son appui entier et sans réserve à son aîné. « Tu n’es pas
bavard aujourd’hui, dis-moi. »
L’ancien chevalier
d’or du scorpion crispa de la mâchoire, n’appréciant visiblement pas son
intervention.
« Kanon... Ça va,
merci. Et toi ?» lâcha-t-il finalement.
Le ton de Milo
n'avait pas changé.
O
James, Eleny,
Marine, Thétis et Sorrente regardaient la scène des retrouvailles sur
l'écran du bureau de James. Le maître des lieux appuya sur un bouton de
sa télécommande et l'écran redevint noir.
« Je ne comprends
pas. Que ce passe-t-il exactement ? » demanda James, tapotant d’un doigt
nerveux le bout de plastique avant de le reposer sur son bureau.
« N’étaient-ils pas frères d’armes auparavant ?
–Ils l’étaient
effectivement, mais uniquement lorsqu’il s’agissait de combattre pour
Athéna », Marine répondit-elle. « Ils n’étaient pas si proches les uns
des autres qu’on puisse le penser. Certains même – comme Aphrodite et
Masque de Mort – étaient détestés de leurs pairs, et leur rendaient bien
le sentiment.
–Le passé n'est
pas si facile à oublier », acquiesça Sorrente.
– Oui, mais
franchement, après tout ce qu'ils ont vécus... A quoi bon ressasser les
vieilles querelles, objecta Thétis.
– Les sentiments
humains ne sont pas si faciles à dompter », murmura Sorrente, une
expression mélancolique sur le visage. « Si en tant que Marinas nous
n’avons pas trop à nous plaindre des actions de Kanon, il n’en ai pas de
même du clan des chevaliers d’or, qui a été secoué par de multiples
trahisons.
–C’est-à-dire ? »
Le regard surpris d’Eleny glissa sur Sorrente, puis Thétis avant de
s’arrêter sur Marine. « Dîtes-nous en plus, cela nous permettrait de
comprendre leur attitude. »
Marine sembla
réfléchir quelques instants avant de pousser un long soupire.
« Saga a trahi
tous ses pairs et Athéna en tuant Shion et en usurpant son identité
pendant des années, expliqua-t-elle. Il a fait exécuter le frère
d’Aiolia par Shura, d’où l’attitude d’Aiolia à son encontre. Je pense
que de nombreuses rancœurs risquent de se manifester à son égard et à
celle de son frère. Kanon a pendant longtemps exacerbé la schizophrénie
et la violence de son aîné.
–Et avec
Aphrodite, que se passe-t-il ? demanda James.
–Aphrodite était
le complice de Saga, tout comme de Masque de Mort. Son comportement
narcissique était souvent pointé du doigt par Milo, qui détestait
d’ailleurs les deux hommes. » Marine prit une expression empreinte de
gravité. « Je n’ose imaginer ce qu’il va arriver lorsque Masque de Mort
sera là, ou qu’Aiolia va se retrouver confronté à Shura »,
confessa-t-elle.
Le silence régna
quelques minutes durant lesquelles chacun se replia dans de mornes
prospectives.
« Il va falloir
désamorcer les problèmes à temps et leur faire comprendre qu’ils n’ont
pas d’autres choix que de cohabiter », répondit James en se levant de
son siège. Il se mit à faire les cent pas au centre de la pièce, les
mains jointes dans le dos. « Je vais avoir besoin de votre vigilance à
vous trois, » ajouta-t-il en regardant tour à tour Marine, Thétis et
Sorrente. « Ne les lâchez pas d’une semelle, si un conflit se déclare
entre deux ou plusieurs d’entre eux, intervenez, et si vous n’y arrivez,
prévenez nous, Eleny et moi. Nous prendrons des mesures. »
Les trois anciens
chevaliers échangèrent des regards inquiets.
« Quelles mesures
exactement ? s’enquit Thétis.
– Nous ne savons
pas encore, mais cela peut aller jusqu’au coercitif», répondit Eleny
d’un ton détaché. « Nous avons suffisamment de problèmes à résoudre pour
ne pas avoir à subir leurs querelles internes» ajouta-t-elle froidement.
Sorrente, Marine
et Thétis acquiescèrent de la tête, sans dire mot.
« Vous avez des
nouvelles d'Ambre et des trois derniers rapatriés ?
– Oui, James.
Ambre a appelé avant que l'avion ne décolle. L'avion avait cinq heures
de retard au départ de Paris. Si tout se passe bien, elle pensait
arriver vers minuit ou une heure du matin, répondit Marine.
– Très bien.
Laissons donc aux derniers arrivants le temps de se reposer... Je fixe
donc la réunion avec eux à demain, deux heures de l'après-midi, annonça
James. Vous savez ce qu’il reste à faire d’ici là…»
Japon, Aéroport de
Narita, 27 février 2004, 20h10 (February 27, 11 :10 AM, GMT +9 :00)
Il neigeait à gros
flocons sur tout le Kantô, et le vent soufflait par bourrasque,
paralysant le trafic de l'aéroport international. Les avions n'étaient
plus autorisés à atterrir ni à Narita, ni à Haneda, et étaient désormais
détournés sur le Kansai, Fukuoka ou même Niigata. Par chance, le vol en
provenance de Paris où avaient pris place Ambre, Camus, Angelo et Shura
avait été parmi l'un des derniers à avoir pu atterrir sur le tarmac
glissant et givrant de Narita. Un atterrissage mouvementé et angoissant.
Angelo en avait presque fait ses prières, qui lui étaient venues à
l'esprit sans trop qu'il sache comment.
À présent, Angelo
se trouvait assis sur un des sièges du hall d'arrivée, la tête de Shura
posée sur son épaule droite. Le jeune Espagnol avait été vaincu par une
crise, l'un de ces maudites migraines héritées du rite de résurrection.
Angelo ne put s'empêcher de penser qu'il serait le prochain à en
souffrir et porta son regard sur Camus. Celui-ci était appuyé contre une
vitre, et regardait avec ravissement le spectacle des flocons de neige
dansant sur la scène lumineuse de l'aéroport.
« J’aimerais être
à sa place... Lui au moins, il ne se fait pas de soucis ! » soupira
Angelo.
O
Cinq minutes plus
tard, Ambre refit son apparition, faisant tourner entre ses doigts les
clefs d'une voiture.
« Nous pouvons y
aller !
– Ambre, ne
peut-on pas rester à un hôtel ? Shura n'est vraiment pas en état de se
déplacer ! objecta Angelo.
– Désolée, moi
aussi j'aimerais bien dormir à l'hôtel cette nuit, mais nous devons
rejoindre le quartier général le plus rapidement possible ! » répondit
Ambre.
L’Italien prit un
air renfrogné avant de lâcher sur le ton de la rancune : « Je vois, avec
toi, c’est marche ou crève ! »
Ambre soupira,
consciente qu’elle ne devait pas se laisser entraîner dans une
quelconque dispute avec Angelo, qui serait sans doute sans fin. Le jeune
homme semblait extrêmement buté, peut-être autant qu'elle. Elle n'avait
pas de temps à perdre dans un dialogue de sourds.
« Écoute Angelo,
aux dernières nouvelles, c’est moi qui décide, et vous êtes sous ma
responsabilité. Nous partons dans cinq minutes », répliqua-t-elle d’une
voix calme, mais ferme.
La mâchoire
d’Angelo se crispa tandis que l’azur de ses yeux s’assombrit. Il serra
les poings, regardant Ambre avec colère. Pour la première fois, la jeune
femme comprit que l’Italien n’était pas aussi doux qu’il en avait l’air.
La violence de Masque de Mort était toujours tapie en lui, prête à
resurgir et à se déchaîner à la moindre contrariété. Elle soutint
pourtant son regard, restant sur le qui-vive au cas où Angelo laisserait
parler sa vraie nature.
« Je vois… On ne
peut pas discuter avec toi, c’est ça ? » le jeune homme lâcha finalement
avec mauvaise humeur. « Mi rompe il cazzo questa figlia di buona
madre! Pire qu’une Italienne ! » bougonna-t-il avant de se tourner
vers Shura et l’aider à se relever.
Ambre décida de ne
pas répondre à cette dernière remarque, qu’elle devinait très imagée.
« Au moins, nous n’en sommes pas venus aux mains… Enfin, pas encore »,
se dit-elle en faisant signe à Camus de les suivre.
Japon, Quartier
Général Ermengardis, 27 février 2004, 23h00 (February 27, 2 :00 PM,
GMT +9 :00)
Aiolia se dirigea
vers la porte du salon d'un pas lent, l'air absent. Il ne parvenait pas
à trouver le sommeil. Son retour, le retour des autres chevaliers
d'or... Des milliers de pensées et de questions se bousculaient dans sa
tête, le harcelant jusque dans ses rêves. Dans l'un d'entre eux, il
avait vu Aison, couvert de sang, l'accusant d'être un tueur et un
voleur. Le voleur de son corps. Il s'était réveillé au moment où Aison
lui sautait à la gorge en l'invectivant. Quel affreux cauchemar ! Une
autre fois, il avait vu son frère, Aiolos, qui lui demandait en pleurant
pourquoi lui, il n'avait pas eu la chance de revenir parmi les vivants.
Aiolia avait essayé de lui faire comprendre que ce retour était loin
d'être une chance ; c'était tout d'abord un meurtre, celui d’Aison.
C'était aussi des souffrances. Puis il s'était réveillé en sursaut, des
larmes coulant sur ses joues brûlantes, tenaillé par l'affreux sentiment
d'avoir définitivement perdu son frère.
Le fait qu’Aiolos
n'ait pas eu la grâce de revenir était pour Aiolia le comble de
l’injustice. Pourquoi des criminels comme Saga, Kanon, Aphrodite, et
surtout Shura et Masque de Mort, avaient-ils eu droit à une nouvelle
vie ? Il ne pardonnait pas à ces hommes d'être revenus, d'avoir été
«choisis». Et pas Aiolos.
Aiolia poussa la
porte du Salon Bishamonten, espérant qu'il ne rencontrerait
personne. Surtout pas Kanon, Saga ou Aphrodite.
Le salon était
gigantesque, avec ses cents mètres carrés de moquettes profondes et de
murs tapissés, élégamment couverts de peintures, de photos, ou d’écrans
géants de télévision. Le Grec balaya la pièce du regard, lorsqu'il
aperçut une femme rousse, assise dans l'un des canapés en cuir noir. Son
cœur se mit à battre plus fort, plus intensément.
« Marine... »
Japon, Préfecture
de Gunma, 27 février 2004, 23h05 (February 27, 2 :05 PM, GMT +9 :00)
I
can remember
The very first time I cried
How I wiped my eyes
And buried the pain inside
All of my memories
Good
and bad that's passed...1
En entendant les
paroles de cette chanson, Camus sentit un malaise monter en lui, bien
plus terrible que celui qui le saisissait lorsque les migraines se
déclenchaient ; le malaise de l'âme. « Je
me rappelle, la première fois que j'ai pleuré... J’étais tellement
différent alors »,
se dit-il avec
tristesse. Non ! Il ne fallait pas qu'il se laisse aller à la
mélancolie et sombre de nouveau dans les méandres de ses souvenirs.
Camus décida de se concentrer sur l'appareil de navigation embarquée,
cette petite merveille qu'il savait parfaitement piloter. Un don sans
doute hérité de Gabriel...
« Ambre !
Ralentit ! Il y a un radar à deux kilomètres ! avertit-il.
Ambre le dévisagea
avec étonnement.
« Tu lis le
japonais ?
– Oui, enfin... Je
pense que Gabriel l'avait appris... », se justifia Camus.
Ambre ne put
s'empêcher d'esquisser un sourire.
« Je
vois. »
Do
you even know who you are? 1
Malgré, lui, les
paroles rattrapaient Camus... Il sentit l'émotion lui tenailler la
gorge.
Is
life good to you or is it bad? 1
Japon, Quartier
Général Ermengardis, 27 février 2004, 23h10 (February 27, 2 :10 PM,
GMT +9 :00)
Aiolia s'approcha
doucement de la jeune femme. Marine avait dû l'entendre entrer, car elle
se retourna vers lui. Aiolia ressentit comme un choc : il n'était
toujours pas habitué à la voir sans son masque, ni à contempler ses
magnifiques yeux en amande, son petit nez mutin, ses lèvres charnues et
sensuelles. Ce visage, il l'avait imaginé tant de fois, à chaque fois
différent, le ravissant toujours par sa beauté. Mais tous les visages
qu'il avait imaginés étaient bien loin d'égaler la beauté de Marine.
« Aiolia, que
fais-tu là ? Tu devrais aller te coucher. Tu as besoin de repos. »
Le ton de Marine
était maternel, un peu grondeur, comme si elle avait parlé à un enfant.
« J’ai du mal à
m'endormir. Et toi, Marine, que fais-tu là ? Je croyais ce salon réservé
au «Cercle des chevaliers disparus3 ».
La jeune femme
sourit à l'évocation de ce nom, trouvé par Aldébaran.
« J'attends le
retour de Masque de Mort, Shura et Camus. Ils devraient arriver d'ici à
une heure... » répondit-elle.
Le sourire
d'Aiolia se figea en entendant ces trois noms.
« Oh, comme ça, le
«cercle des chevaliers damnés» sera au complet ! » dit-il avec une
pointe d'ironie.
Cette remarque
sembla choquer Marine.
« Tu ne devrais
pas te laisser aller à la rancœur. Eux aussi sont passés par les mêmes
épreuves que toi, tu sais.
– Je sais. N’en
parlons plus », concéda-t-il, peu enclin à aborder le sujet avec la
jeune femme. Il s’assit à côté d’elle. « Alors, à quelle heure
doivent-ils arriver ?
– Une ou deux
heures du matin. Peut-être plus… Tu ferais mieux d'aller te coucher. Ça
ne sert à rien d'attendre ici. »
Aiolia songea que
c'était effectivement la meilleure solution. Pourtant quelque chose le
poussait à rester là, sans qu’il n’arrive à définir ce qu’était ce
sentiment.
« Non, je reste.
Après tout, ce sont mes anciens pairs, je peux rester pour les
accueillir... Tu as pu les joindre pour savoir où ils sont ?
– Non, le portable
d'Ambre ne répond pas. Je vais réessayer. » Marine sortit son téléphone
portable de la poche de sa veste et composa un numéro. Elle colla
l'appareil contre son oreille pendant de longues secondes, puis entendit
la voix familière du répondeur de la messagerie. « Non, rien à
faire. Elle doit être dans une zone non-couverte par le réseau. »
Japon, Préfecture
de Gunma, 27 février 2004, 23h30 (February 27, 2 :30 PM, GMT +9 :00)
Le temps avait
brusquement changé en quelques minutes et la neige avait fait place à
une pluie torrentielle, alors que le vent soufflait à faire plier les
arbres. Des éclairs parsemaient le ciel noir d'encre.
« Ma parole, c'est
un temps de typhon ! Six mois à l’avance ! » s’étonna Ambre.
Elle avait ralenti
l'allure de la voiture sur cette route de montagne, brusquement
transformée en lit de torrent par les trombes d'eau. A ses cotés, Camus
surveillait le trajet sur le moniteur de la navigation embarquée. A
l'arrière, Shura s'était réveillé, apparemment remis de sa migraine
foudroyante, et contemplait avec Angelo la pluie ruisseler à torrent
contre les vitres.
Un éclair plus
lumineux que les autres lézarda le ciel, et frappa le bas côté de la
route, à quelques mètres de la voiture. Un immense cyprès, foudroyé et
transformé en torche incandescente, s’effondra sur le côté alors que le
bruit de sa chute était couvert par un roulement de tonnerre
assourdissant.
« Accrochez-vous ! » hurla Ambre en freinant à mort pour ne pas percuter
l'obstacle.
Camus s'appuya sur
la console devant lui pour amortir le choc du freinage, tandis qu'a
l'arrière, Angelo étendait son bras devant le buste de Shura pour
l'empêcher de percuter le siège devant lui. La Mercédès chassa
sur le côté avant de s’arrêter parallèle au grand corps végétal
carbonisé dans un crissement de mécanique.
« Ce n’est
vraiment pas passé loin ! » soupira Ambre, appuyant son front contre le
volant.
« Oui, quelques
secondes de plus, et c'était l’accident ! acquiesça Camus. Heureusement
que tu as des bons réflexes. »
La jeune femme ne
répondit pas tout de suite, et releva lentement la tête, se forçant à
respirer plus calmement. On ne distinguait rien au travers du
pare-brise, l’eau ruisselante faisant totalement écran.
« Mais qu’est-ce
que c’est que ce temps ? » s’exclama-t-elle en défaisant sa ceinture de
sécurité. « Bon, ne bougez pas, je vais voir ce qui se passe dehors. »
Elle ouvrit la
portière, et sentit une pluie tiède et poisseuse lui cingler le visage.
L'atmosphère était devenue moite, presque tropicale. Elle se jeta
néanmoins dans la tempête, sentant ses vêtements instantanément trempés
par cette pluie qui ressemblait plus à une pluie de tsuyu2
qu'à celle d'un mois de février. Elle s'approcha de l'arbre, dont les
dernières flammes s'éteignaient en créant de petites fumées noirâtres.
Il barrait complètement la route.
« On ne peut plus
passer ! Il va falloir trouver une autre route ! » lui cria Angelo, qui
venait de la rejoindre dans l'intempérie.
« Qu’est-ce que tu
fais là ? Je t’avais dit de rester dans la voiture. Tu es décidément
réfractaire aux ordres, à ce que je vois » lui rétorqua-t-elle, un peu
exaspérée par la situation.
« Bein quoi, c’est
toi qui es responsable de nous », répondit Angelo d’un air goguenard.
« Il ne faudrait pas qu’il t’arrive malheur… »
Malgré la pluie
qui battait son visage, elle prit quelques secondes pour observer
l’ancien chevalier du Cancer, se demandant si cette petite intervention
était la suite de leur prise de bec de tout à l’heure, ou s’il était
vraiment sincère.
« Je vais mettre
une balise pour prévenir les conducteurs qui emprunteraient
éventuellement cette route ! » annonça-t-elle avant de se diriger vers
l’arrière de la voiture.
Angelo l’attrapa
par le bras, l’empêchant d’aller plus loin.
« Laisse, je vais
le faire. Rentre dans la voiture, j’en ai pour quelques minutes »,
déclara-t-il.
Une fois de plus,
Ambre attacha son regard à celui de l’Italien. Il semblait sincère.
« Puisque tu
insistes, concéda-t-elle. Je vais t’allumer les feux arrière. Tu y
verras quelque chose comme ça. »
Lorsqu'elle
revint dans la voiture, Camus était en train de vérifier la carte
routière de la zone où ils se trouvaient, sous le regard anxieux de
Shura.
« Non, rien, il
n'y a pas d'autre route signalée, annonça-t-il.
– Pourtant, il y
en a une autre là-bas », objecta l’Espagnol.
Il montra du doigt
une petite route, à droite de celle où était arrêtée leur voiture, et
qui partait dans l'épaisse forêt. Un éclair déchira le ciel, éclairant
la route en question : elle semblait praticable, bien que peu
accueillante.
« Étrange tout de
même qu’elle ne soit pas signalée sur la carte », murmura la conductrice
tout en observant le chemin en terre battue. « Mais je crois qu’au point
où nous en sommes, nous n’avons pas le choix ». Elle entrouvrit la
portière et appela : « Angelo ? Tu as fini ? On va repartir. »
O
Angelo s’éloigna
d’une cinquante de mètres de la voiture et s’enfonçant de plus en plus
dans la boue, décida de ne pas aller plus loin.
« Moi et ma grande
gueule, j’aurais mieux fait de me taire et de rester au sec »,
maugréa-t-il pour la forme.
Mais il faisait ça
pour se faire pardonner d’avoir élever la voix au départ de l’aéroport.
Il s’était énervé sur le coup, n’appréciant pas de se faire donner des
ordres par une femme – une réaction typique de Masque de Mort – mais
avait très vite eu mauvaise conscience – ce qui ressemblait plus à
Lorenzo.
« Quand j’aurais
fini d’être tiraillé entre eux deux ! »
Il planta le
triangle de signalisation dans le sol transformé en marécage, et se
redressa, prenant le temps d’observé la forêt environnante. Un nouvel
éclair déchira le ciel, illuminant comme en plein jour l'orée du bois.
Angelo tressaillit en croyant apercevoir une silhouette humaine se
faufiler à vive allure entre les arbres.
« Quoi ?
Serions-nous suivis ? » se demanda-t-il à voix haute.
Il passa sa main
sur son visage et la porta à ses yeux, pour faire écran. Un nouvel
éclair zigzagua dans le ciel avant de s’abattre un peu plus loin dans la
forteresse végétale. Il illumina de nouveau les abords de la forêt, qui
étaient absolument vides de toute présence humaine.
« J’ai du rêvé,
conclut-il.
–Angelo !
entendit-il Ambre l’appeler.
– J’arrive. »
Il se hâta tant
bien que mal jusqu’à la voiture et s’engouffra trempée à l’arrière de
celle-ci.
« Tu en as mis du
temps. Y avait-il un problème ? » lui demanda Ambre en l’observant à
travers son rétroviseur.
« Non, rien. Le
sol était glissant, c’est tout », répondit-il en secouant la tête.
Ambre remit le
moteur en route, et engagea la voiture dans le chemin, en roulant
presque au pas. Angelo appuya son front contre la vitre de la voiture,
et observa le paysage noyé sous les trombes d'eau. Une fois de plus, il
eut l’impression qu’une ombre se déplaçait furtivement à travers le
sous-bois, suivant leur véhicule.
Japon, Quartier
Général Ermengardis, 27 février 2004, 23h35 (February 27, 2 :35 PM,
GMT +9 :00)
Aphrodite poussa
discrètement la porte du salon.
« Euh, puis-je
entrer ? » demanda t’il presque timidement en voyant Marine et Aiolia
qui discutaient.
« Oui. Bien sûr.
Mais que fais-tu là ? Tu dois être fatigué après ce long voyage... »
l'interrogea Marine, sur le même ton maternel qu'elle avait eu pour
Aiolia. Ce qui agaça fortement ce dernier : il aurait aimé un peu plus
d’exclusivité dans sa gentillesse.
« Sorrente m'a dit
que Camus, Shura et Masque de Mort arrivaient ce soir. Alors, je suis
venu les attendre... »
« Le cercle des
chevaliers damnés... Et je suis sûr que Saga ne va pas tarder à pointer
le bout de son nez ! »
se dit Aiolia, sentant son irritation grandir de seconde en seconde. Il
regarda Aphrodite et vit avec surprise que celui-ci n'était pas
maquillé. Il avait d'ailleurs une allure très masculine ce soir-là, avec
son pull à col roulé bleu foncé et son pantalon noir. Il portait une
grosse montre au poignet, indéniablement taillée pour un homme.
« Tiens donc,
la chochotte changerait-elle de bord ? »
se demanda Aiolia, étonné de la méchanceté de sa propre remarque. Il
glissa un œil dans la direction opposée à Aphrodite, et son regard
rencontra la poupée japonaise sous cloche en verre, posée sur la fausse
cheminée en marbre. Il sentit un frisson lui parcourir le dos en voyant
les yeux de porcelaine fixés sur lui, presque accusateurs.
« Enfin, je
ne pensais pas vraiment ce que je disais ! »
ajouta Aiolia
mentalement.
Japon, Préfecture
de Gunma, 27 février 2004, 23h45 (February 27, 2 :45 PM, GMT +9 :00)
Ambre engagea
prudemment la S 600 dans un petit chemin assez boueux et passablement
défoncé. Camus surveillait le moniteur de la navigation embarquée, et
jetais des coups d’œil inquiets à travers la vitre, à la recherche d'un
autre chemin ou d'une trace de civilisation. A l'arrière, Shura et
Angelo en faisaient de même.
« On ne va jamais
se sortir de ce bourbier. On n'y voit goutte dans ces bois ! » Ambre
tira son téléphone de la poche de sa veste et le tendit à Camus.
« Tiens, tu peux téléphoner au QG ? Leur dire que l'on va arriver en
retard...
– Oui, quel est le
numéro ?
– Cherche par le
nom : Umezono. Marine Umezono... Par contre j'ai rentré le nom en
caractères japonais... »
Camus tapotait sur
les minuscules boutons du téléphone, faisant défiler les pages du
répertoire téléphonique.
« Umezono... Avec
les caractères de la prune et du jardin, c'est ça... ?
– C'est cela... »
répondit Ambre, impressionnée par sa connaissance de la langue
japonaise.
Camus repéra le
nom et s'empressa de composer le numéro. Il porta l'appareil à son
oreille, et fronça les sourcils.
« Qu'est-ce qu'il
y a?
– Bizarre... Ton
téléphone doit être en dérangement... J'entends des grésillements. »
Un éclair lézarda
le ciel noir, éclairant le bois.
« Regardez, on
dirait un bâtiment ! » s’exclama Angelo en passant la tête entre les
deux sièges avant. Il pointa son doigt droit devant lui, indiquant une
masse sombre à l'horizon. Un autre éclair foudroya le bois, éclairant
comme en plein jour le paysage. La silhouette d'une grande bâtisse
traditionnelle japonaise se dévoila.
« Civilisation en
vue ! » s’écria Ambre, qui appuya sur l'accélérateur.
La S 600 cahota
sur le chemin de terre, se rapprochant à plus vive allure de la bâtisse.
Ses phares éclairèrent progressivement la cour, puis le perron et la
façade.
« Regardez, il y a
quelqu’un ! cria Shura.
– Et qui nous fait
des signes avec une lanterne ! » acquiesça Camus.
O
« Arigato
Gozaimasu ! »
Ambre inclina avec
souplesse le buste, imitée par Camus, qui avait pris place à côté
d’elle. Shura et Angelo se regardèrent, puis les imitèrent un peu
gauchement. Ils se gardèrent bien d’émettre un son, ne comprenant
fichtrement rien au japonais.
« Domo...
Domo... Soyez les bienvenus dans cette modeste demeure ! » leur
répondit la vieille femme.
Elle joignit ses
mains devant elles et s'inclina profondément, son front touchant presque
ses phalanges.
O
« Ca va durer
longtemps ? » marmonna Shura, légèrement impatient et inconfortablement
assis en tailleur. Il commençait à avoir des fourmis dans les jambes...
De plus, il n'avait aucune envie de boire le thé qu'on lui avait servi,
le trouvant un peu âpre au goût.
Il arrêta son
regard sur les cinq jeunes femmes qui se trouvaient derrière la vieille
sorcière. Shura trouva qu'elles se ressemblaient un peu toutes, avec
leurs chignons parfaits, leurs yeux en amande, et leurs kimono
sombres. Les cinq jeunes filles pouffaient de rire derrière leur mère,
en les regardant, lui et Angelo. Shura leva une main, et leur fit un
signe d'un sourire charmeur. Et reçut un formidable cou de coude dans
les côtes de la part d'Angelo, qui lui fit signe de se tenir tranquille.
« Oh ! Tu ne vas
pas jouer les saintes nitouches tout de même ! Pas toi, Angelo ! »
L’Italien se
contenta de hausser les épaules et lui fit à nouveau signe de se taire.
Camus s'était sans doute aperçu de leur manège : il se retourna et
adressa un regard sévère à ses deux compagnons. Angelo et Shura
baissèrent la tête, contrits.
O
Camus reporta son
attention sur la conversation qu'Ambre menait avec la vieille femme, en
japonais, toujours sous le coup de la surprise de comprendre, parler et
lire cette langue qu'il n'avait jamais étudiée.
« Où sommes-nous
exactement ? demanda Ambre.
– Vous vous
trouvez dans la ville de Minakami, dans un lieu appelé Onimura. »
Ambre et Camus se
regardèrent, surpris, et surtout gênés par ce nom.
« Euh, Onimura...
Ca ne veut pas dire "Village des démons" ? glissa Camus.
– Oui, c'est un
nom qui est hérité d'une vieille légende datant de l'époque féodale.
Rien de bien intéressant... » La vieille femme se mit à rire.
« D'ailleurs, il n'y a pas de démons ici, reprit-elle, uniquement moi et
mes filles. Nous sommes civilisées, vous savez. Nous avons la
télévision, le téléphone, et même Internet ! »
Elle se mit à rire
de nouveau, cachant mal sa nervosité. Derrière elle, les cinq filles
chahutaient de plus belle. En effet, Angelo avait enfin daigné leur
faire un petit signe de la main.
« Le téléphone...
Est-ce que je pourrais passer un coup de fil ? demanda Ambre.
– Mais bien sûr...
Tout ce que vous voudrez. Vous êtes nos invités, et non des
prisonniers. »
1.
Paroles de "Lonely Girl", extrait de «Missundaztood », Pink, Arista
2001.
2.
Tsuyu: Saison des pluies, en japonais. S'étend de mi-juin à
mi-juillet au Japon. Se caractérise par de fortes précipitations, une
forte chaleur et un fort degré d'humidité.
Chapitre
6
/ Chapitre 8
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