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États-Unis,
Aéroport JFK New York, 26 février 2004, 9h00 (February 26, 4:00 PM
GMT -7 :00)
Milo suivait le
lieutenant de police Helen Meltz le mieux qu'il pouvait à travers la
foule dense de l'aéroport. Ils étaient partis la veille à presque minuit
de Los Angeles, et étaient arrivés vers six heures du matin à JFK. Ils
avaient tué deux heures dans un café, à discuter de tout et de rien.
Helen était une
femme assez renfermée sur elle-même au premier abord, et Milo en avait
été gêné. Elle avait été affectée à sa surveillance dès son arrivée à
l'hôpital, et avait passé de longues heures, assise sur une chaise ou
appuyée le dos au mur, à le veiller. Au début, ils ne s'étaient
pratiquement pas parlé. Un jour, Milo avait rompu le silence, et avait
entamé la conversation. Ils avaient discuté ainsi toute une journée, et
se connaissaient presque comme des amis de longue date quand la nuit
tomba.
Milo plaignait
Helen de tout son cœur. Cette femme policière près de la quarantaine
avait joint l’Ordre d’Ermengardis dans un seul et unique but, qui
désormais régissait son existence : retrouver le démon qui avait
assassiné son mari et sa fille. Et elle cherchait toujours. Il aurait
bien volontiers offert de l’épauler dans ses recherches – voire la
consoler – mais leurs routes devaient se séparer. L’Ordre d’Ermengardis
exigeait sa présence à son quartier général. Le motif échappait à Milo,
ainsi que bon nombre d’autres sujets, à commencer par les raisons de sa
résurrection et la disparition de son cosmos. C’est pourquoi il s’était
résigné à obéir et à partir pour le Japon, dans l’espoir d’y trouver des
réponses.
Milo et Helen
s'approchèrent de la banque d'enregistrement numéro 18, point de
rendez-vous confirmé cinq minutes plus tôt par téléphone à Helen. Milo
sentit une nouvelle migraine le lancer, et porta la main à son front.
« Tu as encore
mal ? lui demanda sa compagne de voyage.
– Toujours la même
chose... »
Milo lui sourit,
pour ne pas l'inquiéter davantage, avant de se lancer. Sa main caressa
la joue de la jeune femme, avant de tracer ses lèvres du bout des
doigts. Les yeux d’Helen brillèrent d’une façon qu’il n’avait jamais vue
jusqu’auparavant : était-ce du trouble, de la joie ou du désir ? Milo
opta pour la dernière réponse et pressa ses lèvres contre celles de la
policière. Celle-ci sembla hésiter un peu, avant de céder à son avance.
Caressant son cou et son visage d’une main experte, Milo lui offrit ce
dont il rêvait depuis longtemps : un baiser passionné.
« Bien, je suis
rassurée », balbutia-t-elle une fois que reprenant leurs esprits, ils
s’éloignèrent l’un de l’autre. « Tu vas bien, à ce que je vois.
–Oui, très bien…
Grâce à toi. Helen, est-ce-que- ? »
Milo allait lui
demander si elle acceptait de rester en contact lorsque son regard fut
soudain attiré par deux hommes qui discutaient gaiement près du point de
rendez-vous. L'un d'eux, aux cheveux blonds et légèrement bouclés, lui
tournait le dos et tenait son interlocuteur par un poignet, qu'il
secouait joyeusement au rythme de la conversation. Celui-ci avait de
longs cheveux châtain clair, lisses, retombant un peu au-dessus de ses
épaules. Milo s'arrêta en roulant des yeux ronds. Des images se
bousculèrent dans sa tête.
« Les
temples... Les armures... Mes frères d’armes… » Il
sentit sa tête tourner alors qu’une image devenait plus insistante.
« Camus. »
L'homme aux
cheveux lisses prit un air effaré en le voyant, et fit signe au
blondinet bouclé de se retourner. La surprise de Milo atteint son comble
lorsqu'il reconnut le visage d'éphèbe à la beauté quasi-féminine.
Milo, Aphrodite et
Mü venaient de s'apercevoir dans la foule de l'aéroport J.F.K. de New
York.
France, Paris,
Aéroport Roissy Charles de Gaulle, 26 février 2004, 19h30 (February
26, 5 :30 PM, GMT+2 :00)
Ambre reposa
brusquement son journal sur la banquette de la salle d'attente,
visiblement énervée. Shura, Camus et Angelo, qui chuchotaient à voix
basse, sursautèrent.
« Là ! Ils
exagèrent ! Ça fait deux heures qu'on aurait dû décoller, et on ne nous
dit encore rien sur ce qui se passe ! » explosa Ambre. Elle jeta un
regard contrarié à ses trois compagnons de voyage, puis se ravisa
lorsqu’elle vit leur air surpris. « Désolée… Mais je ne supporte plus
cette attente, s’excusa-t-elle, je vais voir si on peut nous trouver des
places sur d’autres compagnies. »
Elle se dirigea
d'un pas furieux vers une hôtesse d'accueil qui semblait somnoler sur
son siège.
« Quel sale
caractère ! commenta Shura.
– Pas commode ! »
Angelo grimaça et secoua la tête. « Jolie, avec tout ce qu’il faut là ou
il faut », ajouta-t-il, renforçant son assertion par la gestuelle,
« mais elle a un caractère de chien.
– Arrêtez de
parler d’elle comme çà, elle est adorable ! s’insurgea Camus. Je ne
sais pas ce que je serais devenu sans elle à mes côtés. »
Shura et Angelo le
regardèrent avec incrédulité avant de se pousser du coude comme deux
gamins.
« Non, mais
écoutez-moi ça, le cœur de glace en pince pour la belle rousse, se moqua
l’Italien.
– Ca sent la
fin de l’époque glacière ! renchérit Shura.
Les deux Latins
partirent dans un grand éclat de rire commun tandis que Camus prenait
une expression peinée.
« Oui, j'ai
tellement changé que je n'arrive plus à me reconnaître moi-même »,
murmura-t-il avec tristesse.
L'hilarité de
Shura et Angelo s'éteignit brusquement.
« Moi aussi Camus.
Je crois que je ne sais plus trop qui je suis...» confessa Shura.
O
Bouillant
d’impatience, Ambre se posta devant l’hôtesse, la toisant d’un air
sévère.
« Oui, vous
désirez ? » demanda la jeune femme d’une voix hésitante.
« Je voudrais
savoir s’il y a d’autres vols pour Tokyo et essayer de changer nos
places », Ambre expliqua de mauvaise grâce. « Il est hors de question
que je continue à attendre.
– Mais vous avez
déjà fait le check-in sur notre compagnie. Je ne peux donc pas faire
d’échange ni supprimer la réservation. C’est verrouillé
informatiquement. »
Ambre jeta un
regard furieux à l’hôtesse, qui se recroquevilla sur son siège.
Comprenant qu’elle n’obtiendrait rien de cette oie, elle décida
d’abandonner. Elle avait de toute façon d’autres moyens à disposition
pour en venir à ses fins.
Se retirant dans
une salle d’attente vide, elle s’empara de son téléphone portable, et
appela celle qui pouvait peut-être débloquer la situation.
« Shina, j’ai un
problème : nous sommes coincés à l’aéroport Charles de Gaulle. L’avion
est en panne à ce qu’on dirait. Tu ne peux pas essayer de faire pression
sur James ou Eleny pour qu’ils demandent à leurs téchos de
bidouiller dans le système informatique des compagnies aériennes et nous
trouver quatre places sur un autre vol ?
–Non je ne vais
pas lui demander ça, car je suis certaine de sa réponse, qui sera
négative. Tu sais très bien qu’ils ne veulent pas faire ce genre de
manipulation. »
Ambre poussa un
long soupir et se mit à taper du pied, s’assurant qu’elle le faisait
assez bruyamment pour que son interlocutrice l’entende.
« Donc… nous
sommes bel et bien coincés ici », répliqua-t-elle d’un ton contrarié.
« Tu peux annuler le petit tour en hélicoptère dans ce cas-là…
– Je ferai en
sorte qu’une voiture vous attende à l’aéroport. »
La jeune Française
réprima son envie de se plaindre haut et fort. Mais tout comme leur
dernier appel, quelque chose dans la voix de sa supérieure lui indiquait
qu’il y avait un problème.
« Que se
passe-t-il, Shina ? Cela fait deux fois que nous discutons, deux fois
que je sens qu’il y a quelque chose qui cloche… Vas-tu me dire ce qu’il
se passe ? »
Un long soupir fut
la première réponse qu’elle obtint.
« Je crois que
c’est une monumentale erreur que de les rapatrier tous ensemble.
– Mais pourquoi ?
Ils n’étaient pas frères d’armes ?
–
C’est beaucoup plus compliqué que cela. Oui, les Chevaliers d’or étaient
des frères d’armes, et ils se sont battus jusqu’à leur dernier souffle
contre les armées d’Hadès, ne reculant devant aucun sacrifice. Ces
hommes extraordinaires, faisant face à des circonstances
extraordinaires, étaient capables de miracles. Mais ils ne sont pas
faits pour cohabiter ensemble, et encore moins pour vivre une vie
normale. »
Ambre jeta un
regard aux trois hommes qu’elle escortait jusqu’au quartier général de
l’Ordre. Ceux-ci discutaient toujours, un peu plus calmement
qu’auparavant certes, mais ils semblaient bien s’entendre.
« J’ai vraiment du
mal à te croire, Shina.
–
Peu d’entre eux vivaient effectivement au Sanctuaire, et ils ne se
réunissaient qu’à la demande du Pope. Si certains avaient tissé dans
l’enfance des liens d’amitié – comme Angelo et Shura, ou Camus et Milo –
ils s’étaient distendus avec le temps. Certains se détestaient même
cordialement. Je ne sais pas ce que cela va donner lorsqu’ils se
retrouveront tous ensemble, à cohabiter sous le même toit. Je crains que
la mésentente ne règne, voir pire.»
Les deux femmes
restèrent silencieuses durant une bonne minute, jusqu’à ce qu’Ambre se
décidât à le rompre.
« Honnêtement, je
ne pense pas que ce soit à toi ou à moi d’en juger. James et Eleny
aviseront.
–
C’est certain. J’espère qu’ils prendront les bonnes décisions,
Shina
acquiesça-t-elle d’une voix un peu moins morne.
– Bon, je te
laisse, je vais essayer de me débrouiller autrement ! »
Ambre raccrocha,
son regard toujours rivé sur Angelo, Shura et Camus. Se pouvait-il que
Shina dise la vérité ? Si tel était le cas, sa tâche risquait de se
compliquer considérablement.
« En attendant, il
faut que je règle ce problème d’avion ! » décréta-t-elle en composant un
numéro qu’elle seule connaissait. « Petite sœur ? » demanda-t-elle
lorsque son interlocutrice décrocha.
« Que se
passe-t-il ? Je croyais que nous devions limiter nos communications…
– Oui, mais j’ai
besoin de ton aide pour me trouver des places sur un vol pour le Japon
dans les plus brefs délais, rétorqua Ambre.
– Pourquoi,
l’Ordre d’Ermengardis ne peut pas le faire ?
– Tu sais,
toujours le même blabla : se montrer discret, pas de passe-droit,
respecter la loi… » La jeune femme repoussa le concept d’un geste excédé
de la main. « Bref, j’ai besoin de toi pour me sortir de cette impasse.
– Je vois… ça
devrait nous prendre quelques minutes pour hacker le système de
réservation sans être repérés. Et les chevaliers que tu ramènes à
l’Ordre, qu’est-ce que tu en penses ? Peuvent-ils être utiles à notre
cause ? »
Ambre fit la moue
à cette question.
« Je ne sais pas,
mon avis est mitigé. Shina a mis le doute dans mon esprit, et je ne suis
plus certaine qu’ils nous soient d’une grande utilité, répondit-elle. On
verra ça une fois au Japon.
– Tiens-moi au
courant sur ce point. En attendant, je vous trouve des places sur un
prochain vol. Je te rappelle pour te donner les détails et on effectue
le swap… »
Ambre tourna son
téléphone nerveusement dans ses mains, son regard une nouvelle fois
scrutant les trois hommes. Oui, allaient-ils lui être utiles, ou comme
Shina le craignait, leurs retrouvailles n’engendreraient-elles que des
problèmes ?
Vol AA167, quelque
part au-dessus de l'Alaska (February 26, 6:00 PM, GMT -7 :00)
Milo inclina son
siège et s’installa plus confortablement, avant de poser un regard amusé
sur son voisin. Mü lisait attentivement une édition du Times
International, ignorant de l’attention dont il était l’objet.
« Ah bon sang,
je suis content de le revoir celui-là ! »
se dit-il en se souriant à lui-même. « Toujours le même. Enfin, à
part qu’il a des sourcils maintenant… »
Il n’avait jamais
été un proche du chevalier du Bélier au Sanctuaire, les absences longues
et répétées de Mü rendant les occasions de le côtoyer extrêmement rares.
Il admirait toutefois la capacité de Mü à rester calme et réfléchi en
toute circonstance, sans être aussi pédant que Shaka. Le Tibétain était
en fait tout à fait son contraire, ce qui ne l’empêchait pas d’éprouver
de la sympathie pour lui.
Sympathie qu’il
était loin de ressentir pour Aphrodite.
Glissant un regard
en coin, Milo vit que l’éphèbe s’était absorbé dans un film, et nota
avec amusement qu’il s’agissait d’un dessin animé dont le héros était un
poisson-clown.
« La poiscaille
aurait-elle de la nostalgie ? »
Non, décidément,
il avait du mal avec celui-là, qu’il mettait dans le même panier que
Masque de Mort ; celui des rebuts du Sanctuaire. Il n’était pas tant
révolté par leur obéissance à Saga dans son coup d’État, mais par leur
comportement qu’il qualifiait de psychopathe : Aphrodite sacralisait la
beauté plus que la déesse Athéna, tandis que Masque de Mort abusait de
ses pouvoirs pour satisfaire ses pulsions assassines. Et le fait que ces
deux là se soient joints à eux pour détruire le Mur des Lamentations ne
changerait rien à l’opinion que Milo avait d’eux. Il était même
incapable d’éprouver de la compassion en voyant la profonde cicatrice
qui défigurait une partie du beau visage d’Aphrodite.
Milo soupira, et
décida de s’éloigner de ces sombres pensées. Il entrouvrit le hublot et
fut aveuglé par le scintillement sur l’immensité bleue qui s’étendait à
perte de vue. « L'océan ? Mais lequel ? »
Milo
tentait de se remémorer sa géographie lorsqu'un gémissement attira son
attention. Il tourna la tête, et s’aperçut que Mü avait interrompu sa
lecture. Ses traits étaient désormais crispés par la douleur. Milo
s'approcha de lui et le secoua légèrement.
« Mü... Que se
passe-t-il? »
Le Tibétain porta
la main à ses tempes et grimaça.
« Cette douleur !
C’est revenu… Je pensais pourtant que c’était terminé ! »
Il se mit à
secouer la tête, et des larmes roulèrent sur ses joues. Milo le prit
dans ses bras, tentant de le calmer.
« Ça va passer. Du
calme Mü.
Take
it easy. Everything gonna be alright! »
Milo sursauta en
écoutant ses propres paroles. Les mots en anglais lui étaient venus
naturellement, alors qu’il n'avait jamais étudié la langue de
Shakespeare.
« Keleus?
Est-ce que son âme continuerait à vivre en moi ? »
Grèce, Sanctuaire
Terrestre, 26 février 2004, 20h20 (February 26, 6 :20 PM, GMT +2 :00)
Palais
d’Élision
Glaucus regardait
le paysage plongé dans l'obscurité, assis sur le rebord de l’une des
fenêtres de l'appartement que Perséphone avait mis à leur disposition.
Leur cachot de luxe, en réalité. Pour le centurion, il n'y avait aucun
doute : Ishara et lui-même étaient plus des prisonniers que des invités.
« Neuf heures
du soir... »
L'heure à laquelle
les vampires sortent de leur cachette, la faim tenaillant leurs veines
et leur gorge. Glaucus ferma les yeux. Il se revit, marchant avec ses
compagnons dans le crépuscule, prêts à fondre sur un village et ses
habitants. Où était-ce déjà ? Il se remémora que c’était en France, peu
avant qu'ils n'atteignent Paris. C’était il y a presque neuf cents
ans... L’époque bénie où Marius, Deianeira, Ishara, Adorjàn, Lôrinc,
Lùitgard, Amalric et lui-même étaient craints et respectés des humains.
Ils étaient pour eux comme des dieux, ayant droit de vie ou de mort sur
leurs sujets.
Glaucus rouvrit
les yeux. Son regard se posa instantanément sur Ishara, qui dormait sur
un triclinium, près de la statue d'Amalric. Elle s'était endormie là, un
sourire aux lèvres, tout près de celui qu'elle aimait, et qu'elle ne
cesserait sans doute jamais de vénérer. Glaucus se jura une fois de plus
qu'il ne la laisserait pas ainsi, prisonnière de Perséphone et de la
malédiction d’Adalbert. Mais avant de quitter ces lieux avec Ishara et
Amalric, il devait découvrir qui les avait tirés de leur sommeil.
Glaucus faisait entièrement confiance à ses sens aiguisés de vampire, et
ceux-ci lui indiquaient que quelque part en ce temple, se trouvait un de
ces congénères, presque aussi puissant que lui. Une créature de la nuit
au côté de laquelle il avait déjà combattu...
« S’agirait-il
de Marius ? »
Glaucus jeta un
dernier regard à Ishara, puis sortit discrètement de la pièce. Le
couloir était sombre, à peine éclairé par de fantomatiques torches.
« Que la chasse
commence ! »
France, Paris,
Aéroport Roissy Charles de Gaulle, 26 février 2004, 20h30 (February
26, 6 :30 PM, GMT+2 :00)
« Encore une heure
à attendre... Enfin, on ne s’en tire pas trop mal ! » ronchonna Ambre.
Une avarie du
premier avion avait causé son retour irrémédiable en hangar. Un problème
qui ne la regardait plus, étant donné qu’ils étaient programmés pour
autre vol qui décollerait dans une heure.
« Pff ! Pas grâce
à l’Ordre d’Ermengardis ! »
Ambre se plongea
de nouveau dans l’observation de ses compagnons de voyage. Shura
s'était assoupi, les bras croisés sur la poitrine, la tête appuyée sur
le rebord de la banquette. A ses côtés, Angelo s’était fait un oreiller
de son manteau et dormait en chien de fusil, tel un gamin épuisé après
une trop longue journée.
Ambre avait été
agréablement surprise en rencontrant les deux hommes. Elle avait étudié
très attentivement leur dossier, et avait d'abord craint le pire. Shura
y était décrit comme un fanatique, un asocial et un agressif à l’orgueil
démesuré. Contre toute attente, il se révélait être un homme poli, ni
trop froid, ni trop chaleureux, un peu distant car engagé sur un terrain
inconnu. De surcroît, il était assez calme. Mais elle avait été encore
plus surprise par Angelo. Son dossier parlait d'un être violent,
pervers, réfractaire à l'autorité et surtout, dépourvu de principes
moraux. Un vrai sadique. Pour l’instant, Angelo semblait être plutôt
droit, sensible et respectueux. Cachait-il la vraie nature de Masque de
Mort, ou celle-ci s’était-elle partiellement envolée ?
Ambre pensait
connaître une partie de la réponse : c’était l’un des effets du
« rituel ».
Il n'existait
aucun texte écrit sur le rituel babylonien que ces trois hommes avaient
subi. Il y en avait par contre plus sur les tourments que les "patients"
devaient endurer par la suite. James lui avait d'ailleurs fait parvenir
toutes les informations disponibles sur le sujet, et elle savait à peu
près à quoi s'en tenir. Ce rituel avait été instauré durant les derniers
siècles de Babylone, imaginé par des grands prêtres décadents qui
cherchaient le secret de la vie éternelle. C’était un moyen pour eux de
s'assurer de toujours être dans un corps jeune et fort.
La cérémonie
nécessitait de chasser l'âme du receveur de son corps, avant d'y
enfermer une autre. Le revers de la médaille était non négligeable :
l'âme chassée ne l'était jamais totalement. Les ressuscités devaient
affronter d'affreuses douleurs cérébrales, la folie ou un dédoublement
de personnalité. Ils pouvaient être en proie à des hallucinations, leur
donnant l'impression de revivre les souvenirs de l'être dont ils avaient
pris la place. Il ne faisait aucun doute qu'Angelo et Shura étaient
atteints de certains de ces symptômes.
Camus, lui,
semblait souffrir d'un plus grand mal. Si la froideur et l’indifférence
dont il faisait preuve rappelaient les traits de caractère du Seigneur
du Verseau, Ambre penchait plus pour de l’autisme.
Elle le rejoignit
près de la borne d'enregistrement. Le Français était resté là depuis
près d'une heure, à observer le va-et-vient des avions dans le ciel
froid de Paris.
« Camus ? »
Il ne répondit
pas. Ambre s'arrêta à côté de lui et admira son beau profil éclairé
faiblement par le clair de lune. « On
dirait une statue », songea-t-elle
avant de s’arracher à sa contemplation. « Camus ! » appela-t-elle avec
insistance.
Le jeune homme
battit des paupières et lui jeta un regard étonné.
« Oui, qu'est-ce
qu'il y a ? On embarque bientôt ? » demanda-t-il d’une voix lointaine.
Ambre soupira et
lui fit non de la tête.
« Viens donc
t'asseoir... Il reste encore une bonne heure d'attente. »
Grèce, Sanctuaire
Terrestre, 26 février 2004, 21h00 (February 26, 7:00 PM, GMT +2:00)
Glaucus marchait
depuis plusieurs minutes dans ce temple plongé dans l'obscurité. La
demeure de Perséphone était la seule de tout le Sanctuaire où aucune
lumière ne brillait.
« Le temple du
Maître des Morts, Hadès. »
Le vampire sourit
presque à l'évocation de ce nom : le Maître des Morts avait toujours été
totalement impuissant face aux morts-vivants qu'ils étaient, Marius et
les siens.
Un rayon de
lumière et des rires le tirèrent de ses réflexions, et brusquement,
l'aura froide du vampire lui parvint. Glaucus fronça les sourcils :
celui qu'il cherchait était là, à deux pas de lui, dans cette salle d’où
provenait une lueur fantomatique. Il s'approcha à pas feutrés, poussa
légèrement la porte entrebâillée et se glissa sans bruit derrière une
colonne, puis une autre. S'approchant discrètement du centre de ce qui
ressemblait à des appartements privés, il s'immobilisa près d’une
imposante statue représentant le dieu Hadès et jeta un coup d’œil à la
pièce. Un énorme bassin occupait la moitié de la superficie, entouré
d'une sorte de gradins. Une porte en marbre se découpait dans le mur,
donnant certainement sur des alcôves.
Glaucus se piqua
de curiosité pour le bassin, et plus particulièrement, sur son
occupante. Une femme était assise sur une des marches, aux trois quarts
immergée dans l'eau, les bras posés sur le rebord. Elle avait penché la
tête en arrière, ses longs cheveux châtain blond ondulant autour d'elle.
Ses rires avaient cédé la place à de petits gémissements de plaisir. Le
centurion se concentra pour vérifier si cette aura froide, presque
oppressante, provenait de la femme. Mais il n’en était rien : elle
émanait de quelqu'un d'autre, qui était tout près d'elle. Glaucus
regarda de nouveau le bassin, et vit une forme humaine flotter sous
l'eau. L'amant se trouvait totalement immergé, et se livrait à de
savantes caresses subaquatiques. Glaucus quitta sa cachette pour
rejoindre une autre colonne et ainsi se rapprocher du théâtre des ébats
amoureux. Il voulait découvrir le visage de ce vampire dont il ne
manquerait certainement pas de retrouver le nom.
Il n'eut pas
longtemps à attendre. Le mystérieux amant apparut dans une gerbe
d'écume, rejetant sa chevelure en arrière dans un gracieux mouvement de
buste. Il était de haute taille, le corps robuste et le dos marqué de
plusieurs cicatrices, dont la plus grande partait de l’omoplate gauche
pour mourir sur son flanc droit. L'homme lui tournait le dos, et cachait
presque la femme à la vision de Glaucus. Pourtant, il parvint à
distinguer ses traits lorsque celle-ci releva la tête, et regarda avec
ravissement son partenaire revenir à la surface de l'eau.
« Perséphone ! »
Glaucus, allongea le cou, un sourire ironique aux lèvres. « J'aimerais
décidément bien connaître l'identité du mort-vivant qui a osé séduire
l'épouse du Dieu des Enfers... Il a une certaine dose d'humour… ou
d’inconscience ! »
A deux pas de lui,
l'homme avait saisi Perséphone par la taille, et la tenait fermement
enlacée contre lui. Celle-ci avait passé ses bras autour du cou, et
avait penché sa tête sur une des puissantes épaules, noyée d'extase dans
la chevelure brun roux.
« Maintenant,
retourne-toi ! »
Comme s'il
obéissait à cette muette injonction, le vampire releva brusquement la
tête puis se tourna légèrement, restant de profil et dans l’ombre.
Glaucus se recula dans la pénombre créée par la colonne, tout en étirant
le cou pour essayer de voir le visage. Peine perdue... L'homme reporta
son attention sur Perséphone, qu'il prit dans ses bras. Il sortit du
bassin et se dirigea vers la porte en marbre, et les appartements où ils
pourraient poursuivre leurs ébats.
La porte se
referma derrière eux, plongeant la pièce dans l'obscurité.
Glaucus frappa
rageusement la colonne de son poing. Le vampire ne s'était pas retourné,
mais ce n'était que partie remise... La nuit prochaine, il découvrirait
son identité.
Vol AA167, quelque
part au-dessus de l'Alaska (February 26, 8:30 PM, GMT -7:00)
Cela faisait
plusieurs heures que Mü s'était apaisé. Sa crise était passée, et il
dormait paisiblement dans son siège. Milo, lui, ne parvenait ni à
s’assoupir, ni même à se calmer. Il se leva, et s'approcha d'Aphrodite,
toujours absorbé dans un film. Il n’avait pas vraiment envie de lui
adresser la parole, mais il y avait un point qu’il voulait vérifier.
Aphrodite enleva
ses écouteurs à son approche.
« Milo,
tiens-donc, tu t’es enfin décidé à t’apercevoir que j’existais ? »
demanda-t-il sur un ton sarcastique.
Le Grec se mordit
la lèvre, songeant ô combien il avait envie d’envoyer une beigne à
« cette petite tapette ».
« Ou alors… Tu
m’en veux parce que ton amie semblait bien m’apprécier, hum ? » ajouta
Aphrodite avant de le gratifier d’un parfait sourire de tombeur. « Je te
comprends : elle est fort jolie pour son âge… »
Milo eut toutes
les peines du monde à ne pas serrer les poings alors qu’il revit cette
scène – affreuse et surréaliste – se dérouler devant ses yeux :
Aphrodite faisant un baisemain à Helen, avant de lui faire un numéro de
charme à peine dissimulé, obtenant dans la foulée ses coordonnées. La
policière avait rougi comme une jeune fille et Milo s’était senti
consumé par la jalousie tandis que son égo de dragueur invétéré volait
en éclat.
« Il va finir
par l’avoir, sa mornifle, ce petit gigolo… Mince alors ! Il est censé
être homo !»
gronda-t-il
intérieurement avant de répondre à contrecœur :
« J’ai une
question à te poser.
– Ah bon, je ne
savais pas que mon opinion t’intéressait…
–
Garde tes piques pour toi et réponds-moi : est-ce que tu es sujet à des
violents maux de tête depuis que tu t’es réveillé ? » interrogea Milo.
Aphrodite étouffa
un petit rire faussement amusé, ce qui tapa un peu plus sur les nerfs du
Grec.
« Je suppose que
tu veux parler de ces migraines infernales qui sont si violentes que
j’en tombe à genoux et me mets à pleurer ? susurra l’éphèbe. Eh bien
oui, cela m’arrive souvent… au moins une fois par jour. Il m’arrive
aussi parfois d’entendre la voix de Garn Olgers, ou de le voir en
rêve. »
Cet aveu calma en
quelque sorte l’agacement de Milo.
« Je vois. Donc
c’est pareil pour toi aussi. » Le regard du Grec se tourna vers la femme
qui était assise à quelques mètres d’eux, absorbée dans la lecture d'un
rapport sur son ordinateur. La guide envoyée par Ermengardis : Marine,
l'ancien chevalier d'argent de l’aigle. « Tu n’as pas envie de lui poser
quelques questions ?
– Tu veux dire...
lui demander ce qu’on fabrique ici au lieu d’orner une colonne de pierre
au Sanctuaire ? » compléta Aphrodite. « Si, bien sûr que si, j’en crève
d’envie.
– Je crois que
c’est le moment pour nous d’avoir quelques explications. »
Ils s'approchèrent
de la jeune femme, qui releva la tête lorsqu’ils se plantèrent devant
elle.
O
« Marine, on
voudrait te poser des questions. » Aphrodite s’approcha d’elle avec un
sourire charmeur qui laissa la jeune femme un peu perplexe. Milo le
suivait de près. « As-tu du temps à nous accorder ?
– Je m’attendais à
ce que vous finissiez par me le demander », avoua-t-elle. Elle leur
désigna les deux sièges inoccupés à côté d’elle. « Il vaut mieux que
vous soyez assis pour écouter ce que je vais vous dire. »
Les deux hommes
s’assirent aux places désignées ; si Aphrodite semblait décontracté, lui
adressant un discret clin d’œil lorsque leurs regards se croisèrent,
Milo affichait une nervosité grandissante.
« Je suppose que
vous vous posez de nombreuses questions au sujet de l’Ordre et de votre
retour », commença-t-elle, un peu hésitante à rentrer de but en blanc
dans le vif du sujet.
« Inutile de nous
ménager, Marine », répondit Milo. « Dis-nous tout ce qu’il faut savoir,
c’est tout.
– Très bien, alors
commençons par le début... L’Ordre de Ermengardis est né au temps des
bâtisseurs de Cathédrales, sur le chantier de Notre-Dame de Paris. Car à
cette époque, les gargouilles ne se contentaient pas d’être les
décorations des frontispices des églises, basiliques et cathédrales.
Non, les vraies créatures qui avaient servi de modèles à ces statues
habitaient également les lieux, dévorant les artisans et ouvriers qui
avaient le malheur de les déranger.
– Je croyais que
les gargouilles n’existaient pas ! » Milo la dévisagea avec surprise.
« Que les monstres comme eux faisaient parti du folklore.
– Malheureusement,
elles existent bel et bien, répondit posément la jeune femme. Pour
continuer… Le nom de l'Ordre vient de celui, posthume, de sa fondatrice,
l’épouse de l’un des ouvriers tués par les gargouilles, qui avait juré
sur la dépouille de son mari qu’un tel meurtre ne resterait pas impuni,
ni ne se reproduirait. L'Armée des Compagnons de la Lumière - c'est le
premier nom de l'Ordre – réunissait des guerriers, mais également des
sorciers et des mages. Leur première mission, éliminer les gargouilles
des toits de Paris, fut un succès, mais aussi l’occasion de se rendre
compte que ces monstres n’étaient pas les seules créatures hostiles à
peupler les villes des hommes. Vampires, démons venus de dimensions
parallèles, loups-garous, esprits vengeurs, empoisonnaient la vie des
humains sans que personne n’y prête attention, ou ne s’y oppose. »
Marine
s’interrompit, jetant un regard discret à son audience. Comme elle s’y
attendait, les deux hommes la regardaient d’un air surpris, voire
légèrement ahuri. Même la belle assurance d’Aphrodite s’était effondrée.
« Les premiers
membres de l'Armée décidèrent donc d’étendre leurs activités à la
protection de tous les hommes qui auraient eu à souffrir d’une créature
surnaturelle, poursuivit-elle. Ils jurèrent que l’Armée perdurerait
durant des siècles et des siècles, pour l’accomplissement de cette
mission.
Mais à peine dix
années s'étaient écoulées, que Marius, un chef de guerre vampire, et sa
horde de démons, arrivèrent à Paris. Les massacres se multiplièrent dans
la capitale, Marius et ses semblables assiégeant des quartiers entiers
dès la nuit tombée, et ne laissant que des cadavres exsangues au lever
du jour. L'Armée des Compagnons de la lumière décida d'agir au plus
vite, et envoya des soldats et des magiciens assurer la protection des
civils dans Paris. Chaque nuit fut le théâtre de batailles sanglantes
entre les deux camps, jusqu'à l''automne 1176, où Adalbert, le sorcier
et bras droit d'Ermengard, jeta un sort au vampire qu'il combattait,
Amalric, et le transforma en statue de pierre. »
Vol AF279, quelque
part au-dessus de la Belgique (February 26, 8:50 PM, GMT +2 :00)
L’avion avait à
peine décollé que les premières questions sur l’Ordre d’Ermengardis
fusèrent. Ambre aurait préféré se soustraire à ce pensum, mais se
faisait guère d’illusions sur la soif de vérité qui devait tenailler les
trois hommes. Il est vrai qu’ils avaient largement gagné le droit de
savoir ce qui les attendait. De plus, les consignes données par James et
Eleny étaient claires et son récit, bien rodé.
« La réaction de
Marius ne se fit pas attendre, poursuivit-elle. Le lendemain même, lui
et son armée attaquèrent le quartier général de l'Armée, qui se trouvait
dans l'actuel Marais à Paris. Il mit lui-même Ermengard et Adalbert à
mort, ignorant que ce dernier était le seul à pouvoir briser le sort
jeté à Amalric. »
Ambre
s’interrompit, sentant la tension montée parmi ses trois auditeurs. Elle
fit un geste à une hôtesse et lui demanda d’apporter des
rafraîchissements.
« Après cette
offensive, reprit-elle, les défenseurs de l'armée des compagnons de la
lumière fuirent à Londres, où ils rebâtirent leur quartier général.
L'armée prit le nom de l'Ordre d'Ermengardis, en souvenir et
commémoration d'Ermengard. Près de quatre-vingts ans plus tard, Landoald,
le Grand Maître de l'Ordre, créait la Milice Noire, dont le but était de
traquer et éliminer toute créature maléfique sur cette terre. Et de se
préparer à l'affrontement avec Marius, lequel levait une armée parmi les
victimes qu'il faisait dans toute l'Europe. »
L’hôtesse apporta
quatre verts d’eau pétillante, octroyant à Ambre un léger répit qu’elle
accueillit avec bonheur.
« Mais Marius ne
passa à l'attaque que deux cents ans plus tard... Il attaqua par
surprise le quartier général de Londres, et massacra ses occupants. Puis
il brûla le château. Les survivants fuirent, pour la Grèce... pour une
destination qui ne vous est pas inconnue : le Sanctuaire.
– Non, mais je
rêve ! Tu es en train de nous dire que l’Ordre et le Sanctuaire ont déjà
travaillé ensemble ! s’exclama Angelo. C’est quoi ces salades ? Nous
n’en avons jamais entendu parler avant ! »
Ambre lui adressa
un sourire dans l’espoir de le calmer. Et à sa surprise, ce fut Camus
qui vint à son secours :
« Angelo, je pense
qu’elle dit la vérité. De plus, les archives du Sanctuaire ne remontent
qu’au début du XVIème siècle. Toutes celles d’avant ont été détruites
lors de la guerre contre Hadès, en 1496 », expliqua-t-il.
L’Italien fronça
les sourcils, visiblement dubitatif. « Comment peux-tu savoir cela ?»
demanda-t-il.
Les joues du
Français s’empourprèrent légèrement, comme s’il était pris en faute.
« J’ai beaucoup lu
les archives de la Bibliothèque Sacrée lorsque je venais au Sanctuaire,
avoua-t-il.
– Ouais, bon…
revenons à nos moutons », Shura les interrompit d’un ton bourru.
« Ambre, continue.
– Je vous dis
effectivement la vérité. Ermengardis était entré en contact avec le
Sanctuaire dès le treizième siècle, après le premier affrontement contre
Marius, et avait identifié les chevaliers d'Athéna comme des alliés
potentiels. Aussi, lorsque Marius sembla reprendre le dessus, c'est tout
naturellement vers le Sanctuaire que les rescapés de la Société se
tournèrent. »
Elle fit une
petite pause, avalant une gorgée d’eau.
« Le Sanctuaire
refusa d'accueillir les rescapés sur son territoire, mais leur offrit
refuge sur une île à quelques cent kilomètres plus au sud du Sanctuaire,
l'île de Telemny. Le restant de l'armée de l'Ordre d'Ermengardis se
réorganisa aussi bien que possible. Pour se préparer à l'attaque de
l'armée de Marius, qui semblait bien décidé à en finir avec la Milice
Noire, le corps armé de l'Ordre.
Athéna, craignant
une défaite de la Milice Noire, et une attaque des armées de Marius sur
le Sanctuaire, envoya à Adémar, le chef de la Milice, cinq chevaliers
d'or : ceux du Capricorne, du Verseau, du Scorpion, des Poissons et du
Cancer. »
Shura, Angelo et
Camus lui jetèrent des regards troublés. Ambre comprit immédiatement
pourquoi : ils avaient eux-mêmes endossé certaines de ces armures d’or.
« Nos lointains
prédécesseurs ont ainsi participé à cette bataille ? murmura Camus.
– Oui… La bataille
éclata peu de temps après leur arrivée sur Telemny. Grâce à eux, Adémar
vainquit l'armée de vampires, et captura Marius et ses sept généraux :
Geldis, Deianeira, Ishara, Glaucus, Adorjàn, Lôrinc et Lùitgard. Ils
furent condamnés à être enfermés dans des cercueils en platine, et
ensevelis dans le temple de la Victoire de l'île de Telemny, sous bonne
garde de la Milice Noire. Les soldats de Marius furent poursuivis et
éliminés pour la plupart. Les survivants entrèrent dans la
clandestinité.
Puis les siècles
passèrent, durant lesquels le Sanctuaire et l'Ordre d'Ermengardis
gardèrent des relations plus ou moins ténues. Jusqu'en 1993... »
Vol AA167, quelque
part au-dessus de l'Alaska (February 26, 8:55 PM, GMT -7:00)
« Que s'est-il
passé en 1993 ? » demanda Milo, de plus en plus abasourdi par l'histoire
que Marine leur comptait.
Il interrogea du
regard Aphrodite et Mü, qui s'était réveillé en cours du récit. Leurs
visages étaient marqués par le même effroi.
« Le Dieu de la
Guerre, Arès, lança une attaque contre le Sanctuaire d'Athéna, qui avait
été rattaché quelques années auparavant à l'Olympe. Zeus prit cette
attaque comme une rébellion de son fils, et le punit personnellement, en
enfermant lui-même l'âme d'Arès dans une urne.
Il décida
également de stopper définitivement le combat des Dieux pour la
possession de la Terre et de ses habitants, abandonnant à ces derniers
la responsabilité de leur propre défense. Il interdit aux divinités de
l'Olympe de s'aventurer en dehors du Domaine d'Athéna, rebaptisé le
Grand Domaine Terrestre de l'Olympe. Il ordonna également le
démantèlement de l'Ordre des chevaliers d'Athéna, et leur transfert à
l'Ordre d'Ermengardis, désigné ainsi comme le nouveau défenseur de la
Terre. »
Milo se leva comme
mu par un ressort, la colère déformant son visage.
« Mensonge ! Cela
ne peut pas être ainsi ! Le Sanctuaire ne peut pas avoir disparu ! »
s'insurgea -t-il.
Aphrodite le
saisit par le bras et le força à reprendre sa place.
« Mais laisse-la
continuer ! » gronda-t-il.
Milo s'exécuta, un
peu décontenancé par la vive réaction d'Aphrodite.
« Si,
malheureusement, il en a été ainsi... C'est pourquoi Shina, moi-même et
une dizaine d'autres chevaliers avons rejoint les rangs d'Ermengardis.
– Et Seiya,
Shun... Et les trois autres ? demanda Aphrodite d’une voix tremblante.
– Ils ont décliné
l'offre...
– C'est
impossible ! protesta Mü. Ils n’auraient jamais abandonné le Sanctuaire
et Athéna ! »
Les trois hommes
se regardèrent, l'air interdit. Comment imaginer que Seiya et ses
compagnons puissent avoir refusé d’entrer dans les rangs des défenseurs
de la Terre ?
« C'est pourtant
la vérité, soupira Marine.
– Et qu'est-ce que
nous venons faire dans toute cette histoire ? Pourquoi nous avoir
ramenés à la vie ? interrogea Milo.
– Nous n'avons pas
encore saisi la véritable raison de votre retour... Mais il semblerait
qu'Apollon ait fait libérer Glaucus et Ishara dans ce but. Ishara est la
fille d'un prêtre babylonien, transformée en vampire il y a presque deux
mille ans. Elle connaît les rites de résurrection qui avaient lieu dans
les nobles cours de la décadente Babylone, et s'en est servis pour vous
ramener à la vie.
– Un rite de
résurrection ? » Mü ouvrit de grands yeux effrayés, comme s'il semblait
se remémorer de terribles souvenirs. « Qu’est-ce donc que cela ?
– Il s’agit d’un
rituel archaïque qui consiste à chasser l'âme du «receveur» et à attirer
l'âme d'un «hôte», d'un défunt, dans celui le corps laissé libre.
– C'est ignoble !
s'indigna Milo.
– Qu'est-ce qu'il
va nous arriver ? » demanda Aphrodite. Son visage était devenu blanc
comme un linge. « A quoi faut-il s’attendre ? » Voyant que Marine
hésitait à poursuivre ses explications, il insista : « Nous devons
savoir, Marine, même si ce n’est pas agréable à entendre !
– Je ne peux pas
vous mentir : le rite est imparfait. Il se peut que l'âme du «receveur»
n'ait pas été chassée entièrement. La plupart des textes sur ce rite
parlent de douleurs cérébrales incessantes, d'hallucinations... Il se
peut aussi que vous ayez assimilé une partie des souvenirs du
«receveur». Ceci se répercutera peut-être sur votre caractère aussi... »
Elle se tut. Milo, Aphrodite, et Mü la regardaient, comme écrasés par ce
qu'ils venaient d'apprendre. « Mais il se peut également que vous n'ayez
aucune séquelle ! » s'empressa-t-elle d'ajouter de la voix la plus
rassurante possible.
Japon, Quartier
Général d'Ermengardis, 27 février 2004, 7h00 (February 26, 10:00 PM
GMT +9 :00)
James avait
continué à travailler sur les indices, échafaudant les hypothèses les
plus folles sur le réveil de Glaucus et d'Ishara. Puis l'une d'elles
avait pris de l'ampleur, s'étoffant de détails qui la rendaient de plus
en plus plausible. James était finalement parti fouiller dans les
archives qu'il avait fait rapatrier de l'île de Telemny. Des portraits
étaient désormais étalés dans tout son bureau : des gravures datant d'il
y a cinq cents ans, dessinées par les soldats de la Milice Noire,
représentant les vampires qu'ils avaient pu identifier avant la bataille
de Telemny. James avait aussi épluché les comptes rendus de l’époque.
Bon nombre de vampires étaient notés comme disparus ou détruits. Parmi
ces disparus, un bon nombre avait certainement dû être réduits en
poussière sur le champ de bataille, ou pour les plus chanceux, avaient
dû réussir à s'enfuir et se faisaient depuis oublier. Ou s’étaient
retiré temporairement du théâtre des affrontements, pour mieux revenir
et attaquer la Milice Noire et l’Ordre d’Ermengardis.
Même après ces
longues heures de réflexion, James restait persuadé que le réveil des
deux généraux était l’œuvre d’un vampire : un rescapé de l'armée de
Marius, âgé de plusieurs siècles.
Deux bras
enlacèrent tendrement ses épaules. « James ? » La voix résonna
délicieusement à ses oreilles, cajoleuse et enjôleuse. Eleny déposa un
tendre baiser sur son front. « Toujours en train de travailler ?
– Oui... Mais je
crois que j'ai trouvé une piste...
– Vraiment ? »
Eleny jeta un
regard sur les gravures.
« Elles te disent
quelque chose ? » l'interrogea James, tout en caressant sa fine main
blanche.
Sa compagne secoua
la tête.
« Non. Je n'ai
jamais rencontré aucun membre de l'armée de Marius. Deianeira et Ishara
étaient en fuite lorsqu'elles se sont réfugiées dans le château de mon
père. Lorsque nous nous sommes séparées, j'ai fui pour la France, alors
que Deianeira et Ishara rejoignaient l'armée de Marius à Londres... »
James soupira.
« Je suis certain
que c'est un vampire de l'armée de Marius qui a tiré de leur sommeil
Glaucus et Ishara...
– Qui pourrait
avoir un tel pouvoir ?
– Ce n'est pas
seulement une question de pouvoir, mais aussi de savoir... Il – ou elle
– savait que les clés n'avaient pas été détruites.
– Mais... elles
ont été détruites, c’est écrit dans toutes les archives de l’époque !
protesta Eleny.
– Non, elles ne
l'ont jamais été, pour une raison ou une autre, que nous ignorons
encore. Et cette créature le savait. Elle a trouvé les clés des
cercueils de Glaucus et Ishara, et les a libérés. Je crains que ce
« il » ou « elle » ne possède également les clés des cercueils des
autres généraux et de Marius...
– Mais qui
pourrait être ce vampire ! C'est insensé ! » murmura Eleny.
« Insensé...
mais oui »!
Une idée traversa
l'esprit de James, et son regard se porta instantanément sur deux
portraits.
Le premier était
celui de Wolrad, un lieutenant d’Adorjàn, qui avait reconstitué une
armée de vampires afin de libérer Marius en 1585. Ses troupes avaient
été écrasées par la Milice Noire, et des chevaliers envoyés par le
Sanctuaire, car Wolrad avait poussé l'audace jusqu'à proférer des
menaces à l’encontre du Domaine Sacré d'Athéna.
Le deuxième
portrait était celui de Bàlint, un fidèle de Lùitgard, qui avait tenté
d'assassiner le Grand Maître de l'Ordre en 1602, mais qui avait été
intercepté à temps. On disait que le Conseil avait voulu faire de son
exécution un châtiment exemplaire. Il avait donc été fouetté jusqu'au
sang et placé dans un puits à la lumière du jour. Il parvint à s'enfuir
et à échapper à la destruction, sans que personne ne puisse comprendre
comment.
« Bàlint, un
vampire particulièrement instable et habitué aux coups d’éclat. »
James le savait mieux que tout le monde pour l'avoir rencontré à
Londres, quatre siècles auparavant.
Chapitre
5
/ Chapitre 7
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