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France,
Paris, Hôpital de la Pitié, 26 février 2004, 13h30 (February 26,
10:30 AM GMT +2 :00)
Camus
passa un peu d'eau sur son visage, espérant atténuer ainsi la douleur
qui assaillait son cerveau depuis le matin même. L'eau ruissela sur sa
peau, provoquant une sensation de fraîcheur agréable, qui lui fit
presque oublier ce maudit mal de tête. Ces douleurs étaient quotidiennes
depuis qu'il était «revenu ».
Le
jeune homme rouvrit les yeux et observa son reflet dans le miroir ; la
ressemblance était quasi-parfaite avec l'«ancien lui-même ».Tout comme
lui, Gabriel avait les cheveux d’un châtain foncé tirant sur le roux,
une teinte que Camus avait toujours détestée et avait cachée sous un
magnifique bleu émeraude. Comme la plupart des chevaliers du sanctuaire,
il avait teint sa chevelure d'une couleur peu commune, dès son
adoubement. C’était pour eux une façon d’afficher leur singularité par
rapport au commun des mortels.
Bien
sûr, il y avait quelques menues différences entre lui et Gabriel. Ses
cheveux étaient beaucoup plus courts, mais ils pousseraient avec le
temps. Quelques rides d’expression naissantes rappelaient que le jeune
ingénieur avait huit ans de plus que Camus lorsqu’il lui avait cédé son
corps. De force.
Le
jeune homme baissa les yeux sur le filet d’eau qui coulait du robinet,
qu’il toucha du bout des doigts. Retenant soudain sa respiration, il
concentra son attention sur chaque goutte, priant pour qu’elles se
figent sous l’effet du froid, preuve de son pouvoir revenu. Mais l’eau
continua à glisser entre ses doigts, tiède et fluide.
« Je
n’ai plus de cosmos… plus de pouvoir… Je suis un humain comme les
autres », murmura-t-il, incapable de savoir s’il en était heureux ou
malheureux. « Comme Gabriel l’était. »
Camus
se retourna et observa la valise qui trônait sur le couvre-lit : il
s'agissait également des affaires de Gabriel. Des pantalons, gris ou
noirs, des pulls et des chemises dans les mêmes tons sombres. Sur ce
point-là, Camus admettait qu’ils avaient des goûts très proches. Il
s'approcha du lit, et attrapa le passeport posé au-dessus de la pile. Il
l'ouvrit, geste qu'il avait maintes et maintes fois répété, et commença
à lire silencieusement : « Nom :
Gabriel de Rivaux... Né le 7 février 1975, à Paris, 14e
arrondissement.... Taille : 184cm. »
« Même
visage, même taille, même voix, même jour de naissance... Comment est-ce
possible ? » Camus referma le passeport et sentit un frisson d'angoisse
le parcourir : il se retourna et observa de nouveau son reflet dans le
miroir. Une fois de plus il se posa la même question qui le taraudait
depuis sa résurrection : « Qui suis-je désormais ? Camus ou Gabriel ? »
Japon,
Quartier Général d'Ermengardis, 26 février 2004, 18h00 (February 26,
9:00 AM GMT +9 :00)
James
se pencha sur l’une des photos des cercueils de l’île de Telemny.
Celles-ci avaient été prises le mois précédent, dans la semaine suivant
la libération de Glaucus et Ishara. Il les avait regardées maintes et
maintes fois, à la recherche d’indices expliquant le réveil des deux
Grands Anciens. Les deux énormes sarcophages métalliques avaient été
tirés du sol, puis ouverts à l’aide de leurs clés ». Selon la légende,
les fameuses « clés de Telemny » avaient été détruites par le Général
Adémar, le vainqueur de la bataille de Telemny contre l’armée de Marius,
afin d’éviter que les huit monstres ne s’échappent ou ne soient libérés
un jour de leur prison de platine. Le sésame pourtant existait encore,
et quelqu'un de suffisamment averti sur le sujet s'en était servi pour
délivrer les deux vampires.
James
releva la tête et croisa les bras, un pli soucieux marquant son front.
Il était clair pour lui qu’Apollon n’avait pas ouvert ces cercueils
lui-même. Il avait utilisé un homme de paille, un membre de sa garde ou
une personne extérieure à l’Olympe, un mystérieux agent qui connaissait
l’existence des clés, en était en possession et de surcroît, était
familier avec leur complexe utilisation. Peut-être le complice était-il
un contemporain de l'époque de Marius, ou un ancien lieutenant de son
armée ? Mais la question la plus pressante était maintenant de savoir si
cette personne possédait les clés ouvrant les autres cercueils.
« Ils
sont arrivés, James. Ils sont dans le petit salon », annonça Eleny en
pénétrant sans bruit dans la sombre pièce.
James
attrapa la télécommande posée près des photos et alluma le grand écran
16/9 qui décorait un pan entier du mur de son bureau. Deux hommes - à la
ressemblance si frappante qu’elle ne laissait aucun doute sur leur lien
de parenté – apparurent. Tous deux jetaient des regards curieux autour
d’eux, visiblement perplexes de se retrouver là.
« Dis à
Sorrente de les conduire à leurs appartements, puis qu’il les emmène
auprès de leurs deux autres compagnons qui sont arrivés hier.
–
Veux-tu qu’il organise une réunion avec eux ? »
James
hésita légèrement.
« Non,
inutile de répéter plusieurs fois les mêmes explications. Je les verrai
lorsqu’ils seront tous réunis ici. »
O
« Kanon, à ton avis, Sorrente nous a dit la vérité ? » demanda Saga
alors qu’il observait un tableau accroché au mur. Ces gros tournesols
plantés dans un vase sur fond bleu lui rappelaient vaguement quelque
chose.
« Oui,
je pense. Cela n'a jamais été son genre de raconter des mensonges. Et
n’oublie pas qu’il a failli y passer en venant nous secourir », répondit
Kanon en se frottant les tempes, tout en réprimant une légère grimace de
douleur. « Bon sang, ce que je peux en avoir assez de ces migraines !
ronchonna-t-il à voix basse.
– C'est
vrai... Mais cette histoire est tellement incroyable qu'on a
l'impression que la réalité a dépassé la fiction », acquiesça Saga,
toujours pensif devant le tableau aux tournesols.
La
porte s’ouvrit sur Sorrente, qui affichait un sourire décontracté malgré
les cicatrices disgracieuses qui fendaient sa lèvre supérieure. Il
portait une magnifique écharpe rouge au cou.
« Navré
de vous avoir fait attendre. Je vais vous conduire à vos appartements et
après je vous emmènerai voir des personnes que vous serez certainement
heureux de revoir.
–
Vraiment ? De qui s’agit-il ? interrogea Kanon.
– Si je
vous le dis, ça ne sera pas une surprise.
– Ne
nous en veux pas, mais ces derniers temps, nous avons eu notre lot de
surprises, ironisa Saga. J’aimerais bien savoir où je mets les pieds,
pour changer.
– Très
bien, dans ce cas… Il s’agit d’Aiolia et Aldébaran. »
Sorrente s’attendait à ce que les deux hommes s’exclament de surprise,
mais contre toute attente, ils restèrent muets, le toisant avec une
certaine méfiance.
« Quelque chose ne va pas ? » demanda-t-il, surpris.
Les
deux frères se regardèrent longuement avant que Kanon ne hochât la tête.
« Je ne
suis pas certain qu’Aiolia et Aldébaran soient si heureux de nous voir
que cela », Saga expliqua en se mordant nerveusement la lèvre.
Sorrente referma la porte et s’appuya contre elle, prenant un peu de
temps pour observer les deux Grecs. La très relative bonne humeur qui
les habitait à son entrée s’était envolée d’un coup.
« C’est
à cause de ce qui s’est passé au Sanctuaire, n'est-ce pas ? »
demanda-t-il. « Durant l’attaque par les spectres d’Hadès ? »
Saga
soupira et secoua la tête.
« S’il
n’y avait que cela… Disons que notre passif est un peu trop lourd pour
être pardonné si facilement », confessa-t-il tristement. « Il vaut mieux
repousser à plus tard les retrouvailles. »
Espagne, Aéroport de Barcelone, 26 février 2004, 13h30 (February 26,
11:30 AM GMT +2 :00)
« Tiens, prends un peu d'eau !
– Ah !
Merci ! »
Shura
saisit la bouteille en plastique que lui tendait Alfonso et but une
gorgée, puis l’appliqua contre son front, espérant que sa fraîcheur
puisse soulager la douleur qui sourdait sous son crâne.
« Toujours les mêmes maux de tête ? » Shura se contenta de hocher la
tête d'un air affirmatif à la question du jeune interne. « Bizarre,
pourtant ton dernier scanner ne montrait rien d'anormal. C'est
certainement dû au rituel », marmonna Alfonso tout en se frottant le
menton d’un air songeur.
Shura
releva la tête et jeta un coup d’œil à son compagnon de voyage. Il
connaissait bien cette expression, digne d’un médecin procédant à
l’inspection médicale de son patient.
« Ça
va, ne me fait pas ces yeux là... On dirait que tu vas me renvoyer
direct à l'hôpital !
–
Peut-être est-ce un peu tôt pour te faire faire un si long voyage ?
s’interrogea Alfonso.
– Mais
non ! D'ailleurs, ça va mieux, regarde ! »
Shura
se releva comme mu par un ressort, et se tint la tête à deux mains pour
atténuer le regain de douleur qu'avait créé son exercice.
« Oui,
je vois, en effet, je vois… » Alfonso secoua la tête d'un air
réprobateur. « Je téléphone au correspondant de l’Ordre à Paris : il est
trop tôt pour te faire prendre l’avion. Il faut reporter ton
rapatriement. »
« Passagers à destination de Paris Roissy Charles de Gaulle,
embarquement porte 35! »
annonça une voix féminine dans le haut-parleur.
« C'est
à nous ! » s’exclama Shura, trop heureux de sauter sur l’occasion de se
rapprocher de la salle d’embarquement. Il attrapa tant bien que mal son
manteau et se dirigea le plus vite possible vers la porte numéro 35.
« Bon ! Tu viens ? » lança-t-il par-dessus son épaule.
Son mal
de tête était tellement fort qu'il voyait trouble autour de lui, mais
Shura se refusa à le montrer. Pour avoir eu Alfonso comme garde-malade
personnel pendant un bon mois et demi, il connaissait sa tendance
naturelle à s’alarmer. Et la dernière chose qu’il voulait, c’était
retourner à l’hôpital, enfermé entre quatre murs. Il ne doutait pas
qu’Alfonso lui tiendrait compagnie, comme il l’avait fait jusqu’à
présent. Une telle attention avait d’abord gêné Shura, habitué à la
rigueur et à la solitude au Sanctuaire, puis il s’était laissé aller à
sympathiser. Les longues heures passées avec Alfonso lui avaient permis
de combler une partie de ses lacunes sur les dix-sept années écoulées
depuis sa mort, en particulier sur l’évolution de son pays, l’Espagne.
Shura en savait désormais assez long sur le monde dans lequel il était
revenu pour vouloir le découvrir de ses propres yeux.
Mais
avant toute chose, il voulait trouver des réponses à ses questions. Il
voulait comprendre pourquoi il avait été ramené à la vie dans le corps
d’Armando, privé de son cosmos, privé d’Excalibur. Privé de sa dignité
de chevalier d’Or.
Italie,
Aéroport Venice Marco Polo, 26 février 2004, 13h40 (February 26,
11:40 AM GMT +2 :00)
« Angelo!? » appela le commissaire Tognazzi en pénétrant dans les
toilettes. Il s'arrêta derrière Angelo, qui était appuyé au rebord d'un
des lavabos, massant ses tempes avec une grimace de douleur. « Que
t'arrive t’-il, figlio-mio, toujours ces migraines ? »
Angelo
releva la tête et se tourna vers son compagnon de voyage.
« Ce
n’est rien, j'ai dû trop boire hier », répondit-il en souriant
faiblement, tentant de cacher son inconfort.
Tognazzi posa sa main sur l'épaule du jeune Italien, contemplant le
visage pâle et les yeux cernés par le manque de sommeil.
« Tu
n'as rien bu, ni hier soir, ni à midi. Allez viens, l'embarquement a
commencé... L'avion va finir par partir sans nous ! » Tognazzi poussa
Angelo vers la sortie, sans que celui-ci n'opposât de résistance.
« J'espère qu'ils vont te remettre sur pieds au quartier général de
l'Ordre ! Tu m'as l'air épuisé, figlio-mio! »
Angelo
ne put s'empêcher de sourire devant cette nouvelle marque d'affection
que lui montrait le vieil inspecteur, toujours fidèle à lui-même depuis
qu’il s’était éveillé à l’hôpital. Qu’aurait-il fait sans la présence
bienveillante du quinquagénaire, qui veillait sur lui comme un père
protège son fils ? Angelo se remémora les premières semaines suivant son
retour à la vie : après avoir passé quinze jours à dormir, il s’était
enfoncé dans les souvenirs de son passé – ceux du craint et détesté
Masque de Mort – et ceux de Lorenzo, le respectable et gentil policier
dont il usurpait le corps. Le contraste entre les sentiments de Masque
de Mort et de Lorenzo était si fort qu’Angelo avait cru devenir fou.
Tognazzi l'avait d'ailleurs surpris un jour en train de pleurer, alors
qu'il en était arrivé à la conclusion qu'il avait gâché sa vie et que se
jeter par la fenêtre était la seule issue qu’il lui restait. Le vieil
inspecteur avait trouvé les mots pour le réconforter et lui donner une
raison de vivre : bâtir sa nouvelle identité. Et cette fois-ci, « elle »
n’était plus là pour gâcher sa vie.
À leur
arrivée dans l'avion, Angelo et Tognazzi passèrent en hâte le dernier
contrôle des tickets. Une hôtesse les guida jusqu'à leurs places et leur
souhaita un excellent voyage, faisant son plus beau sourire à Angelo.
Celui-ci ne la remarqua pas, et s’effondra sur son siège, portant ses
mains à ses tempes. La douleur recommençait.
« Angelo, tu pourrais au moins rendre le sourire à cette belle jeune
femme. Et voilà comment on reste célibataire à ton âge ! Si ce n’est pas
malheureux, avec le physique que tu as ! » maugréa Tognazzi en
accrochant sa ceinture.
Cette
remarque tira un rire au jeune Italien. Il regarda Tognazzi qui
choisissait des journaux parmi ceux que lui offrait une hôtesse. Jamais
il n'aurait pensé rencontrer une telle personne, quelqu'un qui puisse
enfin le traiter comme un fils...
Mi-février, Tognazzi avait été prévenu que le rapatriement d'Angelo se
ferait le 26 du même mois. Avec l'assentiment des médecins, le vieil
inspecteur avait donc planifié en toute hâte un voyage d'une semaine
dans toute l'Italie, afin de faire profiter son jeune compatriote de sa
patrie avant qu'il ne s'envole pour la lointaine Asie. Il l'avait ainsi
emmené à Rome, Milan, et enfin Venise. Une première pour lui : du vivant
de Masque de Mort, il n'avait connu que le plus mauvais quartier de
Palerme, les pauvres villages survivant tant bien que mal sur les pentes
de l'Etna, et le Sanctuaire... Bien sûr, ses missions l'avaient amené à
se déplacer dans le monde entier. Mais seuls avaient compté son devoir
et sa charge de premier tueur du Sanctuaire. Jamais il n'avait fait
attention à quoi que ce soit d'autre.
Un
bruit sourd vibra dans ses oreilles, qu’il reconnut immédiatement. Ce
n’était pas celui des moteurs de l’avion poussés à fond alors qu’il
s’apprêtait à décoller. Étouffant un gémissement, Angelo agrippa ses
accoudoirs et pencha la tête en arrière, laissant le torrent d’image se
déverser en lui.
Milo
s’arrêta à mi-chemin, ses yeux se fixant sur lui alors que son visage
exprimait toute l’horreur que le chevalier du Cancer lui inspirait.
Certainement, les grandes traînées de sang sur l’or de l’armure du
Cancer faisaient leur effet. Masque de Mort décida d’ignorer le
Scorpion, et passa devant lui en sifflotant. À peine avait-il fait deux
pas que Milo vint se planter devant lui, le dévisageant avec colère.
« Qu’est-ce que tu as encore fait ? rugit-il. Tu n’étais pas en mission
que je sache ! »
Masque de Mort lui répondit avec le sourire le plus narquois possible :
« Pas tes oignons ! »
Cette fois-ci, Milo l’attrapa par le bras et l’empêcha de continuer son
chemin.
« J’avais cru comprendre hier soir lorsqu’on avait discuté que tu en
avais marre de te comporter ainsi… que tu voulais changer.
–
Moi, j’ai dit ça ? » Masque de Mort partit dans un grand éclat de rire.
« Bah, le venin du serpent a dû trop me taper sur le crâne pour que je
sorte une connerie pareille !
– Ça
te plait tellement d’être le rebut de l’ordre de la chevalerie ? Milo
lui demanda sans détour.
– Va
te faire voir, l’invertébré ! Je ne vais pas me laisser faire la morale
par un type qui se trouve être aussi un assassin à la solde du Pope »,
Masque de Mort rétorqua en se dégageant d’un geste sec. « Et pour ta
gouverne : je me contrefous de ce qu’on pense de moi », ajouta-t-il en
réduisant la distance avec Milo. Il plongea son regard enfiévré dans
celui de son vis-à-vis : « La loi du plus fort est toujours la
meilleure. Et de toi à moi : je suis le plus fort.
–
C’est
un défi que tu me lances ? » demanda Milo, visiblement bouillant de rage
devant l’insulte qui lui était faite.
Masque de Mort se recula légèrement et lui adressa un sourire mauvais.
« Si
tu veux entamer un combat de mille jours et mille nuits, tu sais où me
trouver », répondit-il avant de faire un nonchalant signe d’adieu et de
poursuivre son chemin.
Cette fois-ci, Milo ne tenta pas de le retenir. Masque de Mort laissa
échappé un petit rire moqueur : les duels entre chevaliers d’Or ne
pouvaient avoir lieu que sur approbation du grand pope.
Angelo
tenta désespérément de reprendre son souffle, mais il avait l’impression
d’étouffer. Il rouvrit les yeux, mais n’aperçut qu’un halo de lumière
avant que d’autres images ne lui parviennent.
« Tu
es sûre que tu ne te souviens de rien ? » demanda Lorenzo, de plus en
plus mal à l’aise à chaque fois que son regard se posait sur le visage
tuméfié de l’adolescente.
La
question n’eut d’autre résultat que de faire redoubler les sanglots et
les reniflements de la gamine. Lorenzo sentit la rage monter en lui, et
il se promit de retrouver le salopard qui avait abusé et démoli la jeune
fille. Il ne pouvait pas se battre contre toutes les injustices du
monde, mais celle-là, il ne la laisserait pas passer.
« Bon, je vais te chercher un café et tu vas te reposer une ou deux
heures », offrit-il à la victime. Celle-ci essuya une larme en reniflant
et hocha de la tête. Lorenzo lui sourit le plus chaleureusement possible
pour essayer de la calmer et la mettre en confiance. « C’est
bien. Ensuite nous continuerons ta déposition.»
« Angelo ! »
La voix
de Tognazzi le ramena brusquement à la réalité. Haletant, il tourna son
regard vers l’inspecteur, qui l’observait avec inquiétude.
« Des
souvenirs… me sont revenus », bredouilla-t-il.
« Tu
veux que je demande un verre d’eau ?
– Non,
cela va déjà mieux. » Il se cala dans son fauteuil, s’efforçant de
respirer plus régulièrement. « Oui, beaucoup mieux. »
Beaucoup mieux jusqu’à ce que des souvenirs – ceux de Lorenzo ou de
Masque de Mort – ne l’assaillent de nouveau.
Paris,
Hôpital de la Pitié, 26 février 2004, 15h10 (February 26, 0 :10 PM
+2 :00)
« Monsieur de Rivaux, je vous en prie, asseyez-vous. Mademoiselle
Liancourt va bientôt venir. »
Camus
acquiesça silencieusement. Son mal de tête s'accentua alors qu'il
entendit le nom de celui dont il usurpait le corps et l'identité. Il
attrapa un journal sur la table basse devant lui, un hebdomadaire
féminin. Observant le titre et la couverture, il crut se souvenir que sa
mère lisait ce magazine, qu'elle l’achetait au kiosque en face de chez
eux, tous les samedis matins. Ce souvenir, était-ce le sien ou celui de
Gabriel ?
Camus
secoua la tête, comme s'il voulait chasser cette pensée, et se mit à
tourner frénétiquement les pages.
« J'ignorais que tu aimais les journaux pour nana ! » s'amusa une voix
désormais familière.
Il se
retourna, surpris, et se retrouva nez à nez avec Ambre. Celle-ci lui
souriait et le regardait de ses magnifiques yeux couleur émeraude. Camus
sentit la chaleur lui monter aux joues. Encore une réaction héritée de
Gabriel.
« Je ne
t’avais pas entendu arriver », s’excusa-t-il en reposant le journal.
Il lui
rendit son sourire, se remémorant une fois de plus les nombreuses
journées qu’elle avait passées avec lui depuis son réveil à l’hôpital.
Ambre avait été sa bouée de sauvetage, le lien qui rattachait son passé
de chevalier à cette nouvelle existence. Elle lui avait raconté comment
elle l’avait secouru, lui avait décrit le monde tel qu’il était à
l’extérieur des murs. Il est toujours déstabilisé par son retour à la
vie, dix-sept années après sa mort, privé de cosmos, dans un monde dont
les évolutions le dépassaient. Mais sans Ambre, il n’était pas certain
qu’il aurait essayé de surmonter sa douleur et n’aurait pas cherché à
retomber dans le néant.
« Camus, tu m’entends ? »
Le
Français battit des paupières, s’extirpant avec difficulté de ses
réflexions.
« Oui,
excuse-moi, je réfléchissais.
– Tes
bagages sont dans le coffre du taxi. Il faut qu'on aille à l'aéroport !
Ambre s’impatienta.
–
J'arrive ! »
Camus
se leva lentement et regarda sans nostalgie les murs de l'hôpital.
Enfin, il sortait de cet endroit !
Japon,
Aéroport de Narita, 26 février 2004, 20h30 (February 26, 11:30 AM GMT
+9 :00)
Shion,
Dohko et Shaka suivaient sans dire mot la femme qui s'était présentée
comme leur guide chargée de leur rapatriement. Elle avait dit s’appeler
Thétis, et leur avait confié avoir été au service de Poséidon dans le
passé.
Ils
s'étaient retrouvés il y a un peu moins de six heures, dans le hall de
l'aéroport de Hong Kong. Shion était arrivé en premier, tout droit sorti
d'une clinique privée de Midlevel, encadré par son «ange
gardien », le lieutenant de police Wong qui l’avait pris en charge
depuis son agression à Lang Kwai Fong. Ils avaient attendu là pendant
une demi-heure, puis Dohko était apparu, accompagné lui aussi par un
jeune Chinois, certainement un interne du centre hospitalier où il avait
été accueilli. Dohko s'était approché, et Shion avait senti ses larmes
rouler sur ses joues : l'impossible, l'impensable, l'incroyable se
déroulaient sous ses yeux ! Son vieil ami s'était arrêté devant lui, et
Shion avait vu que ses yeux aussi étaient brillants. Ils étaient
finalement tombés dans les bras l'un de l'autre, avant de se reprendre
et de se mettre à rire de cette situation.
Ils
avaient presque réussi à redevenir maîtres de leurs émotions lorsqu'iI
était apparu : Shaka. L’ancien chevalier de la Vierge était fidèle à
lui-même ; grand, mince, pâle, de longs cheveux blonds tombant
légèrement au-dessus des épaules. Mais chose totalement surprenante, ses
yeux étaient grands ouverts, contemplant avec étonnement l'activité de
ruche de l'aéroport. Il était accompagné de cette très belle femme,
blonde elle aussi, au visage froid, engoncée dans de sévères vêtements
noirs avec un élégant foulard bleu noué autour du cou.
Tous
deux avaient rejoint le groupe de Dohko et Shion, et de leurs deux anges
gardiens. Shaka n'avait rien dit. Il s'était juste laissé aller aux
étreintes de ses compagnons retrouvés.
L’émotion était maintenant retombée et avait fait place à un grand
silence. Bien sûr, dans l'avion, les trois anciens chevaliers avaient
questionné Thétis sur le Sanctuaire, les armures, Athéna, la raison de
leur "retour " et la perte de leurs pouvoirs. Elle y avait répondu du
mieux possible, leur contant comment ils avaient été retrouvés, mais
s’était peu étalée sur les raisons de leur résurrection. Les
explications de leur guide les avaient toutefois amenés à cette
constatation incroyable : désormais, ils étaient sous la protection de
l'Ordre d'Ermengardis. Leur curiosité vaincue pour un temps, les trois
hommes suivaient la jeune femme, muets.
Ce fut
Shion qui se décida à rompre le silence :
« Thétis... Où allons-nous maintenant ?
– Au
quartier général de l'Ordre. Vous y serez en sécurité. »
Thétis
accéléra le pas, visiblement pressée de sortir des interminables
corridors de l'aéroport.
« Il se
trouve au Japon ? demanda Shaka. Je suis surpris qu'un pays d'Asie ait
été choisi pour abriter le centre nerveux d'une organisation créée en
Europe il y a presque mille ans…
–
Patience… Vous en saurez plus dans quelques minutes», assura la belle
blonde.
Elle
poussa la porte à battants qui barrait la sortie du couloir. Celle-ci
s'ouvrit, révélant une piste de décollage où attendait un hélicoptère,
pales tournantes, apparemment sur le point de décoller.
Thétis
se retourna vers les trois hommes.
« Je
vous en dirai plus sur l’Ordre une fois à bord.»
France,
Paris Aéroport Roissy Charles de Gaulle, 26 février 2004, 16h30 (February
26. 3:30 PM GMT +2:00)
Il
avait fallu plus d'une heure de taxi pour parvenir à l'aéroport, le
périphérique étant passablement encombré. Camus en avait profité pour
regarder le paysage du bassin parisien, plat, urbanisé, si triste sous
ce ciel gris de la fin février. Il était venu une seule fois à Paris,
alors qu'il avait trois ou quatre ans, avec sa mère. Pour voir une
tante, ou une personne de sa famille. Il se souvenait à peine de ce
voyage, excepté le tour de manège que sa mère lui avait offert, sur une
place avec une fontaine. « Souvenir de mon propre passé ou de celui
de Gabriel ? »
« Camus, est-ce que tu te sens bien ? Tu m'entends ? »
Ambre
passa la main devant ses yeux, pour vérifier s'il la voyait. Camus
battit des cils, et regarda autour de lui, comme surpris de se retrouver
dans le hall de l'aérogare 2 F.
« Oui.
Enfin, je pense... » Il n'en était pas du tout certain. « Qu’est-ce que
tu disais ?
–
Toujours à côté de tes pompes, on dirait... Je crois que tu auras
intérêt à te reposer dans l'avion », soupira Ambre.
Camus
aurait voulu lui certifier que non, qu’il allait bien, et que même il
était ravi de faire ce voyage avec elle. Mais visiblement, il avait du
mal à faire illusion, tant auprès de la jeune femme que de lui-même.
« On va
s’enregistrer pour le vol ? glissa-t-il pour changer de sujet.
– Non,
nous attendons tes deux compagnons. Tu n'as pas entendu ce que je t'ai
dit tout à l'heure ?
– Mes
deux compagnons ? »
Camus
écarquilla les yeux sous l’effet de la surprise : se pourrait-il que
d’autres chevaliers aient survécu ? Ambre ne lui avait jamais parlé de
cela jusqu'à présent. Elle n'avait fait ni mention d'Athéna, ni du
Sanctuaire, ni de survivants : seulement de brèves allusions à l'Ordre
d'Ermengardis, sans toutefois trop aborder de détails.
« Est-ce que tu es en train d’essayer de me dire que… certains de mes
pairs sont revenus aussi à la vie ? » demanda-t-il d’une vois
tremblante.
Ambre
lui adressa un sourire gêné et chuchota à voix basse :
« Il
n’y a pas que toi qui aies bénéficié d’une résurrection… »
Camus
sentit son cœur se serrer sous le coup de cette nouvelle, d'espoir cette
fois-ci. L'émotion le fit chanceler et il se rattrapa à un siège qui
était près de lui. Heureusement, Ambre s’était replongée dans la
vérification de son téléphone portable, et ne s'aperçut pas de sa
faiblesse.
Cinq
minutes s'écoulèrent, durant lesquelles Camus regarda désespérément
autour de lui, à la recherche d'un visage familier. Il finit par le
découvrir, au loin, dans la foule. Il n'eut aucun mal à reconnaître cet
homme de haute stature, à la carrure puissante et au visage fin, presque
en lame de couteau, rehaussé de cheveux noirs et raides. Il portait un
manteau sombre, qui accentuait encore la pâleur de ses traits. Aussitôt,
les images de leur dernière bataille au Sanctuaire revinrent à l'esprit
de Camus : Shura, Saga et lui-même, devenus une seule entité, lançant
l'attaque ultime d'Athéna contre Shaka, puis s’en prenant ensuite à
Aiolia, Mu et Milo.
« Shaka, Aiolia, Mu, Saga... et Milo. Eux aussi, ils sont également en
vie ? »
O
Shura
et le jeune homme qui l'accompagnait s'arrêtèrent devant eux. Shura
regarda dans la direction de Camus, ne sachant visiblement pas s'il
fallait pleurer, sourire ou faire les deux en même temps.
« Euh,
Mademoiselle Ambre Liancourt ? » se hasarda le compagnon de voyage de
l’Espagnol.
« Oui.
Monsieur Alfonso Martinez, je suppose ? » demanda la jeune femme alors
qu’elle donnait une vigoureuse poignée de main à l’interne.
« Je
vous ai amené Shura, comme il m’a été ordonné.
–
Merci. Je prends donc votre relève, cher Alfonso. En tout cas,
félicitations pour votre zèle ! Vous deviendrez certainement un membre
actif de notre réseau ! »
Le
visage du jeune interne resplendit de contentement.
« Merci, merci beaucoup ! » Alfonso se tourna vers Shura, qui regardait
toujours Camus sans savoir quoi faire. « Shura ! Il est temps de se dire
adieu !
– Euh,
quoi !? » Shura sembla émerger d'un rêve et dévisagea Alfonso. « Quoi ?
Tu ne viens pas avec moi ?
–
Shura, je repars tout de suite pour Barcelone, par le prochain avion. Ma
mission était de t’accompagner jusqu’ici et de te remettre à l’agent
Liancourt ici présente. Elle est désormais terminée.
– Ah !
Oui ! C'est... vite passé. J’espère qu’on va se revoir. »
Shura
aurait voulu se montrer plus aimable et reconnaissant, mais il était
complètement perdu. Heureusement, Alfonso avait saisi le trouble qui
l’agitait : il lui donna une tape amicale sur l'épaule, salua de la main
Ambre et Camus, et s'en retourna.
« Bien,
plus que le troisième à attendre. Il ne doit pas être loin... Il me
semble que l'avion de Venise est arrivé il y a une demi-heure environ...
Ne bougez pas, je vais vérifier. »
Ambre
s'écarta de Shura et Camus, puis sortit son téléphone portable et
composa un numéro.
O
Camus
se sentit un peu plus rassuré lorsqu’il comprit que Shura partageait les
mêmes troubles que lui : cette scène était-elle une illusion ou la
réalité, le fruit de leurs esprits malades ou leurs véritables
retrouvailles ? Il se sentait pourtant légèrement mal à l’aise : même
s’il avait combattu à ses côtés lors de la bataille d’Hadès, il le
connaissait très peu. Shura avait toujours été un solitaire à ses yeux,
trop fier de lui-même pour se mêler aux autres.
Camus avança prudemment dans l’atrium, essayant de détecter le cosmos du
seigneur des lieux. C’était la première fois depuis l’obtention de son
armure et son arrivée dans la onzième maison qu’il était amené à
traverser la maison voisine. Il n’y avait pas de restriction
particulière quand aux déplacements des chevaliers d’Or dans les temples
qui n’étaient pas les leurs, mais certains avaient meilleurs réputations
que d’autres. Le pire était le temple du Cancer, suivi de près par
celui-ci : le temple du Capricorne. La faute en incombait à la
personnalité son actuel locataire : Shura.
Le
jeune chevalier secoua la tête, se refusant se remémorer tous les
qualificatifs déplaisants que Milo avait pu citer sur leur aîné, et
décida de passer son chemin. Il se hâta hors de l’atrium, admirant au
passage une magnifique statue d’Athéna la représentant en train de
remettre au premier chevalier du Capricorne l’épée légendaire :
Excalibur.
Il
était presque dans le couloir menant à la sortie lorsqu’une voix grave
l’interpella :
« Tu
ne peux quitter les lieux sans t’être incliné devant la statue d’Athéna.
–
Pardon ? » Camus se retourna, se trouvant nez à nez avec un adolescent
un peu plus âgé que lui. A son instar, il ne portait pas d’armure, mais
son cosmos ne laissait aucun doute sur son identité. « Tu dois être
Shura, je suppose ? demanda-t-il.
–
Incline-toi devant cette statue avant de quitter ces lieux », lui
répondit l’adolescent, le foudroyant de son regard sombre. « C’est un
blasphème de ne pas le faire. Une insulte à notre déesse que je ne
tolérerai pas. »
Camus se mordit les lèvres, analysant rapidement la situation. Le
chevalier du Capricorne lui donnait un ordre d’une façon assez rude, et
sous-entendait un blasphème de sa part ; il avait le droit de l’envoyer
promener, de reporter l’incident au Pope et de le provoquer en duel pour
laver cet affront. D’un autre côté, le jeu en valait-il la chandelle ?
Le chevalier du Verseau avait été intronisé deux ans auparavant, et
n’avait pas vraiment envie de se mettre à dos l’un de ses pairs. Pas
aussi rapidement en tout cas.
« Mille pardons, Shura. J’ai manqué à mon devoir », s’excusa-t-il,
décidant de jouer la carte de l’apaisement. Il retourna au pied de la
statue et posa un genou à terre, rendant hommage à la déesse. « Mon
erreur est réparée, et ne se reproduira plus. »
Ne
trouvant aucun écho à ses paroles, il jeta un œil par-dessus son épaule,
et s’aperçut que son hôte s’en était allé sans un mot.
« Quel asocial ! »
« Camus ? »
Le
Français abandonna ses souvenirs et leva des yeux humides sur Shura. Le
visage de l’Espagnol se détendit progressivement, jusqu'à ce qu'un
sourire vienne l'illuminer. Il s'approcha de Camus, et lui donna une
tape amicale sur l’épaule, puis le prit vigoureusement dans ses bras.
Camus avait toujours détesté ce genre d'effusion de sentiments, encore
plus lorsqu’elle avait lieu en public. Il y avait pourtant quelque chose
d’agréable dans cette marque d’affection, d’autant plus rassurante
qu’elle venait d’un ancien pair. Il étreignit Shura à son tour.
Bientôt, les larmes roulèrent sur les joues des deux hommes sans qu’ils
n’essaient de les retenir.
O
A
quelques pas de là, Ambre observait attentivement la scène.
« Je
n’ose pas imaginer ce que cela va être dans dix minutes, lorsque
Baldassare va pointer le bout de son nez » ! murmura-t-elle avant de
pouffer de rire.
Son
téléphone cracha les notes de sa musique préférée.
« Allô ! Oui ! Nous sommes dans le terminal 2, entre le kiosque à
journaux et la banque d'enregistrement numéro 34... À tout de suite »,
répondit Ambre.
Elle
raccrocha et se retourna vers Shura et Camus. Ils discutaient en
souriant, tout en essuyant leurs larmes.
« Je
devrais peut-être demander des serpillières... »
O
Il
ne s'écoula pas dix minutes avant qu'Angelo ne fasse son apparition,
flanqué de Tognazzi. Camus et Shura le regardèrent s'approcher d'eux,
les yeux rougis par les larmes qu’ils avaient versées. Le visage de
l’Italien était presque aussi pâle que les leurs, seule touche claire
qui contrastait avec les vêtements gris anthracite et sa chevelure
brune, si familièrement dressée sur son crâne. Il avançait, la tête
légèrement baissée, une expression d'inquiétude plissant son front.
Angelo
et son guide s'arrêtèrent finalement devant Ambre. Shura et Camus se
rapprochèrent, tous deux hésitants à faire un geste vers l’ancien
Chevalier du Cancer. Il fut un temps où Shura et lui avaient été des
amis proches, mais la folie meurtrière d’Angelo, devenu Masque de Mort,
et fanatisme de Shura s’étaient érigés en barrière entre eux deux. Camus
quand à lui avait gardé une grande distance avec le chevalier du Cancer,
qu’il jugeait ni fréquentable ni respectable. Il avait été d’ailleurs
surpris que Masque de Mort acceptât de suivre Shion dans son audacieux
plan pour berner Hadès.
« Inspecteur Tognazzi », demanda Ambre en tendant la main au vieil
homme. Celui-ci lui répondit par une poignée de main et un large
sourire.
Shura
déglutit difficilement, songeant qu’il revenait à lui de briser la
glace, au nom de cette amitié qui les unissait enfants.
« Masque de Mort, cela faisait longtemps… » murmura-t-il.
O
Tognazzi pointa un index accusateur en direction de l’Espagnol, le
foudroyant du regard.
« Ce
n'est pas son vrai nom : il s’appelle Angelo », dit-il d'un ton qui
imposait le respect. « Appelez-le par son vrai nom !»
Angelo
sourit, et enfin osa poser ses yeux sur ces anciens compagnons, médusés
par la réaction de Tognazzi.
« Buon
Giorno! »,
fit-il en leur faisant un geste de la main.
Shura
et Camus hochèrent la tête, ne sachant pas s’il fallait sourire ou
rester stoïque.
« Merci
inspecteur Tognazzi... Vous avez été extrêmement serviable dans cette
affaire », remercia Ambre en lui serrant une nouvelle fois la main.
« Allez ! Prenez soin del figlio miglio ! » répondit Tognazzi
dans un mélange de français et d'italien.
Angelo
sentit sa gorge se serrer en entendant ces mots et agrippa l’épaule de
son bienfaiteur.
« Grazie…
Grazie mille per tutto, padre mio.
–
Trasmetta le nottizzie, figlio miglio! »
Avant
qu’Angelo n’ait eu le temps de réagir, l’inspecteur le prit dans ses
bras, lui donnant une tape amicale dans le dos. Shura et Camus virent
avec surprise des larmes monter aux yeux de l’ancien assassin.
« Ciao !
Ritornerò a Napoli. Si vediamo ancora ! »
balbutia Angelo d’une voix chevrotante.
Camus
et Shura regardaient la scène, de plus en plus étonnés : jamais Masque
de Mort n'avait jamais fait montre du moindre sentiment ou signe
d'affection envers autrui lorsqu’il était chevalier du Cancer.
Angelo
et Tognazzi achevèrent leurs adieux par une bonne accolade.
Le
vieil inspecteur soupira et recula avec réticence, puis tourna
finalement le dos au groupe.
« Je
m'en vais. Ciao ! »
Angelo
se tourna vers Camus et Shura. Ses yeux étaient envahis de larmes qu'il
tentait de retenir du mieux qu'ils pouvaient. Il aspira une goulée d'air
pour chasser son émotion et ne réussit qu’à paraître plus pathétique.
« Bon
vous deux, repentez-vous... Le pire tueur du Sanctuaire est de retour »,
arriva-t-il à articuler d’une façon très peu convaincante.
Peine
perdue : Angelo avait à peine terminé sa tirade, que Shura puis Camus
l'étreignaient avec joie. Étreintes qu'Angelo rendit sans se faire
prier. Tous trois se mirent à pleurer dans les bras les uns des autres.
« Non,
mais qu’est-ce qu’il m’arrive ? C’est une honte de craquer comme ça »,
s’indigna Angelo en étouffant un nouveau sanglot. « Je devrais vous
tuer pour m’avoir vu dans cet état, » gémit-il en reniflant
lamentablement.
Shura
ne put réprimer un rire nerveux tout en écrasant une larme qui glissait
sur sa joue.
« Tu
sais quoi ? Moi je devrais te découper en morceaux pour t’apprendre à me
faire pleurer! »
Menace
bien peu convaincante...
O
Ambre
regardait la scène, une main sur la hanche, l'autre tenant son portable.
Elle avait énormément de mal à se retenir de rire, surtout en voyant
l'air soit interloqué soit amusé des passants qui s’amassaient autour
d’eux. Son téléphone se mit à sonner de nouveau.
« Oui,
Shina ? Oh ! Ça se passe bien, très bien même. Je dois même dire qu’une
scène pareille, ça ne se voit pas tous les jours », s’éclaffa-t-elle
avant de reprendre son sérieux. « Je ne te cacherai pas que je ne suis
pas très optimiste sur la suite des événements. Camus a l’air assez
fragilisé mentalement, et Angelo a une sensibilité à fleur de peau.
Shura a l’air de mieux s’en tirer pour l’instant, mais je n’en donnerai
pas ma main à couper.
– Je
ne suis pas étonnée de ce que tu me dis. Après l’épreuve qu’ils ont
vécue, il est normal qu’il leur reste des séquelles psychologiques. Tu
sais à quoi t’attendre… »
Le ton
défaitiste de sa supérieure intrigua au plus haut point la jeune
Française.
« Y
aurait-il un problème, Shina? Tu m’as l’air de broyer du noir…
–
Non, ce n’est rien. Je compte sur toi pour leur apprendre la vérité avec
le tact nécessaire,
lui répondit Shina avant de raccrocher.
– Merci
chef, ça c’est un conseil qui m’aide beaucoup », murmura Ambre avec un
soupçon d’ironie dans la voix.
Elle
rangea son téléphone, et se tourna vers les trois hommes : ceux-ci
riaient cette fois-ci franchement. Elle eut un léger pincement au cœur.
« Je me
demande s'ils seront capables d'éprouver la moindre joie une fois que je
leur aurai révélé la vérité sur leur retour et leur sort. »
Chapitre
4
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Chapitre 6
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