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France, Paris, 10 janvier 2004, 2 h 40
(January 10, 1:40 AM GMT +1:00)
Un vent froid
soufflait le long des quais de la Seine, déserts et silencieux en cette
heure tardive de la nuit. Un bruit de pas feutré couvrait le léger
clapotis des flots. Il devint nettement plus distinct alors que la
silhouette d’une femme se découpait dans la brume. Celle-ci était toute
de noir vêtue, et seule sa chevelure, d’un roux cuivré, apportait une
touche de couleur à sa personne. Elle marchait rapidement, les mains
dans les poches, le cou rentré dans son écharpe. Alors qu’elle allait
passer une pile du Pont-Neuf, un jeune homme sortit de l’ombre et
s’avança vers elle.
« Ambre, je savais que
tu allais venir, dit-il en enlaçant la jeune femme.
– L’offre était trop
tentante pour la laisser passer... »
Son interlocuteur la
regarda, l’air amusé et resserra l’étreinte autour de sa taille.
« Belle Ambre, on ne
t’a jamais prévenue qu’il ne fallait jamais suivre les étrangers ?
– Que veux-tu, j’aime
vivre dangereusement...
– Hum, j’aime ce genre
de réponse. »
Le jeune homme se
pencha légèrement pour s’emparer des lèvres de la jeune femme, pendant
que d’une main il se saisit de sa nuque, la forçant à pencher la tête de
côté. Il interrompit brusquement le baiser lorsqu’il sentit les
incisives de sa conquête entamer la chair de sa lèvre inférieure.
« Hey ! On peut
savoir à quoi tu joues? »
La rousse lui adressa
un sourire moqueur avant de lui répondre :
« Je croyais que tu
aimais mordre. Et tu ne saignes pas du tout alors que je t’ai mordu
jusqu’au sang…
– Quoi ?
– Je sais ce que tu
es ! »
Les deux jeunes gens
se toisèrent avec une vive animosité, tranchant totalement avec
l’intimité qui semblait les lier avant le baiser.
« C’est dommage pour
toi, répondit froidement le jeune homme. Je vais devoir te tuer ! » Son
beau visage se transforma en moins d’une seconde : ses pommettes et ses
arcades sourcilières saillirent, ses yeux perdirent tout éclat
d’humanité pour briller d’une lumière jaune. Sa bouche entrouverte
laissait apparaître des canines aussi aiguisées que celle d’un
carnassier. « De toute façon, tu étais destinée à être notre repas du
soir ! »
Le monstre plongea
dans la chevelure et le cou de sa proie avant de s’évanouir en fumée.
Ambre resta immobile
quelques secondes, son bras tendu tenant fermement une dague en métal
doré richement ciselée aux armoiries de l’Ordre d’Ermengardis.
« Erreur, tu étais
destiné à être ma proie du soir ! » corrigea-t-elle d’une voix
méprisante.
Elle rangea son arme
dans sa poche et s’écarta de quelques pas, fouillant des yeux
l’obscurité de la pile du pont. Elle n’avait pas fait quelques mètres
qu’une ombre surgit de la tanière de pierre et s’élança sur elle, avant
d’être stoppée net dans les airs, comme arrêtée par un mur invisible.
Une fois de plus armée de sa dague, Ambre frappa le vampire en pleine
poitrine, qui se consuma dans une flambée orangée.
« Joli coup,
Willengard ! » héla-t-elle en direction d’une voiture, de derrière
laquelle émergea sa blonde complice.
« Oh ! Mais... c’est
tout à fait normal, Ambre ! Je suis ta coéquipière après tout.
– On va fêter cette
nouvelle victoire !? Ça te dit le Queen ou le Monte-Cristo ?
Une petite salsa avant de se coucher ? »
La jeune femme aux
cheveux de feu esquissa quelques pas de danse avec un grand sourire. Sa
camarade, décidément moins à l’aise, hocha de la tête sans conviction.
« Shina ne va pas
apprécier si nous ne rentrons pas ! Nous devons lui faire un rapport sur
la mission de cette nuit.
– Mais si, elle
comprendra. Elle a été jeune, elle aussi ! »
Le téléphone portable
d’Ambre entonna bruyamment une chanson R&B, signe que quelqu’un
l’appelait. Elle vérifia le nom inscrit sur l’écran et fit un petit
sourire entendu à Willengard avant de répondre.
« Quand on parle du
loup… Tu étais juste au centre de notre conversation. Alors, tu nous
espionnes durant nos missions ?
– Ambre, toi et Will,
venez d’urgence au Champ de Mars, on s’y retrouve dans vingt minutes.
Nous avons un très gros problème à régler ! »
La voix de Shina était
haletante et précipitée, ce qui fit tiquer immédiatement son lieutenant.
L’ancienne femme chevalier n’était absolument pas du style à paniquer,
même si un danger extrême se profilait à l’horizon. Des années de durs
entraînements dans le mythique domaine d’Athéna lui avaient forgé des
nerfs d’acier.
« Que se passe-t-il ?
Quel genre de problème peut-il te pousser à nous convoquer au Champ de
Mars à une heure pareille ?
– Je suis en train de
réunir toutes les informations. J’en saurai plus d’ici à notre
réunion. »
Ambre fronça les
sourcils, de plus en plus intriguée par le comportement inhabituel de sa
supérieure.
« Mais c’est quoi ce
délire ? Tu ne nous as pas parlé de mission urgente au briefing du
soir ! » Le bip du téléphone fut la seule réponse qu’elle obtint.
« Génial, elle a raccroché…
– Rien de grave,
j’espère-- ? » demanda Will, également inquiète
Ambre haussa les
épaules, ne sachant trop quoi répondre.
« Je n’ai aucune idée
de ce qu’il se trame, mais cela a l’air sérieux. Quoiqu’il en soit, on
peut faire une croix sur la fin de soirée. Nous avons rendez-vous au
Champ de Mars dans vingt minutes. »
États-Unis, État du Delaware, 9 janvier 2004, 22 h 00
(January 10, 2:00 AM GMT – 4 :00)
Marine
sursauta lorsque le bruit d’un couvercle de poubelle tombant au sol
interrompit le silence de la nuit. Le quartier résidentiel de cette
petite bourgade du Delaware était désert, certaines des maisons étant
déjà plongées dans les ténèbres, leurs habitants étant allés se coucher
tôt. Un chien se fit entendre au loin, son aboiement s’étranglant en un
couinement plaintif. La bête était là, et avait certainement fait son
affaire au malheureux canidé. Elle s’élança en direction des grognements
sinistres, ses réflexes d’ancien chevalier lui permettant de glisser
silencieusement dans le labyrinthe des ruelles et des jardins. Elle
finit par trouver la preuve qu’elle cherchait : une niche détruite avec
les restes du berger allemand éventré.
« Il a du sentir ma
présence et lâcher sa proie pour se cacher »,
analysa-t-elle rapidement.
Un bruit de feuilles
foulées dans une fuite précipitée l’engagea à s’intéresser au jardin de
la maison voisine, planté de bosquets épais. Toujours sans faire de
bruit, elle réduisit la distance, se tenant sur le qui-vive. Son intense
concentration fut rompue par la sonnerie de son téléphone, retentissant
de la mélodie caractéristique d’un appel de haute priorité. Cette même
sonnerie dut heurter l’ouïe sensible du loup-garou, qui bondit hors des
bosquets avec un hurlement propre à paralyser le plus brave parmi les
braves. Bien mal lui en prit, car il avait affaire non à un brave
soldat, mais à un ancien chevalier d’argent d’Athéna. Marine esquiva son
attaque frontale en bondissant sur le côté avant de le saisir fermement
par la nuque et le plaquer au sol d’une seule main. Le prédateur devenu
proie se débattit tant bien que mal, griffant le sol de ses ongles
disproportionnés, tentant de tourner la tête pour mordre celle qui le
retenait si facilement prisonnier. Marine décrocha de sa main libre le
pistolet qu’elle portait à la cuisse et lui injecta deux doses de
somnifère dans la nuque. Les grognements de la bête cessèrent en moins
d’une minute, laissant place à des ronflements sonores.
La jeune femme était
enfin libre de décrocher son téléphone…
« Marine Terazono à
l’appareil.
– James Gladstone au
téléphone. Marine, tu vas avoir besoin de renforts et de foncer sans
attendre à New-York. Mais avant cela, je vais te demander de m’écouter
très attentivement sans m’interrompre. Il faut que tu trouves deux
hommes : Garn Olgers and Pema Torkmay. Le Sanctuaire terrestre va les
assassiner, utilisant leurs corps comme réceptacles des âmes d’Aphrodite
des Poissons et de Mu du Bélier ! »
France,
Paris, 10 janvier 2004, 3 h 30 (January 10,
2:30 AM GMT +1:00)
Ambre s’appliquait à
crocheter la serrure de l’appartement depuis bien dix minutes lorsque
n’y tenant plus, elle sortit le silencieux d’une poche interne de sa
veste et le fixa à son arme. Le problème que lui avait exposé Shina
était de toute façon trop grave pour que l’Ordre laisse les autorités
locales mener une quelconque enquête. Une équipe viendrait certainement
faire le ménage au petit matin ; elle n’avait donc pas à prendre de
gants et privilégier la rapidité d’action pour retrouver la cible,
devenue peut-être déjà victime.
Le rendez-vous au
Champ de Mars avait eu lieu en coup de vent vers 2 h du matin, durant
lequel Shina avait conté une histoire totalement folle. Le Sanctuaire
Terrestre avait ordonné une vague d’assassinats à travers le monde, afin
de voler leur corps à d’innocentes victimes et y réintégrer l’âme de
chevaliers d’Athéna, décédés près de vingt ans plus tôt. Ambre lui avait
demandé de lui répéter l’information au moins trois fois avant d’en
digérer son incroyable substance. Shina lui avait ordonné de se rendre
sans tarder dans l’appartement d’un certain Gabriel de Rivaux, sis Rue
Saint Sens, dans le quinzième arrondissement, et de garantir la sécurité
de la cible. Elle avait enjoint à Will de sauter dans le premier vol
pour Barcelone, à 7 h 50 précise, et de trouver un dénommé Armando
Delavaga. Elle-même partirait pour le premier vol pour Naples, vers 8 h
30, à la recherche d’un jeune inspecteur du nom de Lorenzo Mastroianni.
« Charmante façon
de terminer une nuit de chasse ! »
La serrure vite
explosée en milles morceaux, Ambre se hâta de pénétrer dans le
confortable appartement de Gabriel de Rivaux. Celui-ci, bien que petit,
était décoré avec goût et était très bien agencé.
« Pas mal rangé
pour l’antre d’un célibataire ! » remarqua-t-elle
en se dirigeant vers le séjour.
Elle comprit tout de
suite qu’elle était arrivée trop tard. La pièce était sens dessus
dessous : les étagères étaient brisées, de même que la table basse en
verre. Le sofa avait été retourné comme par une tempête. Enfin, elle vit
celui qu’elle cherchait : Gabriel était recroquevillé près de la fenêtre
ouverte, d’où s’engouffrait un froid glacial.
Elle accourut vers le
jeune homme et constata qu'il était conscient, alors qu'il levait les
yeux lorsqu’elle s’approcha de lui. Son corps était parcouru de
tremblements tant il était frigorifié, et son teint était devenu blanc,
les lèvres légèrement violettes. Des hématomes couvraient son visage et
son cou. Du sang avait séché contre sa tempe et ses joues. Ambre comprit
que Shina n’avait absolument pas exagéré la situation.
« Ne vous inquiétez
pas ! Je suis là pour vous aider ! » assura-t-elle en fermant la
fenêtre.
Ambre mit le chauffage
électrique à fond et courut dans la chambre. Elle revint avec une
couverture, dont elle enveloppa le jeune homme. Celui-ci, grelottant
toujours, essaya de parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Seuls
ses yeux se levèrent sur Ambre, implorant son aide. Celle-ci s’assit
près de lui et calla délicatement sa tête sur ses genoux. Elle avait
peur de le bouger et d’aggraver ses blessures.
Elle se mit à caresser
les cheveux du blessé pour l'apaiser.
« Gabriel, ne vous
inquiétez pas, tout va bien aller » murmura Ambre, heureuse que le
chauffage électrique commençât déjà à réchauffer la pièce.
Elle saisit son
téléphone portable dans sa poche et composa fébrilement le numéro de
téléphone d’un médecin acquis à l’Ordre.
O
Camus se laissa bercer
par les caresses de la jeune femme rousse. Qui était-elle ? Et qui était
ce Gabriel ? Qu’importaient les réponses : il n’avait de toute façon
plus la force de lutter. Jamais situation ne lui était apparue plus
ironique que celle qu'il vivait en cet instant. Lui, le chevalier du
Verseau, le magicien de l’eau et de la glace, revenu du royaume de
l’oubli par on ne sait quel sortilège, était presque mort de froid...
Comme jadis, sa mère mourut, gelée sous un porche.
États-Unis, New York, 9 janvier 2004, 23 h 10
(January 10, 3:10 AM GMT – 4:00)
Marine soupira
lorsqu’elle entraperçut à travers la brume un panneau lui signalant le
tunnel Holland. Dans une vingtaine de minutes, elle se trouverait dans
l’île de New-York, et n’aurait plus qu’à filer en direction du quartier
de Soho.
Sa tâche durant les
six heures n’avait pas été aisée. Elle avait dû d’abord rameuter ses
collaborateurs et leur confier le loup-garou, qui dormait d’un sommeil
de juste dans la ruelle où elle l’avait abattu. Moins d’une heure plus
tard, elle s’engouffrait dans le petit local d’une des bases volantes
qu’elle avait établie avec son équipe, recherchant dans les bases de
données de la police et du FBI le nom des deux cibles désignées. Elle
les avait trouvés assez facilement, vu que les deux noms étaient assez
rares, même pour une ville aussi étendue et cosmopolite que New York.
Elle avait ensuite téléphoné chez eux, en vain. Fort heureusement pour
elle, le répondeur téléphonique d’Olgers indiquait son numéro
professionnel, lui permettant ainsi de localiser le jeune homme,
moyennant un appel à son bureau. Son équipe poursuivait ses
investigations sur Thorkmay, également absent de chez lui.
Marine engouffra sa
voiture dans le tunnel, laissant les ténèbres prendre possession de
l’habitacle de son véhicule. Malgré l’heure tardive, le trafic était
dense, obligeant la conductrice à rester prudente dans sa conduite.
Pourtant, l’envie de dépasser les vitesses autorisées la titillait ;
plus vite elle sortirait de ce tunnel, plus vite elle retrouverait
Olgers pour le protéger. Mais aurait-elle le temps de secourir également
Thorkmay ?
O
Pema Thorkmay
déambulait dans les allées désertes d’un des silos de la Grande
Bibliothèque de la Cinquième Avenue, les lunettes sur le nez et un
énorme livre ouvert sur une page aux enluminures dont la poussière des
siècles n’avait pas totalement eu raison. Il évita l’un des piliers qui
se dressait sur son passage, ayant eu le temps en trois ans de travail
en ce lieu de mémoriser le plan des salles de lecture de cette vénérable
institution.
À vingt-et-un ans, la
passion des livres anciens chevillée au corps, ce jeune New-Yorkais
d’origine tibétaine avait décidé de devenir bibliothécaire dans la plus
vieille bibliothèque de sa ville adorée. Un boulot pas trop harassant et
qui lui permettait d’accéder et de lire de vrais trésors, à toute heure
du jour et de la nuit. Bien que sa grand-mère fût tibétaine, Pema ne
s’intéressait guère à la civilisation de son pays natal. Alors que de
nombreux de ces concitoyens américains avaient goûté aux retraites
bouddhiques et se passionnaient pour la cause tibétaine, Pema préférait
les récits sur l’Égypte ancienne, la Mésopotamie, ou encore le Moyen-âge
en Europe.
La sonnerie de son
téléphone portable retentit, brisant la tranquillité du lieu et de sa
lecture.
« Oui ?
– Où es-tu ? »
« Damnit ! »
Sa
petite amie… Qu’est-ce qu’elle voulait encore ? Voilà deux heures qu’il
lui avait dit qu’il rentrerait tard ! « Toujours au même endroit,
répondit-il à contrecœur.
– Ma parole ! Tu sors
avec tes livres ou avec moi !? »
Elle raccrocha sans
attendre de réponse. Pema soupira, et rangea son téléphone dans sa poche
de jeans. Vraiment, cela n’allait plus avec elle ces derniers temps.
C’était peut-être le moment de prendre une décision salutaire pour
eux deux... Il lui en parlerait le lendemain en rentrant.
Chassant toute idée
morose, Pema grimpa à l’un des escabeaux posés sur une des lourdes
étagères en bois. Un de ses endroits favoris pour lire. Lorsqu’il était
assis là et qu’il levait les yeux de son livre, il avait une vue
imprenable sur les tables de lecture aux lampadaires vert d’eau, les
têtes studieuses penchées sur leurs documents, ou d’autres, pensives,
regardant les fresques du plafond. Pema aimait également contempler de
magnifiques peintures murales où un magnifique bleu azur dominait.
D’ailleurs du haut de son escabeau, il se sentait plus proche de ce ciel
en mosaïque.
Il noua ses cheveux en
catogan, pour qu’ils ne le gênent pas pendant la lecture de ce bijou, un
récit sur l’Ordre des Templiers dans le royaume français du 10e au 13e
siècle. Pema s’absorba totalement dans sa lecture, non sans s’être
félicité d’avoir appris le latin, une langue morte qu’il maîtrisait
assez bien, au même titre qu’une douzaine d’autres langues anciennes.
Une voiture de police
passa dans la cinquième avenue, sirène hurlante. Pema releva la tête, un
instant troublé par le vacarme. Mais bien vite, il se replongea dans son
livre.
« Chapitre 2. Jacques
de Molay, le dernier maître des templiers » déchiffra Pema.
Il fut tiré assez
brutalement de sa lecture : quelqu'un l'agrippa par la cheville, et le
mit à bas de l’escabeau sans ménagement. La tête de Pema heurta la
dernière marche de celui-ci, brisant le bois.
Il s’évanouit presque
aussitôt.
O
Mu ouvrit les yeux. La
première chose qu’il vit fut des représentations d’anges, courant sur
des nuages blancs, qui parsemaient un ciel au bleu incomparable. Puis la
douleur l’envahit : sa tête, son dos, ses jambes... Tout n’était
qu’agonie.
« Dans quel enfer
suis-je tombé ? »
se demanda-t-il avant de réaliser avec effroi qu’il était bien vivant,
son âme réintégrée dans une enveloppe charnelle inconnue.
États-Unis, Los Angeles, 9 janvier 2004, 21 h 30
(January 10, 4:30 AM GMT – 07 :00)
Keleus Dioskouroi
était assez satisfait de sa prestation de ce soir. Son audition pour le
Prince d’Égypte s’était bien passée. « Vraiment très bien
passée, même ! » Les juges semblaient avoir apprécié aussi bien son
jeu d’acteur, sa voix, que son apparence physique. Il allait
certainement décrocher un rôle intéressant. Pourquoi pas le premier
rôle ? Et il devrait peut-être aller à New York, à Broadway...
Qu’importe ! Il irait. Car après tout, ces huit années de galère
allaient être enfin récompensées.
À vingt-neuf ans, ce
jeune Grec d’origine russe commençait à désespérer. Il était venu à Los
Angeles à l’âge de vingt et un ans, avec la ferme d’intention de se
faire une place dans le ciel étoilé d’Hollywood. Il avait vite déchanté,
la concurrence étant extrêmement rude. En effet plus de 900 000 acteurs
et actrices peuplaient le sanctuaire du cinéma, et il avait vite compris
que s’il ne cherchait pas sa chance, celle-ci ne viendrait pas à lui.
Son physique imposant – 1,85 m tout en muscles ! – servi par un visage
de charmeur lui avait toutefois permis de trouver aisément des seconds
rôles ou des rôles de doublure, parfois de grandes stars. Il était
également devenu un excellent cascadeur, ce qui permettait de remplir
encore plus facilement son agenda. Mais voilà, cela ne lui suffisait
pas : Keleus voulait briller, par lui-même.
Se trouvant à Santa
Monica Pier, Keleus songea qu’il pouvait en profiter pour marcher
jusqu'à Santa Monica Beach et faire une petite promenade sur la plage.
Il ne faisait pas très froid ce soir-là, presque douze degrés. Et puis
l’air de l’océan lui ferait du bien, apaiserait son esprit, qui
commençait à imaginer les choses les plus folles. À moins que l’escapade
n’ait l’effet contraire, et n'attise son euphorie.
Espagne, Barcelone, 10 janvier 2004, 6 h 30
(January 10, 4:30 AM GMT +02 :00)
Le jeune interne
Alfonso Martinez regardait le malade qui était couché sur le lit
d’hôpital. Il devait avoir le même âge que lui, vingt-sept ou vingt-huit
ans. Alfonso se demanda qui avait bien pu mettre ce gaillard dans un
état pareil. Le jeune homme portait un large bandage autour de la tête.
Il avait également des pansements à l’épaule gauche, aux poignets, et
autour du buste, qui était marqué d’un énorme hématome violacé. Alfonso
le regarda avec une certaine émotion : cet homme, qui avait été amené il
y a à peine deux heures à cet hôpital, était protégé par l’Ordre
d’Ermengardis.
Alfonso n’était pas de
garde cette nuit-là. Mais il avait été lui aussi tiré de son sommeil par
un appel téléphonique du professeur Ortega, un autre médecin espagnol
qui avait juré fidélité à l’Ordre, et qui exerçait à Séville. Il avait
reçu des informations de la plus haute importance du Grand Maître de
l’Ordre et avait besoin de l’aide urgente d’Alfonso. Un homme reconnu
sous l’identité d’Armando Delavega avait été amené à l’hôpital où
travaillait le jeune interne. Ce dernier devait tout mettre en œuvre
pour garantir la sécurité de cet homme, qui répondrait désormais au nom
de Shura. Il fallait s’assurer qu’il serait à l’abri des questions des
autres médecins, de la police – quoiqu’un commissaire de Barcelone se
chargeait de brouiller les pistes – et surtout des agresseurs
potentiels, jusqu’à l’arrivée d’un envoyé d’Ermengardis. Alfonso accepta
immédiatement cette mission. Pourtant, il avait peur : Dieu seul savait
à quelle créature il allait être confronté !
Un gémissement le tira
de ses pensées. Il vit les paupières du jeune homme frémir alors que
celui-ci revenait à la vie. Alfonso se mordit les lèvres, un peu dépassé
par les évènements. S’il l’appelait, peut-être cela aiderait le blessé à
ouvrir les yeux. « Zut ! Quel est son nom,
déjà-- ? »
« Shura !? »
Le jeune homme ouvrit
les yeux et laissa errer son regard jusqu’à ce qu’il aperçoive le visage
crispé d’Alphonso.
« Où — ? Où suis-je ?
– En sécurité ! Ne
vous inquiétez pas, on veille sur vous !
– Qui— Qui
êtes-vous ?
– Un serviteur de
l’Ordre d’Ermengardis ! »
O
Shura tenta de se
remémorer s’il connaissait ce nom, mais il n’avait aucun souvenir d’un
ou d’une quelconque Ermengardis. Son esprit était si fatigué qu’il se
laissa de nouveau couler dans le sommeil sans opposer de résistance.
États-Unis, Los Angeles, 9 janvier 2004, 21 h 45
(January 10, 4:45 AM GMT -7 :00)
Keleus était assis sur
la plage depuis une demi-heure, et observait d’un air rêveur les vagues
se former à quelques mètres du rivage et venir mourir sur le sable blanc
dans une gerbe d’écume. Il y avait peu de promeneurs en ce soir de
janvier. Seule une joggeuse – représentation parfaite de la
Californienne – était passée quinze minutes plus tôt, un baladeur sur
les oreilles poussé au niveau sonore maximum. Keleus l’avait gratifiée
d’un clin d’œil et de son sourire le plus charmeur, auxquels la jeune
femme avait répondu par un sourire. Il avait hésité brièvement à la
suivre, et à entamer une conversation qui pourrait durer plus ou moins
longtemps si affinité – il n’était pas scorpion pour rien ! – mais il y
avait finalement renoncé. Il voulait rester seul ce soir, et réfléchir
sur ses perspectives d’avenir.
Keleus fixait un point
invisible à quelques mètres de la plage lorsqu’il eut l’impression
qu’une forme humaine avançait à travers les vagues, en direction du
rivage. Quelques secondes plus tard, il put distinguer très nettement
une jeune orientale, mince, élancée, aux longs cheveux noirs dansant
gracieusement autour de son visage, de ses épaules, de son corps, au
rythme de ses mouvements et des vagues qui l’entouraient. Sa robe de
couleur foncée flottait autour d’elle, révélant furtivement une peau
blanche et délicate.
Le jeune acteur était
comme envoûté par cette apparition. Il était un «homme à femmes », et
avait connu beaucoup de représentantes du sexe opposé, mais jamais une
femme n’avait eu sur lui un tel effet. Elle dégageait quelque chose de
mystérieux et de magique. Une magie sombre, mais délicieuse, presque
paralysante.
Il songea que la mort
devait être ainsi. Inattendue. Séduisante.
« La mort ! Mais
quelle idée ! »
Il ressentit un choc
dans son dos, puis la douleur se propagea à tout son corps. Il fut
projeté en avant, et roula sur le sable mouillé de la plage. Il
s’immobilisa, la tête tournée vers l’océan et la belle jeune femme. Puis
la vision de Keleus se brouilla, et il vit à peine la silhouette de
celle-ci s’approcher de lui, alors que la conscience l'abandonnait
progressivement, mais inexorablement.
O
Milo gisait sur la
plage, tel un naufragé rejeté sur les côtes d’une île déserte. L’eau
venait lécher son corps à chaque ressac, le tirant progressivement des
ténèbres dans lesquelles il avait été plongé. Il ouvrit les yeux : la
première chose qu’il aperçut fut un magnifique ciel étoilé
resplendissant de mille joyaux.
« Le ciel ! Les
étoiles ! Je peux... De nouveau, contempler les étoiles ! »
Il prit alors
conscience de son corps. Ce n’était pas le sien, il n'y avait aucun
doute permis : son âme était enfermée dans un corps qu’il ne connaissait
pas et qui de surcroit, hurlait de douleur. Les larmes roulèrent des
yeux de Milo sans qu’il ne puisse les retenir... Mais il ne comprenait
qu’une chose à ce supplice : il était en vie et cela suffisait à
l'encourager à surmonter ce calvaire.
Italie,
Naples, 10 janvier 2004, 5 h 55 (January 10,
4:55 AM GMT +01:00)
Le Commissaire
Tognazzi pénétra dans la chambre d’hôpital. Toute sa vie il avait rêvé
qu'Ermengardis l’appelle. Il faisait partie de cet ordre secret depuis
près de quarante ans. Il y était rentré à quinze ans, par tradition
familiale, mais avait décidé d’y rester par conviction. Et aujourd’hui,
ce jour qu’il pensait béni était arrivé. Pourtant, il se sentait si
triste...
C’est lui qui avait
trouvé le corps de Lorenzo. Le message lui était parvenu vers deux
heures du matin, alors qu’il planchait sur un dossier urgent. Un
courrier électronique signé du Grand Maître de l’Ordre, déclarait
clairement que Lorenzo Mastroianni était en danger de mort. Tognazzi
avait bondi de son siège, était sorti pour prendre sa voiture et aller
prévenir le jeune inspecteur. Il l’avait découvert dans le parking du
commissariat, inconscient et en sang.
Son corps gisait
maintenant sur un lit d’hôpital, devant lui. Tognazzi ne se faisait
aucune illusion, les explications envoyées étant assez claires sur le
sujet : l’âme de son coéquipier s’était envolée, pour faire place à
celle d’un autre homme, un chevalier de l’Ordre du Sanctuaire. Un
dénommé Masque de Mort. Tognazzi en eut un frisson dans le dos.
« Quel
nom abominable ! »
Les paupières du jeune
homme frémirent et deux iris bleus filtrèrent à travers les longs cils
noirs. Il balaya la pièce d’un regard embrumé puis remarqua la présence
de Tognazzi, assis sur un siège à côté du lit. Celui-ci se pencha et
examina le visage du blessé. Il grimaça en voyant les énormes bleus qui
assombrissaient sa tempe, sa joue droite et ses lèvres.
« Ne vous inquiétez
pas, Masque de Mort, je veille sur vous » fit-il du ton le plus
rassurant possible.
Le jeune homme ne
répondit pas, mais leva sa main droite. Il parvint à poser celle-ci sur
le barreau de son lit, ses doigts se crispant autour d’un tube de métal.
« Que... s’est-il...
passé ? Pourquoi suis-je en vie ? »
Tognazzi lui prit la
main et la reposa à plat sur sa poitrine.
« Ce n’est rien, nous
en parlerons plus tard » répondit-il, perplexe quant à la réponse à
donner à cette surprenante question. « L’essentiel pour l’instant est
que vous vous reposiez.
– Mais... je dois
savoir pourquoi je suis en vie. Je devrais être mort.
– Quel est votre vrai
nom ? » L’expression du blessé se figea, puis il détourna le regard, se
mordant les lèvres comme s’il hésitait à répondre. « N’ayez crainte : je
garderai le secret.
– Angelo… Angelo
Baldassare. »
Ce prénom plut tout de
suite à Tognazzi : il était empreint de bonté et d’espoir.
« Très bien, Angelo...
La meilleure chose que vous ayez à faire pour l’instant est de vous
reposer. Je veille sur vous. »
O
Angelo n’avait jamais
été un homme à faire confiance à un inconnu. Cependant, il décida de se
fier à ce mystérieux visiteur, qu’il avait vaguement l’impression de
connaître. Et il se sentait si fatigué, totalement incapable de poser
des questions. Il se laissa glisser de nouveau dans le sommeil, sous le
regard bienveillant du vieil homme.
Un nom résonnait
pourtant longtemps dans sa tête.
« Lorenzo. »
États-Unis, New York, 10 janvier 2004, 0 h 30
(January 10, 4:30 AM GMT – 4:00)
Garn Olgers savourait
un verre de scotch, assis comme presque tous les soirs au comptoir de
l’Excelsior, un de ses bars favoris du quartier de Soho, l’un des
quartiers branchés de New-York.
Ce jeune trader
de 28 ans avait passé une journée épuisante, faite de hauts et de bas,
comme tous les jours. Il avait commencé très mal la matinée, en perdant
1,5 million de dollars sur le marché de Tokyo juste avant sa clôture,
puis s’était refait sur ceux de Paris et de Londres, pour terminer avec
un gain de 700,000 dollars. Mais tout de même, il songeait que s’il ne
trouvait pas moyen rapidement de faire fortune, de préférence avant
trente-cinq ans, il allait finir cardiaque. En tout cas, l'année 2004
s’annonçait mouvementée !
Il jeta un œil à son
reflet dans la glace. Heureusement, ni son stress, ni ses nombreuses
virées nocturnes ne ressurgissaient sur son visage ou son allure en
général. Ses collègues s’étaient moqués de ses traits efféminés
lorsqu’il avait débarqué de Stockholm, envoyé par la filiale suédoise.
Il faut dire qu’il portait des cheveux blonds longs et bouclés jusqu’aux
épaules et arborait de magnifiques yeux bleus rehaussés de grands cils.
Un grain de beauté sous l’œil droit complétait l’harmonie de l’ensemble.
Un bruit de couloir avait très vite atteint la salle des marchés de la
société qui l’employait, l’accusant de marcher « à voile et à vapeur ».
La rumeur s’était cependant vite évanouie devant la facilité de Garn à
trouver une compagne ne serait-ce que pour quelques heures, et le nombre
de conquêtes féminines affichées à son tableau de chasse. Le jeune homme
jouait librement de son apparence ambiguë, mais du reste très
séduisante, pour trousser tout ce qui portait jupon – de préférence pas
trop long – dans Manhattan. La quête de l’âme sœur n’était pour
l’instant pas une priorité.
D’ailleurs en ce
moment même, son regard glissait inlassablement sur une superbe brune,
dont la robe noire dessinait les formes parfaites. Garn allait lui
proposer un verre lorsque son téléphone sonna.
« Garn Olgers,
j’écoute, répondit-il à contrecœur.
– Garn, c’est Cap ! »
Le jeune Suédois soupira intérieurement dès qu’il entendit les
inflexions de panique dans la voix de son assistant. « Garn, il faut
que tu viennes, il y a du grabuge sur la place de Hong Kong !
– J’arrive dans vingt
minutes ! »
Garn raccrocha son
téléphone et le remit dans la poche de sa veste beige crème. Il regarda
en direction de la jeune femme, qui sirotait doucement un cocktail de
couleur rouge – certainement un « bloody mary ».
« Justement le jour
où j’avais une chance avec une superbe et mystérieuse brune ! » songea-t-il,
écœuré par tant de malchance. Déçu, mais non encore résigné, il fit
signe au barman de s’approcher. « Un bloody Mary pour cette ravissante
jeune personne» fit-il en désignant la beauté orientale.
Le barman prépara le
cocktail et le posa devant la belle inconnue, lui expliquant que cela
venait du jeune homme en complet veston beige crème assis à l’autre bout
du bar. Celle-ci jeta un regard en coin à l’offrande et esquissa un
sourire, puis pris une gorgée de son propre verre, encore à moitié
plein. Garn en profita pour l’aborder avec son meilleur sourire de
séducteur.
« Désolé, je dois y
aller... Mais je serais ravi de pouvoir dîner avec vous un autre soir,
fit-il en lui remettant sa carte de visite, accompagnant son geste d’un
clin d’œil charmeur.
– Merci, j’essaierai
de m’en rappeler ! » la jeune femme se contenta de répondre en souriant.
Garn sortit du bar,
non sans lui avoir fait un autre clin d’œil et un sourire ravageur.
O
Lorsque Garn fut
sorti, la jeune femme trempa la carte de visite dans son cocktail et la
fit tourner dans le verre comme une paille. Elle ressortit le bout de
carton et lécha les gouttes de liquide qui s’y étaient déposées, sous
l’œil interloqué du barman. Elle lui adressa son plus large sourire et
sortit à son tour, laissant la carte teintée de rouge sur la vitre du
bar. Intrigué par ses manières et le fait qu’il ne se souvenait pas
d’avoir servi la jeune femme avant la commande du jeune courtier, le
barman étudia le liquide rouge carmin qui semblait absorber la faible
lumière du néon du bar. Ce n’était définitivement pas l’un de ses
cocktails. Il porta les lèvres au verre, et sentit immédiatement la
nausée lui monter à la gorge tellement le mélange était épais et salé.
« Putain ! Mais c’est
quoi ça ? On dirait du sang ! »
N’y pouvant plus, il
courut en direction des toilettes.
O
Garn avait garé sa
Porsche dans une ruelle, à deux pas du bar. De faibles lampadaires
éclairaient la rue, plongée dans une sorte de brouillard humide. Arrivé
à trois mètres de sa voiture, Garn sortit son porte-clés et déverrouilla
les portes. La Porsche répondit par de joyeux appels de phares, seule
manifestation de vie dans cette rue. Il glissa la clef dans la serrure
et se penchant en avant, aperçut dans le reflet de la vitre un poing se
lever derrière lui. Il s’écarta de justesse, évitant la poigne de fer
qui s’abattit dans la vitre de sa voiture dans un bruit de bris de
glace.
« Et, mais qu'est-ce
que — ?! »
Il n’eut pas le temps
de se retourner qu’une main le saisit par l’épaule et l’envoya tête la
première dans les débris de la vitre. Il hurla, sentant l’une de ses
joues être déchirée par les débris de verre. Puis une douleur lui vrilla
le cerveau : un autre coup de poing venait de l’atteindre dans son dos,
lui arrachant un cri étouffé par le sang qui lui montait à la bouche. Sa
vue se brouilla et la douleur disparut enfin. Seule la sirène d’alarme
de sa voiture continuait à lui crever les tympans.
O
« Est-ce que vous
auriez vu un dénommé Garn Olgers ce soir ? »
Marine balaya du
regard le bar, mais ne vit aucun homme répondant à la description du
jeune Suédois que son assistant lui avait faite. Elle attrapa le poignet
du barman qui feignait de l’ignorer, le forçant à la regarder. « C’est
une question de vie ou de mort. »
« Vous êtes flic ? »
l’homme répondit, la toisant d’un air suspicieux.
« Cela se pourrait
bien en effet. »
Le barman parut
hésiter pendant quelques secondes, puis céda lorsque Marine accentua la
pression sur son poignet.
« Il est parti il y a
un petit quart d’heure, mais ce n’est pas moi qui l’ai servie. C’est mon
collègue. Olgers est un habitué ; il gare toujours sa voiture deux
ruelles plus loin, en allant sur votre droite. »
« Très bien. Vous avez
autre chose à me dire. Vous n’avez rien remarqué de suspect dans son
comportement ou son entourage ? »
L’homme passa une main
nerveuse dans ses cheveux.
« Il y avait cette
femme… Elle avait l’air normal, sauf que je me suis aperçu lorsqu’elle
est partie qu’elle buvait un drôle de cocktail. Mon collègue a goûté et
il croit que c’était du sang. » Il répondit avant d’ajouter d’un air
dégoûté : « Il y a vraiment des malades sur terre ! »
Marine ne perdit pas
un instant de plus avec ce témoin qu’elle relâcha sans un mot avant de
se précipiter à l’extérieur, bousculant au passage un couple qui ouvrait
la porte. Elle retrouva la brume et la froidure qu’elle avait laissées
quelques minutes auparavant. Le relatif silence de la nuit était
désormais gâché par le bruit d’une sirène d’alarme. Marine nota
immédiatement qu’elle venait de l’endroit supposé où Olgers garait son
véhicule et s’élancer dans cette direction, anticipant avec appréhension
ce qu’elle allait découvrir.
Le jeune Suédois
gisait à côté de sa voiture, sa chevelure blonde teintée du rouge de la
marre de sang qui s’étendait sous son visage mutilé. Marine s’agenouilla
à côté de lui, guettant avec anxiété le moindre souffle de vie. Des
doigts tremblants effleurèrent sa main alors qu’elle vit les lèvres
pâles s’entrouvrir faiblement. Elle ne put entendre ce que le blessé
tentait de lui dire, tant la sirène emplissait cette ruelle de son
hurlement strident. Elle saisit une sorte de stylo dans sa poche et le
dirigea vers l’émetteur de la sirène, qui mourut aussitôt. Elle reporta
son attention vers le jeune homme et se pencha de nouveau sur lui.
« Garn Olgers ? Est-ce
que vous m’entendez ? » Elle eut soudain un doute sur le nom qu’elle
devait employer. « Aphrodite ? »
Le blessé dodelina de
sa tête ensanglantée et entrouvrit les lèvres. Cette fois, les mots
parvinrent à Marine dans un soupir.
« Pourquoi suis-je…
vivant ? »
Marine baissa la tête
et se mordit les lèvres, sentant une boule d’angoisse se former dans sa
gorge.
Grèce, Sanctuaire Terrestre– 10 janvier 2004, 8 h
(January 10, 6:00 AM GMT +02 :00)
Les immenses portes de
la Grande Salle du Palais d’Élision s’ouvrirent dans un grincement
sinistre. Apollon pénétra les lieux d’un pas décidé, sans même attendre
que son hôte ne lui accorde le droit d’entrée. Perséphone était assise
sous son dais rouge vif, cachée par un voile sombre qui était agité par
une mystérieuse brise.
« Je vous salue, Ô
Perséphone, ma tante !
– Soyez le bienvenu, Ô
Apollon, mon neveu !
– Ma chère tante, le
message a été envoyé aux Grands Maîtres d’Ermengardis. Je viens donc
m’enquérir de l’avancée des opérations... Avez-vous trouvé des hommes de
confiance, aptes à cette tâche ? »
Il y eut un silence
avant que l'interpellée ne répondît d'une voix douce :
« Oui, j’ai nommé des
exécutants parfaits... Et ils ont déjà ramené six chevaliers à la vie en
moins de douze heures terrestres. »
Il y avait cependant
dans sa réponse un ton d’hésitation qu’Apollon ne manqua pas de noter.
« Mais encore… de qui
s’agit-il ? Qui sont ces guerriers si efficaces ? » De nouveau le
silence. Apollon sentit l’irritation montée en lui. « Me cacheriez-vous
quelque chose, ma chère tante ?
– Il s’agit de deux
“Grands Anciens”, Ishara et Glaucus. »
Le visage d’Apollon
changea instantanément d’expression lorsqu'il entendit les mots
« Grands » et « Anciens ». La surprise, l’incrédulité, puis la colère
assombrirent ses yeux.
« Vous avez ramené à
la vie deux des Grands Anciens ! Des vampires, vous accordez votre
confiance à des vampires ! »
Sa voix raisonna dans
l’immense salle obscure, comme un coup de tonnerre roulerait dans un
ciel nocturne.
« Je n’avais pas le
choix... Ishara est la seule à connaître les incantations des prêtres de
l’ancienne Babylone » répondit Perséphone, d’une voix tremblante.
« Ce sont des monstres
incontrôlables ! Ils ne craignent ni les dieux, ni leur colère, ni leurs
règles ! Savez-vous quelle difficulté ont eu les Saints d’Athéna pour
enfermer ces huit monstres dans leurs cercueils il y a cinq cents ans !
– Je connais
l’Histoire, mon cher neveu, mais il faut parfois s’en donner les moyens
pour réussir !
– Oui, mais cela
n’impliquait pas d’aller sur l’île de Telemny et de libérer de leurs
prisons ces... créatures ! J’espère que vous n’avez pas tiré de leur
sommeil les autres non plus. Marius... Il est toujours endormi, n'est-ce
pas ?
– Il l’est. N’ayez
crainte. Je n’ai fait qu’éveiller Ishara et Glaucus.
– Et pourrais-je
savoir comment vous comptez les garder sous votre contrôle ? Avez-vous
un plan dans le cas où ces monstres se retourneraient contre nous ? Dans
le cas où ils décideraient de goûter au sang d’une déesse ou d’un
dieu ? » demanda Apollon, de plus en plus contrarié.
« Ne vous inquiétez
pas. Ishara est totalement sous mon contrôle, et grâce à elle, je tiens
également Glaucus sous ma coupe.
– Vraiment, ma chère
tante ? Je crains au contraire que vous nous ayez mis dans une situation
délicate, voire même dangereuse.
– Je vous l’assure,
mon neveu. Ishara n’est qu’un jouet entre mes mains. »
Chapitre
1
/ Chapitre 3
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