Grèce, Sanctuaire Terrestre – 15 décembre 2003, 16 h (December 15,
2:00 PM GMT +02 :00)
Trônant sur
d’imposants sièges en marbre blanc, Apollon et Athéna affectaient toute
la dignité et la noblesse requises à des porte-parole du Sanctuaire
Terrestre de l'Olympe. Le dieu et la déesse n’esquissèrent aucun geste
lorsque des bruits de pas résonnèrent sur les dalles froides du temple.
Leur regard resta de pierre, si comparable à celui des statues à leur
effigie qui se comptaient par dizaines en ce lieu sacré.
Deux ombres se
précisèrent dans la pénombre des colonnades. Apollon fit un signe de la
main, intimant à ces gardes l’ordre de s’éloigner à une distance
respectueuse d’où ils ne pourraient pas saisir la conversation. Puis il
retourna à son immobilité, mains posées à plat sur ses cuisses, regard
perçant rivé sur l’obscurité. Les visiteurs qui s’approchaient étaient
tous les deux vêtus de riches tenues en velours ; rouge sombre pour la
femme, violet pour l’homme. Leurs plastrons brodés s’ornaient du symbole
de l’Ordre, cet étrange enlacement de trois lettres gothiques. Ces
costumes foncés rehaussaient parfaitement la pâleur cadavérique de leur
teint et la blondeur irréelle de leurs cheveux.
Glissant sans bruit
sur le marbre blanc, tels des fantômes d’un autre âge, James Gladstone
et Eleny de Wessex, les Grands Maîtres de l’Ordre d’Ermengardis,
s’arrêtèrent au bas de l’estrade où trônaient les deux divinités.
L’homme et la femme
s’inclinèrent devant eux, commettant sciemment une première provocation
à l’égard de leurs divins hôtes. Au lieu de faire une profonde
révérence, comme toute créature humaine se devait d’accomplir en
présence de deux divinités de l’Olympe, ils se contentèrent d’une légère
inclinaison du buste.
« Nous vous saluons, Ô
Dieu Apollon et Déesse Athéna !
– Nous vous saluons
également, Grands Maîtres de l’Ordre d'Ermengardis… »
Apollon avait prononcé
ces mots sans leur rendre leur salut. À ses côtés, Athéna gardait son
port de statue.
« Votre envoyé nous a
exprimé le caractère urgent de cette réunion. Pouvons-nous avoir un
éclaircissement sur la raison de cette hâte ? »
Comme venue
d’outre-tombe, la voix grave et profonde de James résonna dans la vaste
salle. Le visage d’Apollon quitta son inexpressivité pour afficher sans
retenue la haine qui bouillonnait dans ses veines. Ne pouvant se
contrôler davantage, il hurla :
« Je vous interdis de
toucher encore une fois à une créature de l’Olympe ! »
Eleny le foudroya du
regard et répliqua d’une voix acide :
« Vous voulez parler
du Minotaure, je suppose ? »
James leva sa main en
signe d’apaisement vers son épouse avant de s’adresser de nouveau au
Dieu.
« Il avait outrepassé
les règles.
– Quelles règles ? Pas
les nôtres en tout cas ! »
La voix d’Apollon
dissimulait de plus en plus mal sa vindicte. Sa main se crispa sur sa
cuisse lorsque son regard croisa celui d'Eleny. Les yeux bleus de la
jeune femme reflétaient parfaitement sa colère et le toisaient sans
ciller. Quelle impudence !
« Les règles que nous
nous sommes communément fixées. Celles qui sont mentionnées dans le
Traité… Sa Divinité aurait-elle la mémoire courte ? »
James regarda sa
compagne, lui intimant silencieusement du regard de se taire. Le ton d’Eleny
était désormais hargneux, laissant présager d’une issue violente à cette
discussion.
« Il était sorti des
limites de son territoire et s’était attaqué à des humains. Nous avons
dû le remettre dans « le droit chemin », continua Eleny d’une
voix glaciale.
– Vous l’avez
assassiné ! »
Apollon n’était
visiblement plus très loin de perdre toute retenue.
« Non, juste châtié…
Et il en sera de même pour toute créature venant de l’Olympe ou de tout
Sanctuaire affilié, et qui outrepasserait ses droits » James l’informa
d’une voix ferme.
Le dieu se leva et
dardant ses prunelles pourpres, rugit :
« Comment osez-vous ?
C’est vous qui allez être châtiés pour cette impudence !
– Vraiment ? »
S’étonna James, lui faisant face sans trembler. « Et par quel moyen
allez-vous nous punir ? En ordonnant à Chronos d’agir sur le temps ?
Mais nous ne vieillissons pas… En exigeant des Parques qu’elles coupent
le fil de nos vies ? Il a déjà été tranché, mais nous sommes vivants par
delà la mort. » Il s’interrompit, plongeant son regard dans celui du
Dieu. Une fois qu’il fut certain de son effet, il lança : « Que
comptez-vous faire contre nous ? Nous ne sommes pas humains… Nous sommes
immortels ! »
Apollon ne trouva pas
les mots pour répliquer et serra les poings, faisant blanchir ses
articulations. Il se rassit, contenant dans un ultime effort sa rage
envers ces créatures qu’il jugeait abominables.
« Est-il besoin de
vous rappeler que vous avez besoin de l’aide de l’Ordre
d’Ermengardis ? » renchérit Eleny. Elle dévisagea Athéna, forçant la
déesse à détourner les yeux et poursuivit d’une voix tranchante : « Les
Dieux de l’Olympe ne règnent plus sur la Terre, et des milliers de
mondes parallèles échappent à leur contrôle. Le Sanctuaire Terrestre a
toujours été heureux de se tourner vers l’Ordre d’Ermengardis pour
endiguer les intrusions de mondes hostiles sur son territoire. Que
ferez-vous la prochaine fois qu’une armée de démons envahira vos
temples ? »
La femme vampire fixa
Apollon droit dans les yeux en un ultime défi. Celui-ci soutint son
regard, outré par son comportement.
« Taisez-vous ! Vous
n’êtes rien à nos yeux… Rien d’autre que d’ignobles créatures !
– Ignobles créatures,
dîtes-vous ? »
Furieuse de l’insulte
d’Apollon, Lady de Wessex décida de laisser parler sa véritable nature.
Ses arcades sourcilières saillirent, ses yeux bleus devinrent rouge
sang. Ses traits se creusèrent davantage, alors que sa bouche entre
ouverte révéla des dents pointues et carnassières. Son compagnon la
saisit par les poignets, juste à temps pour la retenir de bondir sur le
dieu qui avait causé son courroux, et ne la relâcha que lorsqu'il vit le
visage d’Eleny retrouver sa beauté et son calme. Dès qu’il fut certain
de la sérénité retrouvée de sa compagne, il se tourna de nouveau vers
les deux divinités.
« Dieu Apollon. Déesse
Athéna… Puis-je vous rappeler les accords qui ont été passés entre
Ermengardis et les Sanctuaires de l’Olympe ?
– C’est inutile !
Apollon et moi-même connaissons ces règles, et nous nous engageons à les
faire respecter à l'avenir. »
Apollon jeta un regard
interloqué à sa voisine : malgré son interdiction formelle de prendre la
parole, Athéna venait de parler en sa défaveur et ne semblait pas
vouloir en rester là.
« Grands maîtres
d’Ermengardis, nous vous devons des excuses, et nous veillerons
désormais à ce que de tels incidents ne se reproduisent pas » ajouta la
déesse d’une voix sincère.
Apollon serra les
poings, refoulant son envie de frapper sa désobéissante demi-sœur.
La traîtresse !
« Merci, Déesse Athéna
» répondit James en s’inclinant.
À ses côtés, Eleny
resta droite, foudroyant d’un regard glacé la Déesse.
« Le traité prévoyait
que les chevaliers et les armures d’Athéna reviendraient à Ermengardis,
pour aider l’Ordre à repousser les forces maléfiques qui se
manifesteraient sur Terre. Cependant, les armures d’or se trouvent
toujours au Sanctuaire Terrestre, et rares sont les chevaliers à avoir
été autorisés à rejoindre notre Ordre ! »
Les yeux d’Apollon
s’illuminèrent d’une lueur rougeoyante, alors qu’une envie de meurtre le
saisit. Comment cette créature avait-elle l’affront de réclamer des
guerriers d’Athéna – en d’autres termes, des soldats de l’Olympe – et de
remettre sur le tapis cet odieux traité ? Un accord signé arbitrairement
et sans sa concertation entre le sanctuaire d’Athéna, Zeus et l’Ordre
d’Ermengardis, que lui, Apollon, jamais n’accepterait.
À son grand damne,
Athéna inclina la tête en signe d’approbation.
« Les circonstances
ont fait que jusqu'à présent, je n’ai pu honorer cet accord. Ce retard
sera vite comblé, Grande Prêtresse Eleny.
– Taisez-vous ! Pas un
mot de plus ! »
Indigné, Apollon
étendit le bras devant Athéna, la forçant à se taire. La Déesse recula
contre son trône et baissa les yeux, admettant silencieusement sa
défaite et sa soumission.
O
Eleny et James
parurent sur le perron de l'entrée du temple, restant prudemment dans
l’ombre des imposants piliers. Au bas des marches en marbre blanc, une
centaine de leurs hommes les attendaient tels des soldats de plomb vêtus
de noir, insensibles aux morsures du soleil de Grèce. Deux jeunes femmes
se détachèrent de la troupe, et vinrent à la rencontre des deux Grands
Maîtres. L’une avait des cheveux d’un roux vif et l’autre arborait une
magnifique chevelure blonde. Elles tenaient dans leurs mains de longues
capes noires, dont elles recouvrirent James et Eleny, puis elles les
guidèrent dans leur descente des immenses escaliers du temple.
Au bout de quelques
minutes, ils atteignirent la limousine noire qui les attendait sur la
place principale. Les deux jeunes femmes aidèrent leurs compagnons à
monter dans la voiture et s’y engouffrèrent à leur suite.
Eleny rejeta la cape
de son visage d’un geste excédé.
« Quelle
bouffonnerie !
– Eleny je t’en prie,
tu devrais être plus prudente ! Apollon est un dieu… Même s’il ne peut
rien contre nous, il peut porter préjudice à Ermengardis » répondit
James en lui prenant affectueusement la main.
« S’il avait un tant
soit peu d’intelligence pour nuire, il nous frapperait dans les
escaliers de son temple, là où nous sommes faibles, à la lumière du
jour ! railla Eleny.
– Et l’affaire du
Minotaure ? » risqua la jeune femme rousse.
« Apollon n’a pas
vraiment apprécié que nous le brûlions vivant.
– Quels sont les
ordres pour la suite ? » demanda sa comparse aux cheveux blonds.
« Vous poursuivez vos
missions, comme tout le monde à Ermengardis. Les règles sont les mêmes
pour tous, que l’on vienne de l’Olympe ou non ! » Eleny conclut en
jetant un dernier regard au Sanctuaire à travers la vitre de la
limousine.
O
Apollon écumait de
rage, ressassant les paroles venimeuses que lui avait jetées le Grand
Maître d'Ermengardis. Aucune créature ne lui avait jamais fait un tel
affront sans avoir à endurer son courroux ! Malheureusement, Eleny
n’était pas humaine, et se trouvant hors de portée de ses foudres, il ne
pouvait pas lui faire payer son manque de respect. Pas directement tout
du moins, car il pouvait tout de même lui montrer combien il méprisait
Ermengardis et ce qu’il représentait. Et signifier à Athéna qu’il ne
tolérait plus ses prises de position. Il leva les yeux sur la colonne
décorée de corps de pierre qui se dressait à quelques pas de lui. Son
sourire se figea, puis une expression de joie presque inquiétante
apparut sur son visage.
« Cyparissus ! »
Un garde s’approcha
d’Apollon.
« Oui, Seigneur !
– Cyparissus, va
prévenir Perséphone que je demande une audience immédiate auprès
d’elle. » Apollon ricana alors que dans son esprit prenait forme un
cruel et diabolique plan de vengeance.
« Ermengardis veut
de nouveaux guerriers, des chevaliers d’Athéna. Parfait ! Que sa volonté
soit exhaussée ! »
O
Une heure ne s’était
pas écoulée depuis la demande d’audience formulée par Apollon que
celui-ci se présenta devant Perséphone, dans son Palais d’Élision.
Celui-ci avait été baptisé ainsi en hommage au domaine d’Hadès, détruit
par les chevaliers d’Athéna durant la dernière Guerre Sainte. Le dieu
attendit que les lourdes portes de la salle soient totalement ouvertes
pour pénétrer dans les lieux, et se dirigea d’un pas ferme vers le trône
surmonté d’un dais rouge sang, derrière le rideau duquel se dessinait
une forme féminine.
« Je vous salue ma
chère tante ! »
Apollon s’appliqua
dans sa révérence, inclinant le buste et pliant les genoux pour marquer
sa déférence et son respect envers la déesse. Il détestait montrer tout
signe d’infériorité à un autre dieu, mais il n’avait pas le choix : il
était là pour demander un service.
« Je vous salue, Ô
Dieu Apollon, mon neveu ! Que me vaut l’honneur de votre visite ? »
La voix était douce et
suave. Trop au goût d’Apollon.
« Je viens vous
proposer un moyen de vous venger de la disparition de votre époux, le
Seigneur Hadès, et par la même, infliger un cinglant avertissement à
cette chère Athéna et à cet orgueilleux Ordre d’Ermengardis. »
Perséphone ne répondit
pas, toujours cachée derrière l’épais rideau. Apollon crut reconnaître
le froissement d’un éventail, agité trop vivement.
« Vous n’êtes pas sans
savoir que le honteux traité, signé entre mon père et les représentants
de la race humaine, prévoit qu’Athéna cède ses chevaliers à l’Ordre
d’Ermengardis. Je considère que ces combattants et leurs armures
appartiennent à l’Olympe, et font partie d’une certaine élite. Il est
ainsi absolument hors de question que nous laissions ces guerriers
rejoindre l’Ordre, dirigé par deux monstres !
– Je ne vous suis pas
très bien, cher neveu… Comment comptez-vous aller à l’encontre du
traité, et surtout, de la volonté de votre père ?
– En cédant à ce
stupide Ordre d’Ermengardis d’autres chevaliers… Ceux qui avaient été
punis par les Dieux pour s’être opposés à votre époux, il y a dix-sept
années terrestres. Leurs âmes ont été changées en statues et
emprisonnées dans une colonne de pierre. Ils sont la preuve tangible que
les humains ne doivent pas s’opposer aux divinités du Sanctuaire de
l’Olympe.
– Vous voulez que je
ramène à la vie ces hommes ? Il en est hors de question ! Ils sont en
partie la cause de la défaite de mon époux ! »
Perséphone s’agita
derrière son rideau comme preuve de son indignation. Apollon sut qu’il
avait marqué des points et que la déesse était prête à accéder à sa
demande.
« Songez, chère
Perséphone… Quelle pire punition pour un Chevalier d’Or que d'être
ressuscité, dans un corps étranger et faible ? Quelle déchéance pour
ceux qui ont cru pouvoir défier les Dieux ! De plus… » Apollon baissa la
voix et fit un pas en direction du trône, dont il n’était plus qu’à
quelques mètres. Avec un sourire machiavélique, il porta le coup de
grâce aux hésitations de sa tante. « De plus, je vous laisse le choix de
la façon de les faire revenir à la vie… Faites-les souffrir autant qu’il
vous plaira ! »
France, Paris, 9 janvier 2004, 23 h
(January 9, 8:00 PM GMT +03 :00)
L’immeuble était
silencieux lorsque Gabriel de Rivaux rentra chez lui après une longue
journée de travail. Ce jeune homme de vingt-huit ans était habitué aux
horaires à rallonge depuis qu’il avait été embauché dans le bureau
d’études d’un grand constructeur automobile. Alors que beaucoup de ses
collègues s’en retournaient chez eux vers 17 h 30, Gabriel restait
jusque tard le soir. La plupart du temps 21 h, parfois plus comme ce
soir-là. Pas étonnant que sa dernière petite amie l’ait plaqué en
claquant la porte...
Gabriel pendit son
lourd manteau sur un cintre, secouant les flocons de neige qui y étaient
accrochés. Il neigeait ce jour-là, la température ayant brusquement
baissé en cours de journée. Il enleva sa veste, défit sa cravate, et
s’assit sur son divan, un verre de cognac à la main, contemplant le
paysage de Paris recouvert de son linceul blanc. De son studio, il
voyait les toits qui s’étaient teintés de blanc, avec des reflets
orange, créés par l'éclairage particulier des lanternes. Surplombant
cette mer de cheminées et de tuiles, la Tour Eiffel resplendissait d’un
rouge criard.
« Une chose est
sûre :
j’ai bien fait de choisir cet appartement, à
deux pas du Champ de Mars ! »
se
félicita-t-il.
Fort de cette
certitude, le jeune homme se carra plus confortablement dans son divan,
rejetant en arrière ses longues mèches qui lui tombaient sur ses
épaules, et but une gorgée de cognac. Le liquide lui brûla la gorge
lorsqu’il l’avala, sensation qui fit très vite place à un sentiment de
bien-être, alors que l’alcool se diffusait dans ses veines.
Son téléphone portable
résonna au son d’une musique électrique. Sur l’écran, le nom de Marie
clignota en vert fluo. Il sourit immédiatement d’aise.
« Allô !? » Au bout du
fil, une douce voix féminine l’invitait à le rejoindre au Tanja,
où la jeune femme comptait se rendre à partir de minuit. « Merci,
Marie, je pense que je vais faire un saut... » Gabriel répondit avant de
raccrocher, l’air ravi. « Petite sortie avec la belle Marie ! La chance
me sourit pour une fois ! » Il éclata de rire, passant une main nerveuse
dans ses cheveux, et jeta son téléphone sur le divan.
Souriant béatement,
Gabriel s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit. Les rues étaient désertes,
l'atmosphère était silencieuse et calme. Une sorte de magie régnait en
cette nuit.
« La magie de la
neige ? Bon ! Ce n’est pas tout, il faut penser à la tenue de ce
soir ! »
Il entendit un bruit
de pas et de cliquetis derrière lui, si sinistre et tranchant avec
l’ambiance pleine de sérénité qu’il se retourna. Gabriel n’eut pas le
temps de prononcer un mot qu’une main gantée de fer s’abattit sur sa
gorge, et une autre lui saisit le bras droit, le tordant violemment. Il
laissa tomber son verre qui roula à ses pieds, et essaya de se dégager.
Vaine tentative ; la pression se fit plus forte sur son cou et son bras.
Mais qui pouvait être son assaillant pour le maintenir immobilisé ainsi,
comme un pantin sans force ? Il était pourtant lui-même un gaillard
solidement bâti !
Gabriel se sentit
soudain projeté dans les airs et s’écrasa contre un mur de son
appartement, retombant sur le sol dans un fracas d’étagères brisées.
Hébété, il ne put se relever tout de suite. Il entendit des voix
murmurer autour de lui, mais ses oreilles bruissaient trop pour qu’il
puisse saisir quoique ce fût. Il fut alors soulevé de terre et comprit
que son agresseur l’avait empoigné fermement et le remettait debout.
Gabriel ouvrit les
yeux et vit tout d’abord le bourreau qui le maltraitait ainsi : il était
incroyablement grand, le corps couvert d’une sorte de cuirasse noire
d’un autre âge. Derrière lui, une femme aux longs cheveux de jais le
regardait d’un air amusé, tenant une petite amphore à la main. Dans un
effort surhumain pour son état, il parvint péniblement à articuler :
« Qui ? Qui
êtes-vous ? Que- ? »
Gabriel n’eut pas le
temps de terminer sa phrase qu’il reçut un coup violent en pleine
poitrine. Il sentit le sang lui monter à la tête, et ses oreilles se
remirent à bruire de plus belle. Puis tout s’assombrit autour de lui :
son esprit était comme happé dans un grand trou noir. La chute était
inexorable, terrifiante.
O
La tête du jeune homme
pencha sur le côté, inerte.
« Il s'est évanoui,
Maîtresse. » informa le géant en tournant le corps de sa victime de
façon à ce qu’il soit face à sa complice. Celle-ci s’était approchée et
dodelinait de la tête.
« Pauvre jeune homme »
se lamenta la jeune femme en caressant une joue pâle. « Mais de son
sacrifice découlera le salut de mon Amalric. » Sa main gauche s’enfonça
dans les longs cheveux, et elle déposa un tendre baiser sur les lèvres.
Elle se dégagea lentement et contempla le visage endormi avec un certain
étonnement. « N’est-ce point le doux visage de Gàbor, frère de
Bàlint ? » demanda-t-elle en adressant un regard interrogateur vers son
complice.
« C’est une
coïncidence, Maîtresse. Il lui ressemble, mais ce n'est pas lui » le
centurion répondit, impassible.
Les yeux de l’inconnue
brillèrent d’une lumière trouble, et ses lèvres se tordirent en un
étrange rictus. Elle caressa d'un geste tendre la joue du jeune homme.
« Mon beau guerrier,
je ne pensais jamais te revoir. Me pardonneras-tu un jour de t'avoir
tant fait souffrir ? »
Elle passa sa main
sous la nuque de l’endormi, comme pour le bercer.
« Maîtresse ? demanda
le géant, tentant de ramener doucement la femme à la réalité.
– Oui, la mission... »
Elle ouvrit l’amphore
en or qu’elle tenait dans sa main droite. Il s’en échappa des volutes de
poussières dorées, qui tournoyèrent autour du col ciselé. La jeune femme
ferma les yeux et se mit à psalmodier dans une langue étrange, sorte de
mélange de grec et de latin. Elle dirigea l’amphore vers le visage privé
de conscience, priant avec une ferveur grandissante. Les volutes
recouvrirent entièrement le visage de Gabriel, le faisant resplendir de
mille feux. Puis, leur éclat faiblit, et elles disparurent lentement.
La femme approcha son
visage de celui du jeune homme toujours inconscient, et y déposa un
nouveau baiser.
« Te voilà de nouveau
parmi les vivants, Camus, chevalier du Verseau.
– Maîtresse ?
– Viens, il faut
partir… Notre mission ne fait que commencer » lui répondit la femme en
esquissant une sorte de danse, faisant onduler gracieusement sa longue
robe et ses voiles noirs.
Le géant en armure
laissa tomber sa proie à terre et s’évapora comme par enchantement, à
l’instar de celle qu’il appelait « Maîtresse ».
O
Ce fut un courant
d’air froid qui réveilla Camus. Il ouvrit péniblement les yeux, et
comprit qu’il était tombé sur le côté, près d’une fenêtre d’où lui
parvenait un vent glacial. Au travers de la vitre, il devina les
contours des toits et une lumière aveuglante, orange vif. Il tenta de
bouger, mais la douleur lui arracha un cri : son dos était comme brisé,
tout comme ses jambes et ses bras. Il sentait le sang s’échapper d’une
plaie à la tête, coulant sur son front et sur sa joue.
Où était-il ? Dans
quel corps était-il ? La seule pensée qui traversa l’esprit de Camus en
cet instant était que ce n’était pas sa propre enveloppe charnelle qu’il
avait réintégrée.
Il n’eut pas le temps
de se poser davantage de questions et s’évanouit.
Espagne, Barcelone, 9 janvier 2004, 23 h 30
(January 9, 9:30 PM - GMT +2 :00)
Armando Delavega
tapotait frénétiquement sur son clavier d'ordinateur, à la recherche de
ce maudit bogue qui bloquait une partie de son site Internet.
« Bon sang, mais d’où
il vient ce problème ! »
À vingt-sept ans, ce
jeune Barcelonais avait plaqué l’entreprise où il travaillait depuis
trois ans et avait créé sa propre boîte d’IT avec deux de ses amis de
faculté. Trois mois avaient passé depuis le début de son aventure et il
avait déjà compris que ses prochaines soirées pendant un ou deux ans se
passeraient là, devant son ordinateur. Mais qu’importe, il se sentait
enfin mettre de sa propre destinée. D’habitude, il n’était pas seul, car
ses deux amis restaient eux aussi à travailler tard. Mais ce soir, ils
étaient partis chasser le sponsor dans une soirée de la Chambre de
Commerce de Barcelone.
« Il faut que cela
arrive le soir où je me retrouve tout seul ! »
Armando attrapa la
bouteille de soda qui était posée à côté de son clavier, les yeux
toujours rivés sur son écran. Il détourna la tête, ayant cru entendre un
crissement dans son dos. Mais il n’y avait personne d’autre que lui dans
le petit bureau.
« Mon vieux, tu
deviens paranoïaque... Temps de mettre un peu de musique ! »
Il se leva et heurta
sa tête à la petite étagère remplie de livres, au-dessus de son bureau.
Il soupira, songeant une fois de plus que ce poste de travail était trop
étriqué pour son mètre quatre-vingt-six. Vivement qu’il fasse fortune et
puisse se payer un local digne de ce nom ! Fort de cette pensée, il
attrapa une pile de CDs, choisit son préféré et le mit dans le petit
lecteur qu’il avait apporté en prévision des longues soirées. La voix
chaude de la chanteuse et les guitares électriques interrompirent le
silence qui régnait jusqu’à présent dans le bureau.
"How
can you see into my eyes like open doors
leading you down into my core
where
I've become so numb without a soul..."²
Détendu, Armando se
remit au travail.
Soudain, sa tête
heurta violemment son écran alors qu’une force incroyable le plaquait
contre son bureau. Une main s’était abattue dans son dos et le
maintenait immobilisé. Il tenta de se dégager en poussant sur ses
avant-bras, mais en vain. Armando hurla de rage, puis de douleur : une
autre main venait de s’abattre d’un coup sec sur ses omoplates. Il
sentit le sang lui remonter à la bouche, envahir son cerveau, puis
couper net sa respiration. Il tenta d’aspirer de l’air, mais ces poumons
ne semblaient plus fonctionner. Sa vision se brouilla et l’écran bleu de
l’ordinateur s’assombrit.
"Don't
let me die here there must be something more
Bring me to life"²
Ces paroles
résonnèrent dans la tête d'Armando, avant qu'il ne se laisse happer par
l'obscurité.
O
« Il a perdu
conscience, maîtresse. » fit le géant, en s’écartant respectueusement du
corps d’Armando pour laisser place à sa complice.
Elle s’approcha d’un
pas lent et posa l’amphore près du jeune homme. Elle appuya sa propre
tête contre la table et regarda le visage d’Armando, dont les yeux
bruns, cachés par quelques mèches noires, étaient toujours ouverts. Elle
passa une main joueuse dans la chevelure sombre, l'ébouriffant
tendrement. Elle se mit à rire joyeusement, comme enchantée par ce jeu.
Le géant la regardait
s’amuser, sans bouger.
« Maîtresse Ishara ?
La jeune femme lui
jeta un regard amusé où toute raison était absente.
– Je sais, il est
temps d’accomplir le rituel… »
O
Shura bascula de la
chaise, et heurta violemment le sol. Il aurait voulu hurler, tant
respirer lui était douloureux et surtout effrayant. C’était un acte
qu’il n’aurait jamais imaginé pouvoir se reproduire, si tant est que de
là où il venait, il ait eu conscience de quoi que ce fût. Comment
était-il arrivé ici, dans ce corps ? Pourquoi était-il revenu à la vie ?
Une lumière blanche
l’aveugla et il entendit la douce mélodie de violons, soudain couverts
par des bruits métalliques qui lui vrillèrent le cerveau.
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 10 janvier 2004, 7
h 50 (January 9, 10:50 PM - GMT +09 :00)
Les volets étaient
fermés et aucune lumière ne filtrait à l’intérieur du bureau où
travaillaient les deux Grands Maitres d'Ermengardis. Eleny s’était
assise sur l’un des divans et consultait avec grande attention les
grands titres de journaux du monde entier. James, quant à lui, était
assis à son secrétaire et lisait son courrier électronique. Il était
d’ailleurs presque arrivé à bout de ses nombreux e-mails lorsqu’un
nouveau message arriva. L’expéditeur était le Grand Chancelier du
Sanctuaire Terrestre. Si le cœur de James avait encore battu, il se
serait peut-être arrêté, car ce genre de communication était totalement
inhabituel de la part de l’ancien Sanctuaire d’Athéna.
Fébrile, James ouvrit
le message. Ses yeux parurent de plus en plus exorbités au fur et à
mesure qu’il le déchiffrait ligne par ligne. Il abattit finalement un
poing de rage sur son bureau, brisant la vitre en verre qui le
recouvrait.
Eleny sursauta devant
cette colère imprévisible.
« Comment
ose-t-il ?! » gronda James entre ses dents.
Sa compagne s’approcha
de lui et regarda l’écran ; ses traits se crispèrent à la lecture des
premières lignes.
« Grand Maître
James Gladstone, Grand Maître Eleny de Wessex,
Permettez-moi de
vous informer au nom de sa divinité Apollon, Dieu de la Musique et du
Soleil, que votre requête portant sur le transfert des chevaliers
d’Athéna à l’Ordre d’Ermengardis a été acceptée. Nos envoyés sont déjà à
pied d’œuvre dans plusieurs pays, à la recherche des vaisseaux qui
recevront les âmes des chevaliers d’or impliqués dans la dernière Guerre
Sainte opposant Hadès à Athéna. Nul n’est besoin de préciser que le
crime dont ils se sont rendus coupables dix-sept années terrestres
auparavant requiert le maintien d’une sanction exemplaire à leur
encontre.
Par ce geste de
bienveillance à l’égard de l’Ordre d’Ermengardis, le Dieu Apollon estime
clore le contentieux existant avec le Sanctuaire Terrestre. »
S’en suivait une
formule de politesse au style ampoulé, et un long nota bene où
étaient listés les quatorze noms des futures victimes ainsi que leur
ville de résidence.
« C’est horrible ! »
murmura Eleny, choquée par le subtil mélange de provocation et de
sadisme de cette missive.
« Il faut contacter
nos équipes les plus proches. » James saisit le combiné du téléphone qui
était posé sur le bureau et composa fébrilement un numéro. « Allô,
Shina? Il se passe quelque de chose d'imprévu en ce moment même à
Paris. »
Italie, Naples, 10 janvier 2004, 1 h
(January 9, 11:00 PM - GMT +2 :00)
Le jeune détective
Lorenzo Mastroianni salua ses collègues de la main. Il s’apprêtait à
sortir lorsque son supérieur, le commissaire Togniazzi, le héla
joyeusement.
« Lorenzo ! N’oublie
pas de te peigner demain matin ! On n’est pas dans un opéra rock ici ! »
Lorenzo sourit à la
boutade. Sa coiffure en bataille, aux cheveux dressés sur la tête, lui
valait de la part de ses compagnons de travail de fréquentes
plaisanteries, et divers surnoms, dont le plus usité était
le « porc-épic ». Blagues dont il ne s’offusquait jamais ; au contraire,
il les trouvait drôles.
« Je vais y penser
chef ! Ciao ! A domani ! »
Il sortit sur le
perron du commissariat et releva le col de son manteau contre son visage
pour se protéger du froid brouillard qui enveloppait Naples. Il tira son
étui à cigarettes et son briquet d'une poche de son manteau. La lumière
de la flamme éclaira légèrement son visage, révélant deux yeux bleus
rieurs, un nez droit et des lèvres minces. Il tira une bouffée sur sa
cigarette et releva les yeux sur la cour du commissariat, à demi
dissimulée par la brume glacée.
Ce jeune napolitain de
vingt-sept ans n’était pratiquement jamais sorti de sa ville natale,
sauf pour faire une école de police à Rome pendant trois ans. Dernier
garçon d’une famille de quatre enfants, il avait rapidement appris à
aimer cette ville, aussi bien qu’à en voir les dangers. Ses parents
avaient particulièrement veillé à l’éducation de sa progéniture, et
surtout à ce qu’elle ne tombe pas dans les mains des recruteurs de la
mafia locale. La belle ville de Naples souffrait depuis des décennies de
cette gangrène, et de nombreux camarades de classe de Lorenzo étaient
passés du mauvais côté de la barrière dès le lycée, voire le collège.
Peut-être en réaction à ce qui se passait autour de lui, le jeune
Lorenzo se mit à développer un sens aigu de la justice, et décida qu’il
rentrerait dans la police quand il serait grand. Ce qu’il fit à l’âge de
vingt-deux ans, contre l’avis de sa famille.
Lorenzo sortit de la
cour du commissariat, et se dirigea vers le parking couvert où il avait
laissé sa voiture. Celui-ci était désert à cette heure avancée de la
nuit, et il se dégageait une atmosphère mystérieuse et oppressante. Le
jeune inspecteur n’était pourtant guère impressionné. Grand et
solidement bâti, il portait également son arme de service et songea
qu’il ne risquait pas grand-chose ainsi. Il s’approcha de son Alfa 156
et chercha la clé dans sa poche de manteau. Lorsqu’il releva les yeux,
une femme se tenait de l’autre côté de sa voiture et regardait dans sa
direction. Lorenzo fut surpris non pas par présence, mais par son
regard : ses yeux bleu vert exorbités reflétaient la pure folie.
Elle ne le fixait pas
lui, mais la personne qui se trouvait derrière lui. En tout cas, c’est
l’idée qui traversa l’esprit de Lorenzo, et instinctivement il porta sa
main sur la crosse de son arme, rangée dans son étui, contre sa
poitrine. Il dégaina et se retourna.
Une main ferme saisit
son poing armé et le lui tordit sans aucun effort. Lorenzo hurla de
douleur et malgré lui, laissa tomber son pistolet. Reprenant un tant
soit peu la maîtrise de son corps, il attrapa son assaillant à la gorge
et tenta de le repousser, mais en vain. Le géant qui se trouvait devant
lui ne bougea pas d’un pouce. Il saisit de sa main libre Lorenzo par
l'épaule et le précipita contre une des colonnes du parking. Lorenzo
crut que tous ses os allaient être broyés sous le choc. Il retomba à
terre, à demi conscient, plongé dans l’obscurité que la perte de ses
sens avait engendrée. Comme dans un rêve, des bruits de pas résonnèrent
près de lui. Puis on l’attrapa une nouvelle fois à la gorge, le
soulevant de terre, avant de le plaquer sans ménagement contre le mur.
« Lâche-moi… espèce de
lâche ! » parvint-il à articuler malgré le sang qui envahissait sa
bouche.
Un rire cristallin fit
écho à sa faible menace. Il sentit la caresse d’une main sur son front,
puis le frottement de cheveux contre sa peau. Quelqu’un approchait son
visage près du sien, mais il ne sentit pas de souffle de respiration.
Une douce voix féminine lui parvint enfin :
« Angelo, chevalier
du Cancer, il est temps pour toi de revenir dans le monde des vivants. »
Ces paroles
énigmatiques furent les dernières que Lorenzo entendit.
NB: (1)
Bring Me to Life
music video by Evanescence from the album Fallen
Chapitre
2